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    Tribune

    Compétitivité: Le Maroc a perdu la course pour les dix années à venir

    Par L'Economiste | Edition N°:269 Le 27/02/1997 | Partager

    par Rachid BENYAKHLEF*

    Le Maroc a accumulé un sérieux retard dans la recherche-développement. La situation est préoccupante mais non désespérée. Le pays dispose d'atouts qu'il peut mobiliser.


    Dans le cadre du programme de mise à niveau des entreprises marocaines élaboré avec l'aide de l'Union Européenne, le Ministère du Commerce, de l'Industrie et de l'Artisanat vient de publier les résultats d'une enquête menée auprès d'un échantillon de 250 entreprises sur leur niveau technologique. Parallèlement au retard important, et en soi déjà très inquiétant, révélé par cette enquête, il est apparu que moins de 6 entreprises mènent des actions de R&D et y consacrent globalement moins de 0,3% de leur CA. Plus que toute dissertation sur les facteurs de non-compétitivité de l'économie marocaine, ces deux chiffres, qui peuvent paraître anodins, traduisent en réalité le handicap. Tragique des entreprises marocaines dans la course à la compétitivité mondiale, tragique car il pénalise lourdement l'avenir pour au moins une décennie.
    L'innovation est aujourd'hui considérée comme le véritable moteur de la compétitivité à long terme des entreprises.
    Ceci apparaît clairement à travers une loi bien connue dans les stratégies de développement et de marketing, celle du cycle de vie d'un produit.`

    Cette loi, amplement vérifiée, a une conséquence fondamentale: la bataille de la compétitivité à long terme ne se joue pas, comme on a trop souvent l'habitude de l'entendre, sur le terrain de la réduction des coûts et de la mise à niveau technologique. On se situe là en effet dans la logique de la quatrième et au mieux de la troisième phase du cycle, c'est-à-dire dans celle d'une concurrence très forte et d'une baisse de la valeur ajoutée.
    Sur ce terrain-là, on est dans une logique de sous-traitance dans laquelle les atouts concurrentiels s'appellent coût des facteurs et en particulier coût de la main-d'oeuvre, atouts qui sont fragiles et instables: l'expérience de ces dernières années de l'industrie marocaine, en particulier le textile, est un cas de figure type où l'atout essentiel, coût de la main-d'oeuvre, a été balayé du jour au lendemain par les pays concurrents d'Asie du Sud-Est et même d'Europe de l'Est.
    La bataille de la compétitivité à long terme se joue réellement sur le terrain correspondant aux première et deuxième phases, c'est-à-dire celui de l'innovation: c'est là que les entreprises prennent de l'avance et construisent une position dominante pérenne sur leur marché, fût-il un marché de niche, et s'assurent une rentabilité confortable génératrice d'une croissance stable.
    L'innovation ne doit rien au hasard: elle n'est que l'aboutissement logique d'une activité de recherche-développement qui, pour l'essentiel, doit nécessairement être menée au sein de l'entreprise. C'est en effet la condition pour garantir l'efficacité de la R&D par rapport aux objectifs stratégiques définis par l'entreprise et en fonction des contraintes de délais, de coûts et de résultats qu'elle a fixées.

    Effet d'osmose


    Clef de la compétitivité à long terme, la R&D est également perçue aujourd'hui comme un vecteur essentiel du progrès par ses effets directs et indirects sur la vie des entreprises et le fonctionnement des économies.
    A l'échelle de l'entreprise, on constate en effet que les structures de R&D à l'intérieur de l'entreprise constituent un vecteur privilégié pour l'introduction et la diffusion du progrès technologique, car elles sont de par leur nature en état permanent de veille scientifique et technique. De ce fait, parallèlement à la conception et à la mise au point de produits et services nouveaux, ces structures jouent un rôle fondamental dans l'amélioration des process existants avec comme résultats tangibles une baisse des coûts de production et une élévation du niveau de qualité des biens et services produits, ce qui se traduit en définitive par une amélioration de la compétitivité à court terme de l'entreprise.
    A moyen terme, les structures de R&D contribuent par effet d'osmose à la diffusion du savoir scientifique et technique et à l'abaissement des barrières technologiques, participent à l'élévation générale du niveau à l'intérieur de l'entreprise et préparent donc mieux celle-ci aux mutations de plus en plus rapides de l'environnement.

    Un enjeu vital


    Revenons aux résultats de l'enquête du MCIA, desquels nous déduisons par extrapolation que les entreprises marocaines consacrent globalement moins de 0,1% de leur CA à la R&D, soit 300 fois moins que la moyenne des pays développés.
    Ces résultats sont confirmés par un recensement effectué en 1996 par le Ministère de l'Enseignement Supérieur qui révèle que, sur 910 unités de recherches recensées, seules 20% relèvent du secteur productif dont à peine 1% pour les entreprises privées.
    Le retard en matière de R&D est donc énorme, mais il est encore plus préoccupant de constater que les véritables enjeux de ce handicap ne sont pas perçus par l'écrasante majorité des chefs d'entreprises et des décideurs.
    Ceci signifie en particulier que le Maroc a d'ores et déjà perdu la course à la compétitivité pour les 10 ans à venir et qu'il est en train de perdre la course pour les 20 ans à venir.
    Que produira le Maroc de demain?
    Les entreprises marocaines se condamnent-elles à n'être que des sous-traitants à bas prix et payant des salaires de misère?
    Un sursaut énergique est donc aujourd'hui vital pour, sinon redresser, du moins infléchir cette situation. Il convient de mener une politique extrêmement ambitieuse dans ce domaine, dont les acteurs seront aussi bien l'Etat que les entreprises, pour générer des activités de R&D significatives et diffuser l'esprit d'innovation dans tout le tissu productif marocain.

    * DG de la Compagnie Minière de Guemassa, DG de Reminex, directeur du Développement ONA Pôle Mines.

    Atouts et potentialités


    IL s'agit maintenant de s'interroger sur les atouts et les potentialités dont peut disposer le Maroc pour réussir sa mise à niveau dans le domaine de la R&D.
    Au niveau humain d'abord, qui constitue certainement le facteur essentiel. Le Maroc dispose d'un potentiel très important de diplômés d'écoles et d'universités ayant vécu des expériences concrètes de recherche (doctorats ingénieurs - doctorats d'universités) en Europe, en Amérique du Nord et également au Maroc dans les disciplines les plus diverses.
    Beaucoup de ces cadres mènent actuellement des activités d'enseignement et parfois de recherche dans les instituts de formation et sont donc mobilisables pour amorcer des entités de R&D dans les entreprises.

    Il existe également un réseau de plusieurs centaines de chercheurs marocains de très bon niveau qui exercent actuellement, et à des niveaux de responsabilité souvent élevés, des activités dans des laboratoires et des centres de recherches au sein d'entreprises privées ou d'universités dans le monde occidental. Le Maroc dispose également d'une infrastructure non négligeable en terme d'équipements destinés à la R&D. En effet, par le biais de diverses contributions, les écoles et universités ont réussi à constituer des laboratoires bien équipés mais souvent hélas sous-utilisés. Ces laboratoires pourraient être utilisés, tout du moins au démarrage, par les entreprises pour le lancement de leurs activités de R&D.
    Le pays a enfin acquis une solide expérience dans certaines branches d'activités et dispose d'entreprises bien implantées qui peuvent servir de vivier pour le développement d'entités de R&D, étant entendu que dans ce domaine la voie la plus rapide de succès consiste à partir de l'existant pour aller vers l'innovation. Il s'agit en particulier de l'agriculture, des industries agro-alimentaires, de la pêche, de la pharmacie, de la chimie minérale (phosphates, minerais), de l'hydrométallurgie, mais également des services (informatiques, télécommunications...).
    La question qui se pose est de savoir quelles sont les conditions pour transformer ce potentiel existant et développer une activité réellement significative de R&D.

    Le financement


    Il s'agit en premier lieu de favoriser la prise de conscience chez les chefs d'entreprises et les décideurs de la nécessité vitale qu'il y a à créer chez eux des activités de R&D, car, comme nous l'avons vu plus haut, c'est là que réside la clef du succès. Il s'agit parallèlement d'amorceR & D'appuyer les efforts importants à consentir pour le démarrage et de structuration de ces activités en termes de méthodologie d'approche et de gestion. Les grandes entreprises publiques et privées sont certainement aujourd'hui les plus mûres sur le plan encadrement humain et moyens financiers pour amorcer cette dynamique. Il ne faut cependant pas négliger les PME-PMI, surtout celles tournées vers les produits à haute valeur ajoutée.
    Il s'agit en deuxième lieu d'adapter l'arsenal juridique, réglementaire, administratif et fiscal pour encourager et favoriser le développement des activités de R&D. Sur le plan juridique en particulier, il faut renforcer la protection de la propriété intellectuelle sans laquelle aucune action de R&D n'est possible. Sur le plan fiscal, il faut s'inspirer des exemples de certains pays qui ont mis en place des systèmes d'incitations fiscales (provisions, réduction d'impôts IGR pour les chercheurs, exonérations de droits de douane et de taxes...) qui permettent de réduire de 25 à 50% les dépenses de R&D encourues par les entreprises. Un tel système existe déjà au Maroc pour les recherches minières et a prouvé amplement sa pertinence et son efficacité.

    Ces actions sont du ressort des pouvoirs publics.
    Le troisième volet est essentiel et concerne le financement des activités de R&D. Il s'agit d'imaginer des mécanismes pour soutenir l'effort des entreprises. De nombreuses possibilités existent:
    - Mobilisation de fonds mis à disposition par l'UE pour la mise à niveau des entreprises (MEDA) où des lignes de crédit spécifiques à ce type d'activités existent.
    - Mise en place par les banques de produits spécifiques (crédit LT) pour le financement des dépenses de R&D.
    - Création de sociétés de capital-risque.
    - Introduction en bourse de sociétés fortement engagées dans la R&D en vue de drainer une épargne intéressée par des placements à haut risque mais à très fort rendement: la réussite du NASDAQ aux Etats-Unis, spécialisé dans la cotation des sociétés de haute technologie, illustre les potentialités de ce type d'approche.


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