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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XXXIVe et dernier épisode: Thami réunit ses deux passions
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1595 Le 05/09/2003 | Partager

. Résumé:Dénoncé par Lehcen, le Mokaddem du quartier, Thami a été mis à la porte par son père. Au lieu de revenir demander pardon, il est parti et a trouvé refuge chez la vieille L'hadja. La boucherie est restée fermée toute la matinée, causant émois et commentaires dans le souk. Avec une audace inouïe, Zineb est venue rejoindre son amant… ---------------------------------------- M'barek, mon vieux mari, m'a mise à la porte! susurra-t-elle, la tête baissée.- Grâces soient rendues à Allah! m'écriai-je fou de bonheur. Mais lève ta tête, mon amour, et dis-le très fort! c'est la meilleure nouvelle que tu puisses m'annoncer! Ah, si seulement je savais lancer des youyous!J'avais effectivement une pressante envie de courir et sauter de joie, mais l'attitude réservée de Zineb me dissuada de toute expression de ce genre. Elle me laissa encore un temps suspendu à ses lèvres avant de rependre enfin:- M'barek va, d'une heure à l'autre, porter plainte contre nous deux... Nous devons être sur nos gardes, parce que Lehcen, le Mokaddem, est dans le coup; c'est lui qui a tout fomenté... Hier soir, après le départ des gens, il s'est enfermé avec lui dans l'alcôve pendant plus de deux heures! Ensuite, M'barek m'a rejointe à la cuisine... Jamais, je n'ai vu cet homme dans un état pareil. Il tremblait, suffoquait... j'ai voulu l'aider à s'asseoir mais il m'a repoussée contre l'évier. J'ai perdu pied et me suis écroulée de tout mon poids sur un service à thé rangé là. . Les deux affranchisLes verres se brisèrent en mille éclats sur le sol. M'barek s'est approché de moi, les bras tendus, les yeux exorbités, une fureur aveugle lui défigurait les traits. J'ai poussé un cri déchirant pour alerter les voisins. Il a reculé aussitôt de quelques pas et a hurlé de toutes ses forces: n'ti mtelka! n'ti mtelka! tu es répudiée. Demain tu feras ta valise et disparaîtras à tout jamais de ma vue!Zineb se tut quelques minutes, puis, à brûle-pourpoint, elle me demanda pourquoi je ne travaillais pas. Je lui fis alors le récit de mon expulsion du domicile et ma rupture définitive avec l'Adel mon père ainsi qu'avec tout son univers, remerciant enfin Allah, le Très-Haut, de m'avoir affranchi de tant de servitudes et de tyrannie. Mon aimée m'écoutait. Son visage se détendit, ses traits s'adoucirent, le sang revint à son visage, ses mains retrouvèrent leur posture habituelle.- Le fait que nous soyons affranchis en même temps, lui dis-je en affectant un ton solennel et sentencieux –celui des devins ou des imams, n'est pas une simple coïncidence: c'est un message d'Allah, le Clément, le Miséricordieux, un appel clair à la fusion de nos âmes meurtries! Qu'attendons-nous encore pour concrétiser la volonté du Tout-Puissant? Car, en y réfléchissant un peu, c'en est bien une! N'a-t-il pas Lui-même dit quelque part dans son Livre: Je vous envoie des signes afin que vous agissiez en conséquence?- Partons d'ici! me dit Zineb d'une voix qui montrait sa ferme détermination. Partons d'ici! Fuyons cette ville avant qu'il ne soit trop tard!Zineb avait de l'argent, une somme assez rondelette, économisée pièce par pièce sur les courses quotidiennes. Chaque jour, en marchandant habilement avec les légumiers et les vendeurs ambulants du souk, elle parvenait à obtenir des réductions de quelques sous qu'elle épargnait par la suite en cachette. Ce matin-là, en s'en allant, il lui fallut déployer tous les stratagèmes du monde pour tromper la vigilance de son mari, l'«ancien combattant« qui, la veille, avait juré de venger son honneur bafoué, sans pour autant préciser comment il s'y prendrait. Par peur, Zineb dut donc passer la nuit chez des voisins. Le lendemain matin, elle revint à la maison, accompagnée de trois femmes et deux hommes, tous des voisins proches. Pressé de toutes parts, l'ancien combattant accepta finalement d'accorder à la proscrite quelques minutes, juste le temps de faire sa valise. Mais au dernier moment, il l'arrêta au seuil de la porte et lui confisqua rudement la totalité des maigres biens qu'elle avait acquis durant les deux années de vie commune. Cette fois-ci, l'ex-spahi ne céda ni aux prières ni à la pression des voisins. C'était presque à l'arraché que Zineb put emporter les quelques effets et vêtements en sa possession avant le mariage.. Marrakech est devenue dangereuseMon aimée avait une idée: retourner à Agadir, sa ville d'origine. Là-bas, elle avait un frère et une tante sur lesquels elle pouvait compter pour nous aider (c'étaient les deux seuls membres de sa famille qui avaient osé dire non à son mariage forcé avec l'ancien combattant). Je dis oui pour Agadir, l'essentiel pour moi étant de fuir le plus vite possible Marrakech. La ville était devenue dangereuse pour nous deux. Sans compter qu'il y régnait toujours une ambiance policière déplaisante. Beaucoup trop de rafles à mon goût, trop de flics en faction dans les rues, des milliers de flics qui voulaient nous voir ramper, faire le chien couchant, tâchaient de réduire tout un peuple, lui démolir le moral. Sincèrement, l'idée de retomber à nouveau entre les mains du Makhzen me donnait la chair de poule, surtout que j'étais à court de dirham, ce sésame qui débloque instantanément les situations délicates. D'ailleurs, où que l'on se trouve dans ce vaste bled, dès qu'on attire sur soi l'attention du Makhzen, le mieux est de disparaître, le plus vite possible, pour se rematérialiser loin de chez soi. Face au prévenu en fuite, le Makhzen finit presque toujours par classer le dossier. A la tombée de la nuit, nous prîmes congé de L'hadja Hlima.A l'entrée de la gare routière, un petit bossu précocement vieilli, la figure zébrée par une cicatrice récente, un oeil au beurre noir, accourut à notre rencontre:- Agadir! Agadir! Encore deux sièges de libres! Rien que deux!L'autocar déglingué et asthmatique, ahanait à la sortie de la gare. Comme la plupart de ses congénères qui desservaient la moitié sud du pays, il avait une bizarre apparence d'invalide. Son épaisse couche de peinture dissimulait très mal les chocs, les coups, les bosses et les éraflures que ses flancs avaient reçus au cours de sa longue carrière. Tout autour, des individus à la mine patibulaire s'agitaient. D'autres étaient affalés sur le macadam défoncé, le dos contre la taule des engins arrêtés, l'air absent: ils attendaient. Attendre devient une habitude dans ce pays. On ne fait qu'attendre, attendre que quelque chose commence. Certains de ces bus portaient de drôles de noms, soigneusement calligraphiés sur leurs flancs: L'étoile de l'Ouest, La Gazelle des Sables, L'Aigle Blanc, Le Papillon, Elbaraka... D'autres avaient des noms moins imagés, plus communs: Le Rapide du Souss, L'express du Sud, Le Voyageur.... De la place pour AgadirDeux flics imbus d'eux-mêmes paradaient sur le bas-côté de la chaussée en balançant leurs matraques avec ostentation. Pour un couple illégal comme le nôtre, l'endroit présentait vraiment beaucoup de risques. Il fallait donc très vite se soustraire au danger.Je jetai un coup d'oeil à travers une fenêtre de secours: la moitié des sièges était inoccupée. Nous montâmes. L'autocar était parcimonieusement éclairé par deux petites ampoules, l'une à l'avant, l'autre tout au fond. La lumière, d'un jaune pâle, ressemblait à celle d'un bout de chandelle sur le point d'expirer. Nous prîmes place un peu à l'écart des passagers. Le vieux tacot demeura encore une heure à peu près dans sa position stationnaire, en attente, semblait-il, d'éventuels voyageurs. Ses coups d'avertisseurs fendaient le ciel, retentissant au loin. Parfois, le conducteur simulait le départ en avançant de quelques mètres, mais il ne tardait pas à faire marche arrière et à retrouver ainsi sa place initiale, alors que, partout autour, le petit bossu s'époumonait vainement dans sa vaste blouse noire de cambouis:- Agadir! Agadir! Encore deux sièges de libres! Rien que deux!Excédés, certains passagers se mirent à fulminer contre le chauffeur et son bossu, les accusant de les avoir bernés. Deux militaires fiers de leur tenue et sûrs de leur toute-puissance, exigèrent carrément qu'on les remboursât. Quelques civils se joignirent à eux... La pression grandissait, les cris de protestation se multipliaient... Le conducteur abdiqua finalement. D'un geste nerveux, il rejeta sa casquette en arrière et empoigna le volant, râlant violemment contre l'impatience et l'incompréhension des passagers:- Ceux qui se pressent sont morts! s'écria-t-il en gesticulant. Ceux qui se pressent sont morts!Le conducteur, encore furieux, soumit, pendant quelques minutes, les passagers à des embardées terrifiantes. Pour les amortir, ceux-ci calaient leurs pieds contre le siège de cuir usé qui leur faisait face. . En route pour l'inconnuUn vieux, tenant un plastique bien serré contre sa poitrine, allait vers le fond de l'autocar, sans prendre suffisamment de précautions, lorsqu'il fut projeté de côté par un violent écart. Il tenta de se cramponner à un dossier, le manqua et s'effondra sur mes genoux. Sa main droite tendue pour prévenir sa chute, balaya ma tête. Son sac échoua dans l'étroit couloir; une tête de mouton teintée de sang vint se poser sur mes pieds. Une passagère poussa un aïe! de douleur. Des bagages se précipitèrent des filets. Des cris d'enfants, des protestations d'adultes... Le conducteur renonça finalement à son diabolique manège. Pour décharger le reste de sa bile, il se lança dans une violente diatribe contre les gens qui ne pouvaient pas laisser les autres faire leur travail en paix, comme ils l'ont toujours fait.J'enlaçai Zineb de mon bras et l'attirai doucement vers moi. Son corps grelottant de froid vint tout entier se blottir contre le mien, pour chercher un peu de chaleur. A peine eus-je couvert sa tête avec les vastes manches de ma djellaba, qu'elle ferma les paupières, à-coups et soubresauts du véhicule aidant. Sa tête glissa lentement sur ma poitrine; elle finit par s'affaler tout à fait dans mon giron. Je me penchai et la serrai très fort contre moi, comme si elle était toute la vie et qu'on voulait me l'enlever. J'entendais sa respiration se faire profonde, régulière. Elle dormait. Je sentis quelque chose se dilater du côté gauche de ma poitrine, et je décidai que ce jour était le plus beau de ma vie. Oui, le plus beau.Je regardai par la fenêtre de secours: les lumières de la cité ocre s'étiraient au loin comme les fils d'une vaste toile d'araignée lumineuse. Je n'éprouvais ni langueur ni regrets nostalgiques pour ma ville natale. Hormis mes recueils de poésie ancienne et mes romans, je ne tenais plus vraiment à rien. Ni à personne. Au fond de moi, quelque chose me disait même que c'était fini, que je n'y remettrais plus jamais les pieds, pas même pour les funérailles des vieux! Bien qu'en route vers une destination inconnue, j'étais heureux. Heureux surtout de me retrouver au bout du chemin avec la femme que mes innombrables égarements, puisse Dieu les pardonner, m'avaient appris à aimer. C'est vrai, une sorte d'ivresse me gagnait en ces lames profondes qui naissent de l'imprévu et de l'aventure, mais cela ne durait que quelques secondes, car j'étais sûr qu'au bout de ce voyage nocturne, je ne vivrais qu'avec Zineb et n'exercerais d'autre métier que la boucherie, deux passions capables à elles seules de me donner envie de vivre jusqu'à la fin des Temps.Ce dont j'étais moins sûr (et là je ne suis pas du tout fier de moi), c'était de pouvoir résister longtemps à la tentation de passer quelques moments de plaisir en compagnie de belles «gouidiries« en quête d'aventure. Etant comme Allah m'a fait, je ne saurais m'accommoder d'une seule femme. Amoureux, ce n'est rien; c'est tenir ensemble et longtemps qui est difficile. Et, pour tout homme qui se regarde en face, je ne vois d'autre solution que celle d'aller, de temps en temps, se ressourcer ailleurs. Autrement, comment l'amour, cette chose si fragile, échapperait-il à l'ennui et à la lassitude que tout attachement, si fort soit-il, finit par éprouver? C'est une faiblesse, une odieuse faiblesse, j'en conviens. Allah, le Clément, le Compatissant, Vous qui m'avez créé faible, me reprocherez-Vous un jour ma faiblesse?


Le roman de l'hypocrisie sociale

Mohamed Nedali écrit ici son premier roman, publié aux éditions Le Fennec, sous le titre «Morceaux de choix«. Son héros, Thami, est le premier de la lignée familiale à braver les usages. Qu'il résiste, qu'il provoque ou qu'il contourne, ce personnage créé par Nedali et qui parle à la première personne, change le cours de sa vie. Il ne sera pas adel parce que son père l'était: il sera Thami, entièrement et complètement Thami. Mais se construire son propre destin ne va pas de soi. La société va résister, à commencer par la société la plus proche, la famille de Thami. Mais le jeune homme porte aussi en lui des siècles d'éducation hypocrite, qui refuse aux êtres, leur qualité d'homme libre. Il contournera plus souvent qu'il ne les affrontera les interdits de la vie. Hypocrisie aussi dans les vagabondages sexuels de ce jeune homme à qui personne n'a appris à modérer ses instincts.

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