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    Benazir Bhutto: "La politique est un devoir"

    Par L'Economiste | Edition N°:145 Le 15/09/1994 | Partager

    De retour à la tête du Pakistan, ce grand pays islamique de 110 million d'habitants, après avoir gagné les élections d'octobre 1993, Benazir Bhutto se situe dans la lignée de ces femmes qui ont pris le pouvoir dans les pays d'Asie en proie aux plus grands troubles. Elle affirme: "Pour mon père, la politique était une passion, pour moi, c'est un devoir". Dans l'entretien qu'elle a accorde à-El Pais, elle répond à certaines des questions que l'on se pose sur les femmes de pouvoir.

    BENAZIR Bhutto: "Je respecte mon mari mais c'est moi seule qui prend les décisions".

    Une volonté inébranlable a valu à Margaret Thatcher le surnom de Dame de fer; le Premier ministre pakistanais, Benazir Bhutto est au-dessus de toute appellation, car elle est l'incarnation de la politique. Rien ne put altérer la détermination de cette femme politique de 40 ans, pas plus le dictateur Mohamed Zia Ul-Haq, qui fit pendre son père Zulficar Ali Bhutto, que ses héritiers, qui réussirent à la chasser du gouvernement en août 1990, à vingt mois d'une victoire aux premières élections législatives organisées en plus d'une décennie.

    Ce qui surprend peut-être le plus chez Benazir, c'est le contraste entre une vie publique où elle fait preuve d'une énergie révolutionnaire peu compatible avec l'image convenue de la femme asiatique, et une vie privée des plus traditionnelles. Elle revint au Pakistan en 1986 pour combattre le régime qui avait renversé son père en 1977, régime qui lui fit connaître la prison, la torture et l'exil. A peine un an plus tard, elle épousa soudain un homme d'affaires - Asif Zardari - dans la plus traditionnelle des unions pakistanaises: le mariage arrangé. Ce que beaucoup de femmes ne lui ont jamais pardonné.

    Dans le fief des Bhutto

    Elle fit sa première campagne électorale dans un état de grossesse avancé. Un accouchement par césarienne cinq semaines avant la date prévue, empêcha que la fin des élections ne coïncide avec la naissance de l'enfant. Mais si la fille de l'Orient, comme elle s'est elle-même surnommée dans un ouvrage autobiographique, éprouve un vif plaisir à parler de politique et de projets pour faire du Pakistan un pays "moderne, progressiste et démocratique"! elle répugne à faire des déclarations sur son intense vie familiale. Laquelle est devenue la plus mauvaise pièce de théâtre pakistanaise de l'année.

    L'affrontement avec sa mère, Nusrat Bhutto, avec qui elle ne s'est jamais très bien entendue, s'est dé placé sur la scène politique. La veuve a décidé que l'héritier politique de Zulficar serait leur plus jeune fils, Murtazar. Depuis son exil, qui dure depuis quatorze ans, celui-ci s'est présenté comme candidat à l'Assemblée Nationale et à l'Assemblée du Sind où il a obtenu un siège.

    Murtazar a été condamné par contumace par un tribunal militaire pour avoir détourné un avion pakistanais en 1981. Et ses relations avec sa soeur ont viré à l'aigre parce qu'il pense qu'elle n'a rien fait pour l'aider à revenir lors qu'elle était Premier ministre. Aujourd'hui, il remet en question son rôle de leader du Parti du Peuple du Pakistan (PPP). "Les portes lui sont ouvertes. Et ce pays est le sien. n peut revenir quand il voudra, avec l'assurance d'un jugement juste", affirme Benazir.

    Pour Benazir Premier ministre, il est clair qu'elle est le seul leader du PPP. Quant à Murtazar, ou à ceux qui laissent entendre que "Asif Zardari a beaucoup de pouvoir", elle ne voit là que "les complots d'un monde dominé par des machos, contre une femme qui gouverne".

    L'atmosphère détendue dans la quelle commença l'entretien, dans sa maison de Larkana, le fief des Bhutto dans la province méridionale du Sind, semblait propice à des questions personnelles. Bilawal et Bajtawar - ce dernier est né alors qu'elle était Premier ministre - jouaient dans la pièce. La petite fille née l'an dernier en février était restée avec le père à Karachi, capitale du Sind et lieu de résidence habituel des époux Zardari. "Que mes enfants se destinent ou non à la politique. n'est pas mon souci, dit-elle. Je suis allée à la prison rendre visite à mon père, à ma mère, à mon mari, j'ai moi-même été emprisonnée, et bien que je n 'aimerais pas y voir mon fils je désire que mes enfants travaillent pour le pays, pour la communauté, et qu'ils participent au développement d'un authentique système de valeurs".

    Benazir Bhutto reprend à son compte les vieux mots d'ordre du PPP sur la justice sociale et la réforme des lois fiscales. Elle souligne aussi la nécessité de mettre fin à la forte influence de l'argent de la drogue et du trafic d'armes dans la vie politique.

    Lutte contre la corruption

    "La loi est la loi, et elle doit être respectée par tous, y compris le PPP" assure-t-elle, affermant que la lutte contre la corruption qu'elle pensait entreprendre durant ce nouveau mandat gouvernemental affectera aussi son propre parti .

    L'ex-président du Pakistan, Ghulam Ishaq Khan soutenu par les militaires, a accusé Benazir de corruption en juillet 1990,etl'a destituée de ses fonctions de Premier ministre. Ce qui est sûr, c'est que la fortune de son époux. Asif Zardari, s'accrut considérablement - en particulier celle de son beau-père que les Pakistanais surnomment "Mister 10%" à cause des commissions qu'il encaissait sur les contrats gouvernementaux - et que Benazir passa les deux ans et demi qui suivirent à se battre pour le sortir de prison.

    Le petit Bilawal interrompt l'entretien pour demander à sa mère - à qu'il parle en anglais et non en ourdou la langue nationale du Pakistan - s'il peut aller voir les chèvres que l'on aperçoit par la vaste fenêtre.

    Elle lui dit que none qu'elle l'y emmènera "plus tard", et comme en confidence, se plaint de "ne pas avoir assez de temps pour profiter" de ses enfants. "Je suis émerveillée de voir comme ils apprennent vite. Aujourd'hui même, il m'a dit : "Maman, j'ai vu ton père à la télévision". Je lui ai expliqué: "Mon père est ton grand-père", "Bon", a-t-il répondu, "j'ai vu grand-père".

    4ème grossesse

    Et Benazir poursuit: "La vérité, c'est que mes enfants me manquent. Ces derniers temps, j'ai à peine vu la plus petite. Comme Diana, la princesse de Galles, je pense que les enfants ont besoin de beaucoup d'amour et de chaleur et que chacun d'eux est unique".

    Cette parenthèse où c'est la femme qui s'exprimait et non plus le leader politique, se referme brusquement lorsque Benazir Bhutto est question née sur une éventuelle quatrième grossesse annoncée par la rumeur ,i publique.. Elle réplique qu'il s'agit là de "spéculations machistes". Mais refuse de démentir ce qu'elle qualifie de "médisances": "Je suis certaine qu'ont ne pose pas ce genre de questions à un homme", s'indigne-t-elle. Sa colère monte. "Je le répète, c'est offensant. Si l'on évite ces sujets-là avec un politicien, rien n'autorise à les évoquer avec une femme politique comme moi. Ils correspondent en outre à des préjugés classiques envers les femmes qui occupent des postes de dirigeants".

    Et à la question "votre mari est-il votre meilleur conseiller?", Benazir Bhutto répond, retrouvant sa colère: "C'est du pur machisme que de penser que l'homme a le rôle dominant et que la femme doit être soumise. J'ai beaucoup de respect pour mon mari, mais c'est moi seule qui prend les décisions".

    Les femmes asiatiques entrent en politique avec leurs hommes

    Filles, épouses, femmes Premiers ministres

    SIRIMAVO Bandanaike fut la première femme élue chef de gouvernement dans un pays d'Asie. En 1959, après l'assassinat de son mari, le Première ministre Solomon Bandaranaike, Sirimavo décida de suivre ses traces. Il ne lui fallut que quelques mois pur se retrouver à la tête du Parti de la Liberté du Sri Lanka, socialiste, et de l'Exécutif cingalais.

    Elle ignorait qu'elle inaugurait ainsi une époque où, comme elles, ainsi une époque où, comme elle, d'autres femmes allaient prendre la relève de leurs époux ou de leurs pères, et accéder au pouvoir.

    India Gandhi, fille de Jawaharlal Nehru, considéré comme le père de l'Inde indépendante, a battu le record de la dirigeante cingalaise : elle a triomphé trois fois de suite aux élections et fardé de pouvoir onze années consécutives (1966-1977). Indira ne s'est pas contentée de succéder à son père, elle a également voulu perpétuer la dynastie des Nehru dans la politique avec son fils Sanjay.

    Le destin lui a joué un mauvais tour: Sanjay est mort dans un accident d'avion quatre ans avant qu'elle ne soit elle-même assassinée, en 1984, par des membres sikhs de sa garde personnelle.

    La même année, Rajiv, son fils aîné, contraint de poursuivre la tradition familiale, devint Premier ministre avant de mourir lui aussi assassiné.

    Tandis qu'au Pakistan, Benazir Bhutto faisant chemin, deux femmes luttaient pour le pouvoir au Bangladesh: khalida Zia, la Veuve, et Hasina Wajed, l'Orpheline *, fille de Shiekh Mujib, "fondateur de la Nation" assassiné en 1975.

    Les élections de 1991 donnèrent la victoire à la begum Zia, veuve du président Ziaur Rahman, assassiné en 1981. En Birmanie - aujourd'hui appelée l'Union du Myanmar -, une autre femme est consignée chez elle, placée en résidence surveillée et complètement coupée du monde depuis juillet 1989. C'est Aung San Suu Kyi, la fille du général Aung San, leader du mouvement nationaliste qui vainquit la Grande-Bretagne et mourut assassiné en 1947, à la veille de la proclamation officielle de l'indépendance.

    Enfin en Turquie, trait d'union entre l'Europe et l'Asie, le Premier ministre est une femme depuis l'an dernier. Elue en juin 1993, Tansu Ciller est parvenue au pouvoir sans intervention familiale d'aucune sorte. Ciller est la pionnière d'une nouvelle vision politique plus européenne de l'islam.

    Georgina HIGUERAS (El Pais),

    Larkana, Pakistan

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