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    Roman de l'été

    «Les enfants perdus de Casablanca»,
    Quarantième épisode: «L’osse» de l’Arabe

    Par L'Economiste | Edition N°:4615 Le 28/09/2015 | Partager

    Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
    L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman.

    Résumé: Mme Angelofranchi est de plus en plus préoccupée par les comportements étranges de son petit-fils Lucas. Elle s’en confie à deux de ses amies et voisines endurcies.

    Elle lle pose le paquet de poireaux et se tourne vers Mme Angelofranchi.
    - Alors, c’est quoi, votre problème?
    La grand-mère de Lucas se détourne, elle ouvre un volet pour laisser passer la lumière.
    - Quelle histoire! dit-elle. Je préfère pas en parler, j’ai les jambes en flanelle, je sais pas comment je tiens debout avec tout ça.
    - Vous nous avez quand même fait venir pour en parler, fait remarquer Mme Diligenti avec son bon sens habituel. Alors vous n’allez pas vous défiler, maintenant?
    - Vous voulez boire quelque chose? Du thé, du jus d’orange? Il est frais, à la glacière.
    - Pour moi, du thé, madame Angelofranchi, mais il ne faut pas que ça vous dérange.
    Elle hausse les épaules pour montrer que cela ne la dérange en rien et interroge Mme Ros du regard.
    - Moi aussi, du thé. C’est quoi, comme thé?
    - Du thé noir.
    - Ah, bon, parce que le vert, je ne supporte pas.
    - Non, c’est du noir. De Ceylan, je crois.
    - Avec beaucoup de sucre, s’il vous plaît. Le vert, ça me donne des aigreurs, je sais pas comment ils font, les Arabes, à en boire toute la journée. C’est l’habitude, je crois, ou alors c’est qu’ils sont pas faits comme nous, comme disait mon pauvre mari.
    Mme Angelofranchi quitte le salon, traverse le couloir et disparaît dans la cuisine.
    Mme Diligenti s’approche du portrait agrandi de la mère de Lucas et l’examine en allumant une cigarette avec un briquet à essence de l’armée américaine. La photo, en noir et blanc à l’origine, avait été colorisée avec des teintes légères de pastel qui la rendaient hors du temps alors qu’elle n’était morte que depuis six ans.
    - Cette histoire lui pourrit la vie, dit-elle en reprenant sa place dans le fauteuil, un cendrier à la main.
    - Par moments, je me demande si elle n’est pas en train de devenir folle, renchérit Mme Ros. Elle vit trop seule, elle ne voit personne, et elle ressasse ça toute la journée, ça a de quoi vous taper sur le système.
    - C’est son gamin qui la rend folle.

    - C’est elle qui est folle de lui, vous voulez dire, et en même temps, heureusement qu’elle l’a, sinon elle serait bonne pour l’asile.
    - Vous croyez qu’il y a du nouveau?
    Mme Ros approuve d’un signe de tête.
    - C’est de ça qu’elle veut nous parler, j’imagine. C’est pas dans ses habitudes de nous inviter toutes les deux seules, alors je me dis qu’elle va nous donner des nouvelles, mais je sais pas si elles sont bonnes.
    - Je l’ai vu, Lucas, l’autre jour. C’est un beau garçon, grand, qui m’a paru bien dans sa peau.
    - La semaine dernière, il est passé à la maison prendre une écharpe que Mme Angelofranchi avait oubliée quand elle est venue pour l’anniversaire de ma sœur et je me suis dit que ce serait bien, si Huguette et lui… Mais ma fille est compliquée, je vais finir par croire qu’elle n’aime pas les garçons.
    - Non, c’est qu’ils lui font peur, c’est de son âge, ça lui passera. Rappelez-vous comment vous étiez, à son âge.
    - Peut-être qu’ils me faisaient peur mais je les regardais, ils m’intéressaient, je les trouvais tellement mystérieux à se dire des choses que je ne comprenais pas, mais ma fille, elle, quand elle en voit un, elle lève les yeux au ciel, elle fait la dégoûtée.
    Mme Angelofranchi revient de la cuisine avec un plateau de cuivre ciselé entre les mains qu’elle approche de la table basse. L’odeur du thé se répand aussitôt dans la pièce.
    - Laissez-moi vous aider, dit Mme Ros en attrapant un bord du plateau.
    - Voilà, j’ai tout, dit Mme Angelofranchi. Du lait, du citron, pour celles qui veulent. Et des douceurs, parce qu’il en faut par les temps qui courent.
    - Vous avez fait des oreillettes, mais c’est pas la saison?
    - Et alors, pourquoi il faut une saison? De la farine et du sucre, il y en a toute l’année, pas vrai? Les fruits, les légumes, d’accord, mais les sucreries? Pourquoi il faudrait manger des crêpes à la Chandeleur et pas le reste du temps, moi j’en fais toute l’année. C’est comme les mantecaos. Prenez-en qu’ils sont bons.
    Elle distribue des petites assiettes devant ses invitées, leur tend les plats avec les pâtisseries.
    - Je les ai faits moi-même. J’ai pas mis d’amandes, il y en a qui mettent des amandes mais moi, j’en mets pas. Farine, saindoux, citron, sucre et cannelle.
    - C’est pour Noël qu’on met des amandes, a dit Mme Ros en prenant un gâteau, et c’est surtout à Estepa qu’ils mettent des amandes parce que moi, je suis de Séville, et à Séville c’est pas rare qu’on mette de l’huile à la place du saindoux et c’est très bon aussi.
    - Oui, mais c’est pas à vous que je vais l’apprendre. Vous savez comme moi que manteca, ça veut dire saindoux en espagnol, ça veut pas dire huile.
    - Le saindoux, c’est manteca de cerdo.
    - En tout cas, ils sont bien bons, décrète Mme Diligenti en écrasant sa cigarette dans le cendrier.
    Mme Angelofranchi sert le thé dans les tasses chinoises à grains de riz qu’elle a achetées lors d’un voyage à Tanger alors que son mari était encore vivant.

    - Alors, dites-nous ce qui vous travaille, insiste Mme Ros qui, depuis le début de la visite, veut aborder le vif du sujet.
    - C’est Lucas.
    - Je m’en doutais, dit Mme Diligenti en adressant un regard complice à Mme Ros.
    Elle prend le sucrier des mains de Mme Angelofranchi.
    - C’est quoi, ses études?
    - Les filles? demande Mme Diligenti en prenant deux morceaux de sucre avec les doigts, ignorant la pince.
    - C’est l’osse.
    - L’os?
    - Mais enfin, madame Angelofranchi, pourquoi vous vous inquiétez encore de cet os?
    - Ça fait combien? Plus de six ans, le jour du débarquement américain.
    - Si vous voyez comment ma fille elle le regarde, c’est un dieu pour elle, votre Lucas… À propos, Huguette, elle vous passe le bonjour.
    - Rassurez-vous, madame Angelofranchi, je l’ai vu, Lucas, il va très bien.
    - Et moi je dis que c’est pas normal qu’il parle arabe du jour au lendemain, et ça, c’est l’osse!
    - Madame Angelofranchi, dit Mme Ros sur un ton conciliant, vous vous faites trop de mauvais sang pour lui, vous voulez trop bien faire parce que votre pauvre Émilienne n’est plus là et vous vous sentez responsable, mais je vous assure que votre petit, il va bien, sauf si vous nous dites qu’il a des problèmes de santé qu’on peut pas connaître.
    - Sa santé, ça va, mais je suis sa grand-mère et je sais ce que je dis.
    - Quelle différence d’âge ça vous fait avec lui?
    - Trente-huit ans. J’ai eu Émilienne à dix-neuf ans et elle aussi, la pauvre, elle a eu Lucas à dix-neuf.
    - Vous pourriez être sa mère.
    - Vous l’élevez toute seule, sans homme à la maison, ça aussi, c’est lourd à porter.
    - Je vais aérer un peu, dit Mme Angelofranchi en jetant un regard sévère en direction de la nouvelle cigarette de Mme Diligenti.
    Elle ouvre un battant de la porte du balcon, bloque le volet.
    - Quelle chaleur, dit Mme Ros, c’est à croire qu’il n’y a plus de saisons.
    - Et en plus, il veut plus manger de porc.
    - Pourquoi?
    - C’est l’osse, je vous dis et, pour un peu, il a failli mourir à cause qu’il en veut plus en allant échanger du porc qu’il en voulait pas chez le boucher, vous savez, celui qu’on a tué. Ils l’ont dit à la radio, vous avez dû l’entendre. Lucas, il a vu le terroriste entrer dans la boucherie, il avait un revolver et il lui a mis une balle dans la tête, au boucher, pas au patron, non, à son commis qu’il était pourtant très gentil.
    - Un Français?
    - Non, un Arabe. Résultat, ni côtelettes de porc ni côtelettes d’agneau, rien du tout, j’ai fait des pâtes.
    - Vous voulez dire qu’il a assisté à un meurtre?
    Mme Angelofranchi acquiesce en rajoutant un morceau de sucre dans son thé.
    - Un attentat?
    - C’est ce qu’ils ont dit à la radio. Tout ça parce qu’il veut plus manger de porc, et s’il en veut plus, c’est à cause de l’osse, moi je vous le dis.
    - Je ne comprends pas. Vous comprenez, vous, madame Diligenti?
    - Non.
    - Il fréquente une fille que c’est une Arabe.
    - Oh…
    - Ça, c’est embêtant, je vous l’accorde.
    - Ça veut dire que l’osse qui lui est resté dans la figure, c’était l’osse de l’Arabe, pas l’osse de l’aviateur, vous comprenez maintenant pourquoi je me fais du mauvais sang, que je dors plus la nuit?
    L’air soucieux derrière ses lunettes, elle leur parle en les fixant l’une après l’autre sans leur laisser l’occasion de répondre, elle les submerge de phrases, d’arguments, avec force gestes, une pensée en amenant une autre, sans point, ni virgule, ni respiration, son renvoi du lycée, son langage, ses mauvaises fréquentations, ses nuits passées dehors avec cette fille que ce sont toutes des putains qui se prennent pour des filles de chez nous et cette saloperie dans la figure que c’est comme une greffe d’Arabe qu’on aurait faite sur un arbre qui se serait mis à donner des fruits arabes au lieu de bons fruits comme avant et ces docteurs qui savent rien du tout et qui avaient dit qu’il allait sortir tout seul, mon œil, il est pas sorti et maintenant le chirurgien il a pas voulu l’enlever à cause que l’osse, il a dit qu’il était comme qui dirait soudé à l’autre, qu’on pouvait plus les séparer, que ça servait à rien de l’opérer et il lui a montré la radio, même qu’elle a vu l’osse, gros comme un pois chiche.

     

     

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