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    Chronique

    La démocratisation par la démocratie numérique?

    Par L'Economiste | Edition N°:4553 Le 23/06/2015 | Partager

    Mustapha Sehimi est professeur de droit, politologue et avocat au barreau de Casablanca

    Et si la politique délaissait de plus en plus son champ traditionnel avec ses formes d’action pour s’engouffrer dans le numérique? Il y a en tout cas des intrusions dans ce domaine qui fondent des interrogations de principe. Le PJD, après le lancement de son portail, voici huit mois, inaugure au nom de son secrétaire général, Abdelilah Benkirane, une page sur  Facebook, Twitter et Youtube.  En quelques jours, il a dépassé quelque  90.000 followers  alors que d’autres responsables politiques peinent à moins de 10.000 tels Salaheddine Mezouar (RNI) ou Mustapha Bakkoury (PAM).
    A quoi tient cette nouvelle stratégie de communication? On aurait pu penser que la formation islamiste s’en tienne, par suite de la charge de pesanteurs culturelles, au prêchi-prêcha de sa rhétorique et à une harangue dans des lieux traditionnels: or tel n’est pas le cas. Et même si les dirigeants de ce parti s’échinent à labourer, au moins hebdomadairement, toutes les régions -même les plus enclavées- ils n’en privilégient pas moins le nouveau champ de l’Internet et du Web. Question d’étude de marché, pourrait-on dire: celui de plus de neuf millions de Marocains internautes. Autant de citoyens branchés vers qui  il faut  aller en escomptant qu’il y aura un retour électoral significatif.
    Se pose ici cette question: la  construction démocratique à l’ordre du jour   -elle n’est cependant qualifiée que de «transition» tout court par certains-  bénéficiera-t-elle ou non de cette démocratie numérique? D’une autre manière, comment cet outil de conversation qu’est  l’Internet influe sur le développement de la démocratie? Le Web 2.0 remet sans doute le contrôle sur l’information, le savoir et la fonction d’enseignement; il permet dorénavant à chaque internaute de s’exprimer dans l’espace public - les frontières ont pratiquement disparu. Il fait éclater une certaine union en ce sens que tout est remis en cause, réévalué, contesté à l’occasion. Difficile de continuer à confronter  l’uniformisation et la conformisation.
    Ce qui s’est passé dans la vie  politique nationale, ces dernières années, témoigne de cet éclatement. Le rôle des réseaux sociaux a été particulier, voire décisif, dans les mobilisations qui ont marqué diverses conjonctures: Mouvement du 20 février 2011, grâce du pédophile Daniel Galvan au début août 2013,  inondations dans la région de Guelmim, limogeage du couple Choubani/Benkhaldoun ministre PJD, interdiction du film Much Loved de Nabil Ayouch: autant d’épisodes qui ont pesé en termes politiques, souvent jusqu’à des décisions subies  par les gouvernants. Pour autant, a-t-on affaire à un nouvel acteur dont il faut prendre la mesure dans la mise en œuvre des politiques publiques et qui viendrait de plus en plus supplanter le jeu et les formes d’action en cours?
    A un premier niveau d’analyse, il s’agit d’une minorité de citoyens actifs; elle prend la parole au nom d’une majorité plongée dans l’apathie et la passivité. Le lectorat de la presse écrite ne dépasse pas 400.000 lecteurs. La télévision garde son statut de reine de l’audio-visuel. Les critiques et les réserves ne manquent pas à l’endroit de ces médias traditionnels qui continuent cependant à se tailler la place du lion dans l’information pour «suivre» et même, le cas échéant, «comprendre» l’actualité nationale et internationale. Tout cela forge une opinion commune, une sorte de foyer irradiant dont toute communauté a besoin. Les réseaux sociaux, eux, ne dérogent pas à cette préoccupation mais d’une autre manière: ils fabriquent des liens, du partage permanent. Sauf à préciser qu’ils ne regroupent – hormis de fortes bouffées épisodiques- que des communautés restreintes en temps réel couplées à des espaces encore plus réduits de cooptation de groupes spécialisés ou thématiques. La particularité, ici, c’est qu’une information dont le groupe ne s’est pas emparé n’a pas de valeur; elle n’existe en effet  que si elle donne lieu à des  conversations. L’internaute doit créer, et recréer du lien social et ce sur la base de l’information.
    A un autre niveau, Internet réduit-il ainsi le périmètre de la démocratie représentative? Les électeurs votent en effet pour désigner des élus membres de toutes sortes d’institutions locales et nationales. C’est là, en principe, le canal d’expression et d’agrégation des intérêts dont la prise en compte conduit à des politiques publiques. Pour beaucoup, le Web serait dans ce siècle une sorte de «terre promise», celle de tous les hommes libres et des démocrates authentiques, une force sourde qui va mettre à bas à terme tout l’échafaudage institutionnel en place surtout qu’elle sera servie par la démocratie participative de plus en plus prégnante dans les systèmes politiques actuels. Mais comment ne pas relever, en creux, que cette agora numérique génère aussi des dialogues de sourds, des délires et des divagations planquées derrière le paravent de l’anonymat. Le Web, par ailleurs, s’inscrit souvent dans l’émotionnel, le subjectif et le compulsif – le défoulement. Il s’apparente à une pression qui pousse à penser comme le plus grand nombre; d’une certaine manière, la masse pense par  autorité et crédit, incertaine quant à la traduction opératoire et concrète de ses liens.
    L’Internet donne l’illusion d’un renouveau démocratique avec ses blogs, ses agoras citoyennes, ses débats sans fin et ses mobilisations. Mais a-t-il bouleversé  la pratique de la citoyenneté? Sûrement dans les marges, du côté de citoyens déjà prédisposés tant intellectuellement que socialement à s’engager dans des activités de veille, de délibération et de production de contenus d’information. Mais chez les autres, la grande masse, qu’en est-il? L’Internet prétend confier à une minorité autoproclamée le gouvernement de l’opinion publique. Une approche bien réductrice parce que la démocratie authentique se définit surtout par le règne des citoyens, atomes du peuple souverain. Et le citoyen est précisément celui qui sait s’extraire de la pression de l’opinion publique pour oser former son opinion propre et l’exposer face aux autres. La Toile, oui  bien sûr; encore faut-il se garder de ce populisme numérique qui paraît être de  plus en plus son label…

    Combien d’électeurs?

    Il faut sans doute se garder de toute prédictibilité entre la masse des internautes et celle des  électeurs,  respectivement 9,5 millions et 13,5 millions. Sauf à considérer que les branchés sur la Toile seraient le noyau central, majoritaire donc, des votants -ce qui n’est pas le cas surtout qu’il s’agit pour 70% d’entre eux d’une tranche d’âge de 18/35 ans qui vote le moins. Quelle est la valeur ajoutée de l’Internet et du Web dans l’optique des prochains scrutins de cet été? Ils faciliteront la communication sur les agendas des uns et des autres; ils reprendront des slogans et des «petites phrases». Mais au final, la conscientisation des citoyens y gagnera-t-elle vraiment? L’on risque surtout de voir se généraliser un butinage superficiel lié à la rapidité d’accès à l’information, celle-ci étant lue en diagonale.
    La pratique régulière du Web pousse ainsi à plus de superficialité : l’esprit continuant à être distrait, dispersé, déconcentré. Pas de quoi aider, dans les urnes, à faire un choix conséquent et mûri.

     

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