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Chronique

L’île de Cuba et son incertaine valeur stratégique
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4432 Le 31/12/2014 | Partager

Le 17 décembre 2014, Raùl Castro et Barack Obama se sont mis d’accord pour libérer quelques prisonniers,

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détenus pour espionnage. Les deux chefs d’Etat ont aussi annoncé l’ouverture de négociations pour rétablir leurs relations diplomatiques. En revanche, l’embargo demeure en vigueur, sa suppression relevant de la compétence du Congrès. Le réchauffement est donc limité, célébré surtout, et à raison, parce qu’il intervient après un gel de 53 ans.
La rupture avait été décidée par les Etats-Unis le 3 janvier 1961. Depuis, ni ces derniers(1) ni Cuba n’ont paru vraiment disposé à consentir une ouverture, cette intransigeance étant fondée sur des considérations de politique intérieure. Une coalition de républicains américains et d’émigrés cubains anti-castristes se dit outrée de voir les droits de l’homme bafoués à La Havane, les Cubains sont arc-boutés sur l’idée que les Etats-Unis sont l’ennemi ce qui permet de légitimer le régime communiste. Cuba se pose en adversaire de l’impérialisme américain et rend l’embargo(2) responsable de son échec économique.
Cette fois, pourtant, l’ouverture est nette. Barack Obama n’exclut pas de se rendre à Cuba en visite officielle, c'est-à-dire avant novembre 2016, terme de son mandat.
Quelque chose, propre aux deux Etats, a changé. En effet, aucune pression extérieure n’est à l’origine de ce retournement politique. A La Havane comme à Washington, on aurait pu trouver intérêt à perpétuer la brouille. Cuba, toutefois, a mal vécu la disparition de l’URSS. Puis les incertitudes vénézuéliennes n’ont pas arrangé les choses. Caracas fournit à Cuba un pétrole à bon prix. La manne risque de se tarir. Si le gouvernement vénézuélien tombe, Cuba perd son dernier point d’appui. S’ouvrir aux Etats-Unis semble logique. Ce qui pousse les Américains à inverser leur  politique est moins clair. La décision est le fait d’Obama. En finir avec cet embargo d’un autre âge plaît au président. Celui-ci n’a pas réussi grand-chose en politique étrangère. L’opinion devrait bien apprécier la normalisation des relations avec Cuba. Car le contexte n’est plus le même. L’enjeu sécuritaire, qui fondait l’obsession américaine, n’est plus.  Il aura fallu deux siècles pour en arriver là!

La valeur stratégique
de Cuba

En 1803, le président Thomas Jefferson achète la Louisiane à Napoléon. Le futur empereur des Français a besoin d’argent pour financer la guerre contre l’Angleterre. Jefferson, lui,  veut la Louisiane pour améliorer la sécurité des Etats-Unis et fortifier leur économie. A l’époque, le peuple américain vit pour l’essentiel à l’est des Appalaches, entre la Nouvelle Angleterre et la Floride. Or, tel qu’il est, le pays, vulnérable à une invasion venue du Sud,  manque d’espace de manœuvre. De plus, en Louisiane, la terre est riche. Le blé produit pourra être acheminé via le Mississipi jusqu’à La Nouvelle Orléans dont le port, bien situé, donne sur le Golfe du Mexique et l’Atlantique. Exporté en Angleterre, ce grain permettra aux Britanniques, assurés de manger à leur faim, de se consacrer à l’industrie.
Mais la menace extérieure demeure. Il y a l’Espagne, un temps maîtresse du Mexique, il y aura bientôt le Mexique devenu indépendant, il y a Cuba, longtemps sous contrôle espagnol mais qui ne doit pas appartenir à un Etat hostile aux Etats-Unis. Si l’Espagne n’est plus ce qu’elle était, une puissance européenne comme l’Angleterre(3), ou l’Allemagne après 1871,… pourrait s’emparer de l’île et bloquer le commerce américain vers l’Europe. Sans vraie marine de guerre, les Etats-Unis ne pourraient pas s’y opposer.

Contrôler Cuba devient un impératif stratégique. Théodore Roosevelt, qui fera de son pays une puissance navale, devient le symbole de l’appropriation de Cuba par les Etats-Unis, devenue effective lors de leur guerre contre l’Espagne (1898-1900). Ainsi est assurée la sécurité du trafic naval entre La Nouvelle Orléans et l’Europe. Pour gérer l’île, les Etats-Unis installent des protégés dont le dernier, Fulgencio Batista, un ancien sergent(4), ne sera pas regretté par les Cubains quand, le 8 janvier 1959, Fidel Castro l’aura chassé de ses palais(5).
A Washington, on est désormais convaincu d’une chose: chaque fois qu’une puissance s’intéressera à Cuba, les Etats-Unis devront réagir. Ce qu’ils feront sitôt Fidel Castro, cet ami de l’URSS, installé à La Havane. 
Si Moscou cherchait un endroit pour inquiéter les Etats-Unis, Cuba s’imposait. Castro, toutefois, qui n’était peut-être pas communiste avant 1959, s’efforce de le cacher afin d’éviter une intervention américaine qu’il redoute au plus haut point. Précaution inutile! Une fois au pouvoir, Fidel Castro a besoin de l’appui d’une grande puissance pour s’y maintenir. Moscou, très heureux de cette opportunité, y consent d’autant plus volontiers qu’il n’en espérait peut-être pas autant. Cependant, même si l’URSS s’était abstenue d’installer à Cuba des missiles à tête nucléaire(6), Washington serait intervenu, d’une manière ou d’une autre, pour empêcher qu’un allié de Moscou soit le maître de l’île. Mais cette phase épique de la guerre froide qu’est «la crise des missiles»(7) illustre l’intérêt stratégique d’une île aux dimensions modestes et sans guère de ressources! En 1960, les Etats-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante sur une Union soviétique que leurs B52 sont en mesure de bombarder avec des armes nucléaires. L’inverse n’est pas vrai. Les Soviétiques ont toujours privilégié le soutien aérien rapproché à leurs unités engagées dans des combats terrestres. Moscou a certes conçu dès 1957 des missiles balistiques de portée intermédiaire (entre 3.000 et 5.500 km). Mais cela ne permet pas d’atteindre les USA à partir de l’URSS. Cuba, en revanche, est idéalement placé pour y installer une force nucléaire, à condition de disposer d’assez de temps pour le faire. Car Washington, au courant de l’entreprise, menace d’intervenir. Les Soviétiques hésitent, puis reculent. Ils démontent leurs installations, rembarquent les missiles, conservent juste un centre d’écoutes et de transmissions. Moscou aidera la Havane à soutenir les révolutionnaires d’Afrique et d’Amérique latine, les Etats-Unis s’engagent à ne pas envahir l’île…
En 2014, Cuba n’a plus de parrain. Ce n’est plus une menace. La fin de la guerre froide est passée par là. En se réconciliant avec La Havane, Barack Obama a tiré la conclusion qui s’imposait. Car on imagine mal une puissance vouloir à nouveau menacer les Etats-Unis à partir de Cuba. Qui voudrait imiter un Khrouchtchev assez fou pour défier Washington, en s’installant au cœur même de sa première zone d’intérêt? Personne, évidemment!
Cuba va devenir une destination désormais privilégiée pour un plus grand nombre de touristes. Tant mieux sans doute pour les insulaires! Cela n’empêche pas le combat contre le dictateur Batista d’avoir été juste, cela ne contredit pas le fait que les Etats-Unis, jusqu’à la victoire de Castro, se sont mal conduits à Cuba, privilégiant leurs intérêts sécuritaires, économiques, commerciaux et financiers au détriment du peuple cubain, lequel commence seulement à percevoir une lueur dans le sombre tunnel de son très long malheur!

Barack Obama et le nihilisme des républicains

«En assurant leur domination complète sur le Congrès, aux élections de novembre, les républicains pensaient avoir neutralisé pour de bon le démocrate qui occupe la Maison Blanche. Ils imaginaient Barack Obama en «canard boiteux», comme on dit à Washington, incapable de la moindre initiative d’envergure d’ici la fin de son mandat en novembre 2016. Ils se sont trompés. Obama vient de prouver le contraire, à trois reprises… M. Obama, que l’on aurait souhaité aussi décidé ces dernières années, exerce à plein les prérogatives de l’exécutif. Il va au bout de ce que la Constitution lui permet dans l’emploi de son pouvoir réglementaire… A Pékin, en novembre, il annonce un accord de principe sino-américain sur la lutte contre le réchauffement climatique. Quelques semaines plus tard, il régularise la situation de millions de travailleurs illégaux. Enfin, mercredi 17 décembre, il décide en accord avec La Havane, la reprise de pleines relations diplomatiques avec Cuba et le début de la levée de l’embargo économique contre ce pays, décidé il y a cinquante ans par Washington pour ébranler la dictature castriste. A chaque fois, l’opinion américaine approuve le président à 60 ou 70%… A chaque fois, le Parti républicain, comme un automate, désapprouve le président et jure de tout faire pour l’empêcher de mettre en œuvre sa politique…»

Le Monde, Editorial, 23 décembre 2014 (extraits)

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(1) En 1977, le président Carter a souhaité l’ouverture d’une section d’intérêts cubains aux Etats-Unis et américains à Cuba. Divers allégements à l’embargo ont été aussi apportés. Mais le président Reagan est revenu sur ces mesures  en 1982.
(2)- Décidé le 7 février 1962 par John F. Kennedy, le débarquement manqué de la Baie des Cochons datant d’avril 1961.
(3) Les Anglais, basés aux Bahamas,  attaquent La Nouvelle Orléans en 1814 alors qu’elle est défendue par le général Andrew Jakson, futur président des Etats-Unis. Celui-ci  redoute aussi de voir le Mexique, débarrassé de la tutelle espagnole, devenir le premier danger contre lequel doit se prémunir les très jeunes Etats-Unis. D’où la subversion instillée au Texas dont la population se soulève contre ses maîtres mexicains, ce qui permettra de l’annexer.
(4) D’abord éminence grise de la junte militaire qui dirige Cuba de 1933 à 1940, il est ensuite président de la République de 1940 à 1944. Il revient au pouvoir en 1952 jusqu’en 1959…
(5) Les historiens du gaullisme se souviennent que Batista, voulant sans doute montrer par là qu’il était vraiment indépendant, avait reconnu le général de Gaulle dès 1942, bien avant le président Roosevelt dont l’hostilité à l’encontre du chef de la France libre était quasi maladive…
(6) IRBM ou Intermediate Range Balistic Missile, missile balistique à portée intermédiaire.
(7) Voir «Les missiles de Cuba» dans «Un siècle de crises internationales» pp 25-35, pp 145-148, André Versaille éditeur, Bruxelles, 2009.

 

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