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    Chronique

    La Turquie sur le point d’intervenir en Syrie?
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:4695 Le 27/01/2016 | Partager

     

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009) (Ph. L’Economiste)

    Sans doute la guerre en Syrie est-elle une des plus singulières observées depuis des années. Sa complexité est grande, marquée par l’avènement du soi-disant Etat islamique (EI ou Daech) et la présence simultanée, d’une manière ou d’une autre, d’Etats étrangers, Iran, Etats-Unis, Russie, monarchies du Golfe… Daech, cette structure de forme inédite, tire profit du chaos syrien et de la faiblesse militaire de l’Irak pour contrôler un vaste territoire à cheval sur ces deux pays. Mais l’EI, après avoir additionné conquêtes et victoires, y compris la prise de Mossoul, se trouve désormais en position moins favorable. Non seulement le mouvement commence à manquer d’argent(1) mais ses adversaires se font plus nombreux, même si cela ne l’empêche nullement d’afficher sa résilience et d’apparaître toujours aussi dangereux et imprévisible.
    Certes, l’Etat islamique doit se garder de tous côtés. Divers indices donnent à penser maintenant qu’une intervention terrestre turque en Syrie ne serait pas inimaginable. Ankara se doit de réagir à l’attentat d’Istanbul du 12 janvier (10 morts), par exemple, en chassant l’EI de la bande de terrain de 100 km qu’il occupe en Syrie, à l’est de la ville turque de Kilis. Cette intervention est peut-être plus proche qu’on ne le pense. Des véhicules adaptés ont entrepris ces derniers jours de faire sauter les mines mises en place sur la frontière à hauteur de la ville de Jerablus, au Kurdistan syrien, située sur la rive nord-ouest du lac el-Assad actuellement contrôlé par l’Etat islamique.  Selon une source proche de la CIA, la Russie et les Etats-Unis auraient récemment discuté de cette éventualité. Moscou a manifesté son intention de ne pas faire obstacle à cette intention turque sous réserve qu’Ankara ne cherche pas à étendre cette zone tampon jusqu’à la Méditerranée. A cet égard, les Turcs auraient donné des garanties aux Russes. Cette même source affirme que des officiers de liaison turcs, russes et américains se concerteront pour prévenir tout incident armé ou, s’il survenait, pour éviter une escalade entre militaires turcs et russes.
    A vrai dire, cela fait déjà un certain temps que les Turcs cherchent à mettre sur pied une opération multinationale conçue pour chasser l’EI de la région située au nord d’Alep. Si ce projet se concrétise, cela constituera un  coup sévère porté à l’Etat islamique. Cette intervention aurait le mérite de renforcer les rebelles au régime de Damas, tout en empêchant les Unités de protection du peuple kurde (YPG) de s’étendre en direction de l’Ouest. Si semblable action internationale intervient, elle pourrait impliquer plus nettement les Etats-Unis dans le conflit syrien, un plus pour la Turquie, laquelle redoute d’y aller seule!
    Ces plans d’Ankara, cependant, sont gênés par l’intervention russe en Syrie et le frein mis par Moscou aux ambitions de la Turquie depuis la destruction en vol d’un SU-24 russe par un tir turc, le 24 novembre. Moscou, en effet, a renforcé ses moyens antiaériens en Syrie, tandis que le président Poutine, dans une interview télévisée le 17 décembre, mettait au défi l’aviation turque d’oser survoler la Syrie au risque de voir ses appareils abattus.

    La guerre en Syrie est une des plus singulières observées depuis des années. Sa complexité est grande, marquée par l’avènement du soi-disant Etat islamique (EI ou Daech) et la présence simultanée, d’une manière ou d’une autre, d’Etats étrangers, Iran, Etats-Unis, Russie, monarchies du Golfe
    (Ph. AFP)
     

    Reste que la Turquie, nonobstant les risques considérables de l’entreprise, peut fort bien décider de la lancer. Trois raisons viennent à l’appui de cette intention: les assauts des forces loyalistes soutenues par la Russie contre les rebelles syriens, alliés d’Ankara, les ont affaiblis ; l’Etat islamique représente une menace pour les villes turques; les Kurdes de l’YPG progressent à l’ouest de l’Euphrate. La situation actuelle semble donc susceptible d’amener la Turquie à jouer un rôle plus actif en Syrie, même si c’est au prix d’un accrochage avec les Russes.
    Pour autant, cela ne signifie pas qu’Ankara, aidé par Washington, ne désire pas s’entendre avec Moscou pour empêcher tout incident dans des zones syriennes de conflit où les éléments armés ont tendance à se multiplier. Le secrétaire d’Etat Ashton Carter a même proposé le 22 janvier d’envoyer des militaires américains à Raqqa. Or, ces jours-ci, les Turcs usent de leur artillerie le long de la frontière avec la Syrie pour aider les rebelles et détruire des objectifs relevant de l’Etat islamique. Joint au travail de déminage en cours de la zone frontière, ces actions visent à dégrader les défenses adverses avant l’irruption des forces turques en Syrie. L’éventualité d’une offensive terrestre turque n’est qu’une menace de plus pour l’Etat islamique au nord d’Alep. L’EI est déjà aux prises avec d’autres adversaires désireux de s’en prendre à ses intérêts dans la région. Venues de l’Est, les forces démocratiques syriennes, kurdes pour l’essentiel, ont franchi l’Euphrate, en dépit de l’opposition d’Ankara à ce mouvement; elles se dirigent vers la ville de Manbij(2), aux mains de l’Etat islamique. Au Sud, des éléments loyalistes, fidèles au président Assad, appuyés par l’aviation russe, approchent de la ville d’Al Bab(3), située à 30 km au nord-est d’Alep. A l’Ouest, des forces rebelles progressent en direction de la frontière turque, dans l’intention probable de reprendre du terrain à l’EI.
    Dans ces conditions, une intervention militaire turque gênerait considérablement l’Etat islamique dans le combat qu’il mène actuellement pour conserver son emprise territoriale. Mais ceci sans compter que l’entrée des Turcs en Syrie compliquerait également les opérations menées ces jours-ci par d’autres parties au conflit. Pauvre Syrie…

     

    « …L’Etat islamique au régime sec… » (extrait)

    «Dans sa volonté farouche d’édifier un Etat – ou du moins d’apparaître comme tel –, l’organisation Etat islamique découvre une règle immuable selon laquelle guerre et prospérité font rarement bon ménage. L’organisation a donc décidé de se serrer la ceinture, mais aussi de faire payer aux populations l’amenuisement de ses réserves financières. Le 11 janvier, un raid américain a détruit un stock de liquidités de l’organisation dans le centre de Mossoul, la «capitale» de l’EI en Irak. Si l’ampleur des pertes monétaires est inconnue, l’effet psychologique recherché est clair: accroître la pression sur les membres de l’EI, dont les combattants risquent justement de voir leurs soldes réduites de 30 à 50% en Irak et en Syrie «en raison de circonstances exceptionnelles» selon une note de l’organisation révélée par les réseaux de l’opposition»…

    Madjid Zerrouky, Le Monde, op. cit.

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     (1) Voir Madjid Zerrouky, «En Syrie comme en Irak, l’Etat islamique est au régime sec», Le Monde, 25 janvier 2016.
    (2) Ville du gouvernorat d’Alep dont les habitants sont descendus en masse dans les rues le 19 novembre 2015 pour protester contre les règles imposées par l’Etat islamique.
    (3) Bombardée le 8 novembre 2015 par l’armée syrienne, fidèle au président Assad, tuant 10 civils.

     

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