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    Chronique

    Reconquérir ses villes, la grande bataille de l’armée irakienne

    Par L'Economiste | Edition N°:4505 Le 15/04/2015 | Partager

    En Irak, l’Etat se débat dans des difficultés inouïes: populations

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    divisées religieusement (sunnites et chiites) et ethniquement (Arabes et Kurdes), armée régulière en lambeaux, Kurdistan chaque jour plus autonome, occupation d’une partie du pays par les islamistes de Daech… A Bagdad, le gouvernement doit tout traiter en même temps. Sagement, il a choisi de s’en prendre d’abord à cet Etat islamique dont le comportement effarant heurte les Irakiens chaque jour davantage. Heureusement, la reprise de Tikrit(1), libérée début avril, constitue un incontestable succès sur les troupes de l’EI qui s’en étaient emparées le 10 juin 2014. Cette victoire préfigure le début d’une indispensable reconquête des autres villes encore sous la coupe de Daech.
    La bataille pour Tikrit est la première où l’on a pu noter la présence des différentes forces opposées à l’Etat islamique: éléments armés issus des tribus sunnites, milices chiites et armée irakienne, plus ou moins encadrées par des Iraniens, appareils de combat relevant de la coalition formée par les Etats-Unis. Cet ensemble est disparate. Sa communauté d’objectif  - la lutte contre l’EI - ne suffit pas pour imposer sur le terrain une unité d’action, à tout le moins une indispensable coopération.
    Pour l’heure, il n’en est guère question. Les opposants à l’EI refusent de s’appuyer les uns les autres, pour cause de mésentente politique. Ce sectarisme nuit aux combats. Déjà, la reprise de Tikrit s’est révélée coûteuse en vies humaines. Initialement rapide, la progression a été stoppée une fois atteinte la ville proprement dite. Il a fallu l’appui de l’aviation pour surmonter l’impasse. Des frappes précises ont réussi à fixer l’EI sur ses positions, permettant aux unités de combat de se regrouper avant l’assaut final. L’entreprise n’est pas allée sans mal mais n’est pas dénuée d’enseignements.

     

    Trois remarques

    On constate en effet que
    - Un, l’armée irakienne peine à se remettre de son effondrement l’année dernière. Elle manque d’hommes et de cadres compétents. Son moral est médiocre. L’incorporation de recrues chiites a permis de regarnir les rangs mais l’inexpérience et le manque d’entraînement de ces soldats improvisés se sont révélés problématiques.

    L’armée irakienne peine à se remettre de son effondrement l’année dernière. Elle manque d’hommes et de cadres compétents. Son moral est médiocre. L’incorporation de recrues chiites a permis de regarnir les rangs mais l’inexpérience et le manque d’entraînement de ces soldats improvisés se sont révélés problématiques

    La discipline est sujette à caution selon que les hommes obéissent ou non à tel ou tel responsable religieux, local ou plus éloigné, à Bagdad ou à Téhéran. De plus, la présence de ces combattants chiites accroît fâcheusement les tensions quand ils se battent en zone sunnite où ils multiplient les représailles de toute nature.
    - Deux, la coalition anti-Etat islamique est fragile. Les raids américains ont parfois privilégié les unités régulières irakiennes pour leur donner un rôle prépondérant dans la conquête de la cité. Initialement d’ailleurs, de nombreux miliciens ont refusé de se battre dès que l’US Air Force est intervenue, ne consentant à entrer dans la danse qu’une fois les raids aériens terminés. Pire encore, des unités chiites très liées à l’Iran, les meilleures en général, auraient parfois choisi d’être transférées en Syrie pour y mener d’autres batailles…  
    - Trois, la lutte pour Tikrit a révélé, sans qu’on puisse s’en étonner vraiment, l’inaptitude des unités irakiennes au combat urbain. Cela est dû évidemment à l’absence d’un entraînement préalable idoine. De son côté, l’Etat islamique a longtemps compensé son infériorité numérique en installant de multiples pièges sur les itinéraires d’accès, ceux-ci couverts, de surcroît, par de redoutables tireurs d’élite. Ainsi fixées, les formations irakiennes n’avaient plus d’autre choix que de recourir à l’arme aérienne. Leur artillerie n’était pas suffisamment précise, ni entraînée à l’appui direct d’unités amies dans un environnement urbain. Toutefois l’appui aérien n’a pu, sauf exception, être assuré par les aviateurs irakiens ou même iraniens. Ceux-ci, dotés d’appareils russes souvent déclassés, n’ont pas semblé capables d’assumer semblables missions particulièrement difficiles. L’insuffisance du renseignement et la désignation souvent hasardeuse des objectifs n’ont pas facilité les choses.

     

    La guerre urbaine,
    ce caractère des conflits armés d’aujourd’hui

    Sauf effondrement soudain et imprévisible de l’Etat islamique, trois grandes villes restent à prendre, Fallouja et Ramadi à l’ouest de Bagdad, Mossoul, à 400 km au nord. A charge pour les planificateurs des opérations d’effectuer un choix stratégique: ou bien avancer en direction du nord, le long du Tigre, vers Mossoul, où l’Etat islamique est bien installé, ou libérer d’abord la province d’Anbar, à l’ouest de la capitale, et reprendre Fallouja et Ramadi. L’hypothèse retenue devrait être la deuxième si le commandement irakien privilégie la sécurité de Bagdad.
    Voilà, en tout cas, vérifié le caractère urbain des guerres de notre temps. Ces conflits ont les villes pour enjeu, là où sont concentrées les populations, là où s’exerce le pouvoir, où les routes se croisent et les ponts sont nombreux,  où les biens à piller et les populations à brutaliser ne manquent pas. Mais la guerre en ville est mal commode; tout chef militaire la redoute faute de pouvoir la mener conformément aux sacro-saints principes de la tactique. Dans un pareil milieu, pas de couverture aisée, de déploiements simultanés, de manœuvre commode. Les appuis s’appliquent difficilement. Vite coupé de ses subordonnés, mal renseigné, handicapé par des transmissions aléatoires du fait d’obstacles multiples, le chef peine à orienter et à stimuler ses unités. Ce combat, de plus, est réputé meurtrier.  Il faut pourtant s’y faire.
    Certes, conquérir toute ville et la soumettre n’est pas devenu brusquement la panacée de la stratégie.

    Pourtant les faits sont là et ils sont têtus. Désormais, sauf exception ou anachronisme, les combats sont urbains et les noms de bataille sont des noms de ville. Au XXIe siècle, et même depuis les années 1970, ces noms s’égrènent en une sorte de litanie tragique, Beyrouth, Grozny, Mogadiscio, Brazzaville, Kaboul, Bagdad, Mossoul,… Les hommes se battent pour un pouvoir ou pour des richesses, ou pour les deux ensemble, toutes choses qui se trouvent d’abord dans les centres urbains. Pour un temps encore, la ville demeure le dernier maquis où des guérilleros déterminés, à l’occasion fanatisés, peuvent affronter une armée moderne, plus ou moins soucieuse d’épargner les populations. En avril 2004, la reprise de Fallouja insurgée par les US Marines, la bataille la plus meurtrière pour les armées américaines depuis la fin du Second conflit mondial, illustre cette dure réalité guerrière d’aujourd’hui. Tout donne à penser que la reprise des grandes villes irakiennes encore aux mains de l’Etat islamique, si elle paraît inéluctable, donnera lieu à de féroces affrontements. Ceux-ci seront d’autant plus sanglants que l’armée irakienne aura retrouvé un peu de son mordant et de son moral, face à un adversaire convaincu que sa mort au combat le conduira au paradis des braves.

     

    Le soldat et la ville

    «LE soldat aime la ville; s’il lui arrive d’apprécier la guerre, il déteste le plus souvent se battre en milieu urbain. D’un côté, la ville fascine, de l’autre, elle inquiète. De l’Antiquité à nos jours, il en a toujours été ainsi. Toutefois la récurrence contemporaine du combat dans les localités confère à cette opposition un facteur contraignant. Qu’il aime la ville ou la redoute, le soldat du XXIe siècle n’a plus le choix. Désormais, la paix s’impose ou se maintient en ville, la guerre en rase campagne, en tenue de campagne, avec plans et artillerie du même nom, relève de l’exception. Or, les sentiments mêlés du soldat en matière d’affrontements armés dans les localités ne sauraient vraiment l’aider à surmonter sa millénaire répugnance.
    Face à la ville qu’il lui faut prendre, libérer, occuper ou pacifier, et si les combats doivent n’être point trop meurtriers, le soldat manifeste à l’occasion un certain enthousiasme aux fondements très divers, des plus nobles aux plus scabreux. Celui du chef diffère en principe de la trouble attirance manifestée par ses hommes. Cependant prendre Constantinople ou libérer Paris sont des rêves communs à tous, des Croisés aux soldats de la Seconde Guerre mondiale. Les cris et inscriptions des mobilisés de 1914, “A Berlin!”, “Nach Paris” témoignent d’un élan qui pour n’être pas unanime est probablement majoritaire. Atteindre Karbala en Irak, objectif et nom de maintes offensives ordonnées par Téhéran au cours des années 1980 motive aussi bien les fantassins iraniens que l’ayatollah Khomeiny, tous assurés du paradis si la ville sainte est enfin réintégrée dans l’ensemble chiite. Au reste bien des villes sont dites saintes, sacrées, “lumière” ou “éternelle”, tant de villes suscitent des passions, tant de villes sont adulées, récompensées, encensées comme des personnes. Pareils objectifs sont plus motivants pour le soldat chargé de les coiffer qu’un plateau à gravir sous la mitraille, une ligne imaginaire à atteindre, un front à percer…».
    J.-L.D. «Le soldat et la ville», extrait, Paris, Les Cahiers de Mars, n°181, 3e trimestre 2004

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    (1) Tikrit, 150 000 habitants, majoritairement sunnites, 160 km au nord de Bagdad.

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