Enquête

Les manuels scolaires sont encore et toujours mal notés

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:4792 Le 10/06/2016 | Partager
Outre les fautes, racisme, clichés, tabous...
Il faudra qu'à la rentrée, tout soit nettoyé
365 manuels scolaires toutes disciplines confondues revus et corrigés pour la rentrée
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Au total, 17 disciplines ont été concernées par les corrections au niveau du secondaire qualifiant, 19 niveau collège, et 8 niveau primaire (Ph. L'Economiste)

«La rentrée scolaire 2016-2017 sera marquée du sceau du nettoyage  des manuels scolaires, toutes disciplines et niveaux confondus». Fouad Chafiqi, directeur du curricula au sein du ministère de l’Education nationale (MEN) qui annonce cette nouvelle, ajoute que pas moins de 364 manuels sur 390 ont été passés au crible par une commission composée d'universitaires, d'inspecteurs de l'enseignement et d'autres spécialistes relevant du domaine de l'éducation, dont un médecin et un ingénieur. Entre ces 364 manuels, 147 recelaient d’incompatibilités, «parfois mineures, parfois assez graves», et ont été nettoyés de leur contenu discriminatoire, raciste ou sexiste. En détail, 17 disciplines ont été concernées par ces corrections niveau secondaire qualifiant, 19 niveau collège, et 8 niveau primaire. La commission dédiée à cet examen minutieux a adopté une grille de lecture basée sur 6 valeurs structurantes: dignité, liberté, égalité, solidarité, tolérance et justice. «Toutes ces valeurs ont été puisées de la Constitution de 2011, auxquelles sont ajoutées deux autres: la démocratie et la citoyenneté, qui sont des leviers des six valeurs fondamentales», note Chafiqi. Tout contenu, dans le texte ou dans l'image, qui contredit ces valeurs, est signalé comme contre-valeur et est corrigé en conséquence.  
Et à Chafiqi de nous citer un florilège de bourdes commises par les éditeurs de nature à semer la confusion dans l'esprit de l'élève. Certaines annihilent d'abord cette culture de respect et de solidarité que l'on doit, et que l'élève en particulier devra assimiler, aux personnes en situation de handicap. C'est l'exemple flagrant de ce manuel de «l'éducation à la citoyenneté» en arabe, où un non-voyant est présenté par les auteurs sous une mauvaise posture, en train tout simplement de tendre la main pour mendier. Cette image est choquante et suffisante «pour incruster dans la tête de l'élève cette association d’idées entre mendicité et le fait d'être aveugle», commente Chafiqi, spécialiste dans les sciences de l'éducation et chercheur en didactique. Le Maroc n'a-t-il pas ratifié en 2009 la convention internationale sur les personnes en situation de handicap? Convention qui l'oblige à décliner ses orientations dans  une politique nationale intégrée qui interpelle la citoyenneté pleine et entière de la personne à besoins spécifiques et lui garantit l’exercice de ses droits? Cette culture devrait être délinée dans le manuel scolaire, poursuit notre interlocuteur, qui n'est «qu'un maillon du processus d'éducation, mais qui doit cristalliser les choix et les grandes orientations du pays». Des dizaines d'autres contenus discriminatoires du même acabit ont été constatés par la commission, et auxquels «des corrections ont été apportées». 

Le fqih avec un bâton à la main

Quelques exemples édifiants: dans un manuel d'éducation plastique de la 1re année du primaire, une image montre le maître (fqih) d'une école coranique le bâton à la main. Or, les châtiments corporels sont interdits dans les écoles marocaines. Dans un autre manuel de langue arabe (primaire), une image sexiste flagrante montre un père et son garçon en train de regarder paisiblement la télé au salon, au moment où la maman et sa fille préparent le repas dans la cuisine. Un autre présente un menuisier, appelé dans le texte, avec moquerie, «Mr clou», parce qu'il est très maigre. Même les manuels des maths n'étaient pas à l'abri de ces contre-valeurs. La commission a constaté dans ces derniers la présence exclusive du sexe masculin au détriment du sexe féminin. «Les éditeurs reproduisent des clichés et une masculinisation à outrance», remarque Chafiqi. Quand on parle par exemple des villes, ce ne sont que celles du centre du Maroc qui sont mises en exergue. Et une fois quand

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on a parlé (dans un manuel d'histoire-géo) de Tinghir, on l'a présentée comme un petit village. Or, c'est une ville à part entière, voire  une province. «Cette présentation sera ressentie comme un mépris à l'égard des habitants de cette ville», avait jugé la commission.
Des contre-valeurs qui nous rappellent d'autres du même genre commises dans des sujets d'examen. Comme celui en «éducation islamique», soumis en juin 2015 aux élèves de la région Sous-Massa-Draâ pour l’obtention du Certificat d’études secondaires, où l’on avait associé des militants des droits de l’homme à des défenseurs de comportements «déviants», comme la consommation de la drogue ou la violence. Ce qui a fait réagir, pour le dénoncer, les associations de défense des droits de l’homme.
«Ce nettoyage» des manuels scolaires n'est pas le premier en son genre, et il ne sera certainement pas le dernier. La plus grande réforme du support scolaire jamais entreprise a été  menée, rappelons-le, entre 2002-2003 et 2007-2008, suite à la recommandation de la Charte d'éducation et de formation de 1999 qui a mis fin au livre unique et à la mainmise de l'Etat en la matière, et recommandé l'ouverture du système à la concurrence dans le cadre d'un cahier des charges bien précis. A partir de cette date, l'opération de la production du livre est confiée aux éditeurs, qui choisissent eux-mêmes les auteurs, et qui produisent le support selon ce cahier des charges. Toutes les disciplines et toutes langues enseignées ont été concernées (y compris la langue amazighe) par cette grande réforme. 375 manuels et 196 guides d’enseignants ont été produits. Les maillons de la chaîne de la production du livre se sont multipliés et diversifiés: de 7 éditeurs en 2002, on est passé à 40 en 2007. Et de 150 auteurs, on est passé à plus de 1.900 5 ans plus tard. C'est déjà à cette époque que les organisations des droits de l'homme ont attiré l'attention du ministère de tutelle sur nombre de "discriminations" sexistes et de genre dans les manuels scolaires. Il y a eu le rapport de la Ligue de l’éducation aux droits humains (Human Rights Education Associates), qui avait pointé du doigt d'abord une inégalité flagrante au niveau de la confection des manuels scolaires (86,5% l'étaient par des hommes), ensuite nombre d'images qui véhiculaient des préjugés à l’égard de la femme, cette dernière était montrée comme un être sensible et fin, et n’est utile que pour le foyer et l’éducation des enfants. L'Organisation marocaine des droits humains (OMDH) pour sa part, après une étude sur une vingtaine de livres du primaire, avait constaté que certaines images et contenus étaient choquants et qu'il fallait les corriger. Certains n'avaient pas subi les réajustements qu'il fallait et ce, jusqu'à nos jours. Tijania Fertat, ex-directrice de l'Aref de Rabat-Salé-Zemmour Zaër et membre actuel du Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche, remarque que nombre de ces images stéréotypes sur la femme n'ont pas disparu des manuels après cette réforme. Plus que cela, nombre d'acteurs de l'enseignement trouvent normal qu'elles le restent «parce qu'elles ne font que traduire la réalité. C'est une mentalité qui a la peau dure. Ces gens n'ont pas encore intégré que cette réalité est aujourd'hui inacceptable». C'est le cas de ce manuel de français (Pour communiquer en français, niveau CE4), où on trouvait 93% des hommes qui font du sport contre 7% des femmes. Ou encore cet autre manuel d'éducation islamique (Fi rihab attarbia al islamiya) du CE2, qui montrait des images où toutes les filles étaient voilées. Ce qui ne correspond pas tout à fait à la réalité du pays (voir encadré). Aboubakr Largou, président actuel de l'OMDH ayant participé à cette enquête, estime néanmoins important l'impact qu'eut cette étude sur les décisions futures du MEN, «mais beaucoup reste à faire».

Primauté des conventions internationales

Le ministère avait accepté plusieurs de ces recommandations, se réjouit-il, dont la création d'une sous-commission des valeurs des droits de l'homme et de citoyenneté. Il a aussi procédé à la création d’un Observatoire des valeurs, avec comme objectif de «consolider la diversité des valeurs dans les programmes et les manuels». Observatoire, se désole Largou, «qui n'a jamais fonctionné».

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Sur 364 manuels, 147 recelaient d’incompatibilités, parfois mineures, parfois assez graves. Ils ont été nettoyés de leur contenu discriminatoire, raciste ou sexiste

Mais il y a une autre lacune, de fond celle-là, relevée par Largou et qui n'a pas été corrigée jusqu'à aujourd'hui: «Cette dichotomie abusive qu'introduit le livre blanc, feuille de route du ministère, entre les valeurs de l'identité musulmane et les valeurs universelles des droits de l'homme et de citoyenneté». Ces dernières, selon lui, sont partagées par tous les êtres humains au-delà des religions, des nationalités et des frontières. Il s'agit de sources universelles auxquelles le Maroc a souscrit dans la Constitution de 2011, et «auxquelles le ministère doit se référer dorénavant en premier. Et ce, bien entendu, dans le respect des particularités du Maroc. Cette dichotomie a eu des conséquences néfastes sur les programmes et les manuels scolaires jusqu'à aujourd'hui». Ledit livre blanc avait en effet énoncé quatre types de valeurs qui devaient orienter la réforme des programmes et des manuels scolaires. Il s'agit des valeurs de l’islam (tolérant), celles de l’identité civilisationnelle et ses principes éthiques et culturels, celles de la citoyenneté, les valeurs enfin des droits de l’homme et leurs principes universels. Ces quatre types de valeurs sont présentés en principe sans préférence les unes par rapport aux autres,  mais ce sont en réalité celles de l'islam (tolérant) qui inaugurent tous les manuels scolaires, du primaire jusqu'au bac. Nous avons compulsé quatre manuels de langue arabe (destinés à l'élève) qui correspondent aux trois années du cycle collégial, nous avons constaté en effet que les  50 premières pages des trois livres sont consacrées à la première "unité", celle des valeurs et de l'identité musulmanes.
Toute la période 2000-2011 a été marquée par cette «hiérarchie» des valeurs dans l’élaboration de nouveaux programmes et manuels scolaires. Cela continue jusqu'à nos jours. Or, à partir de 2011, on est entré dans une nouvelle ère avec la nouvelle Constitution, laquelle place la primauté des conventions internationales ratifiées par le Maroc sur le droit interne, comme le stipule son préambule.  «Il est donc du devoir du ministère de tutelle de décliner cette approche dans les programmes et les manuels scolaires», conclut Largou. Facile à dire, difficile à mettre en œuvre. Les courants islamistes sont «très présents et vigilants» par rapport à cette question des valeurs, estime Latifa Jbabdi, membre de la commission permanente des programmes et du curricula créée par le Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche dirigé par Omar Azzimane. Sur les manuels scolaires, la vision stratégique 2015-2030 du conseil avait décliné une feuille de route autour de deux axes: «Réviser les curricula, les programmes et les méthodes pédagogiques dans le sens de l’allègement, du développement de la pensée des apprenants(es) et de leurs aptitudes dans l’observation, l’analyse, l’argumentation et la pensée critique». Deuxième mesure: «Centrer les curricula sur l’apprenant(e) comme finalité de l’acte pédagogique et l’encourager à développer la culture de la curiosité intellectuelle, de l’effort et de l’initiative». La commission dédiée au sein du conseil au  curricula abordera-t-elle cette «dichotomie» des valeurs islamiques et des valeurs universelles dans la perspective d'en mettre fin comme le suggère le président de l'OMDH? «La question sera certainement mise sur le tapis», répond Jbabdi, dans le cadre de la réforme du curricula recommandée dans la vision stratégique du conseil, mais il n'est pas certain «que l'ordre des valeurs sera inversé dans un proche avenir». Une chose est sûre, dit-elle, la commission dont elle est membre lancera elle aussi, incessamment, «une étude sur les manuels scolaires».
Quant à ceux d'éducation religieuse, c'est une tout autre affaire.  C'est une autre commission composée des deux ministères, celui du MEN et celui des Habous et des Affaires islamiques, qui est en train de les examiner pour les nettoyer des contenus religieux extrémistes. C'est un travail de fond, «qui nécessite du temps», selon une source du MEN. En tout cas, on se refuse au ministère d'en divulguer la moindre information tant que les résultats de ce nettoyage n'ont pas été validés par le Souverain.

Le machisme à l'honneur, les filles à la cuisine...

La refonte des manuels scolaires a commencé dès 2004-2005. Il y avait les attentats du 16 mai 2003 qui avaient mis la puce à l'oreille sur la teneur de ce qu'on enseignait dans les écoles. Mais il y a aussi un rapport qui avait secoué le cocotier, qui est l'œuvre de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH). Vingt ouvrages de l’enseignement primaire sur les 64 programmés par le MEN, entre 2003 et juillet 2004, ont été passés au peigne fin par l'universitaire et militante des droits humains Khadija Merouazi (secrétaire générale actuelle de l’association «Le Médiateur pour la démocratie et les droits de l’Homme») au nom de l'OMDH. Mettant l’accent sur le degré de respectabilité dans ces manuels scolaires des trois valeurs des droits humains, à savoir la tolérance, l’égalité et la dignité de l’individu, l'enquête a révélé des résultats plutôt décevants. Exemple, égalité des sexes: dans un manuel d’éducation islamique, niveau 2e année primaire, l’image de l’homme était prédominante (93%) par rapport à celle de la femme (7%); elle était machiste, dans la mesure où c’est l’homme qui faisait la prière, qui allait au travail quand des filles, appelées dans le livre Meriem et Hajar, aident leur mère dans la cuisine. A la suite de ce rapport, le MEN avait décidé de créer une sous-commission des valeurs et de citoyenneté, composée d’experts dans le domaine. Laquelle sous-commission avait procédé à la création, en mai 2005, d’un Observatoire des valeurs, avec comme objectif de «consolider la diversité des valeurs dans les programmes et les manuels». Observatoire qui n'a jamais fonctionné.

                                                                            

L'éducation sexuelle: Le grand tabou

Décembre 2012. Une équipe de chercheurs en éducation et formation de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech avait, avec deux universités françaises (Université de Montpellier 2 et Université de Lyon 1), étudié six manuels de l’enseignement primaire, collégial et secondaire qualifiant (lycée). Ces manuels sont encore en usage aujourd’hui. L'étude s'est focalisée sur deux axes en rapport avec l’éducation à la santé et à la sexualité. De la grille d'analyse des résultats, il ressort, selon cette étude, un refus de la part du concepteur du manuel d’aborder certaines notions, comme «l’anatomie externe de l’appareil génital de la femme qui est rarement décrite ou schématisée avec précision et rigueur». Les résultats de l'étude montrent que la norme utilisée par les principaux éditeurs, pour présenter l’appareil génital féminin, correspond à un schéma la plupart du temps en coupe sagittale, avec absence des organes génitaux externes: petites et grandes lèvres, clitoris. En conclusion de l'étude, les auteurs considèrent que «l'éducation à la santé et à la sexualité, qui met en jeu la relation à soi et à l’autre, contribue de manière spécifique au processus éducatif global». Processus dans lequel l’éducateur se doit de transmettre d’abord «les valeurs à travers ses attitudes et ses actes et, en tout premier lieu, à travers les relations qu’il noue avec les élèves. L’enseignant ne peut transmettre des valeurs de tolérance, de responsabilité si lui même n’est pas tolérant ni responsable».

 

 

 

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