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Chronique

Il y a cent ans, Sarajevo et la crise extraordinaire de l’été 1914
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4310 Le 03/07/2014 | Partager

TOUTE crise internationale s’articule en trois phases, la «pré-crise», annonciatrice d’ennuis possibles, la «rupture» d’un

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

équilibre fragile, «l’escalade» aboutissant, soit à la détente, soit à la guerre(1). Le 28 juin 1914, l’attentat de Sarajevo et ses suites illustrent parfaitement ce schéma.

Une pré-crise complexe

Depuis le congrès de Berlin (1878), la Bosnie, peuplée en majorité de Serbes, est occupée par l’Autriche-Hongrie qui l’annexe en 1908. A la grande colère des Serbes! A Vienne, pourtant, une nouvelle politique s’ébauche. On dit le prince héritier François-Ferdinand plutôt hostile aux Hongrois et à leur influence. Il serait favorable à l’émergence d’une entité yougoslave au sein de l’Empire des Habsbourg, laquelle pourrait favoriser la monarchie.
Pareil projet suscite l’opposition des Serbes dont les espoirs d’expansion vers l’Ouest seraient ruinés; il suppose, de surcroît, que les partisans en Bosnie de l’union avec la Serbie soient réprimés. Or la visite de l’archiduc en Bosnie semble annoncer la mise en œuvre de cette politique. Exécuter François-Ferdinand peut apparaître aux Serbes comme un moyen de s’y opposer.

Une rupture brutale

Le 28 juin 1914, l’archiduc et son épouse sont assassinés à Sarajevo par le Serbe Gravilo Princip, membre d’une organisation secrète «Mlada Bosna» ou Jeune Bosnie. L’évènement est spectaculaire. Il constitue la première d’une série de ruptures, menant à l’effondrement du fragile équilibre européen.
Belgrade n’est pas à l’origine de l’attentat. Cependant le chef des Services secrets, le colonel Dimitrijévic, a fourni des

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armes à un groupe de Serbes bosniaques désireux d’organiser des attentats pour impressionner l’Autriche.
D’un incident régional quasi fortuit, va naître, au travers d’une crise que certains sont heureux de voir se développer mais dont la maîtrise leur échappe, une guerre générale européenne puis mondiale.

Une escalade en forme d’engrenage

Ni la France, ni l’Allemagne ne savent modérer leurs alliés respectifs, la Russie et l’Autriche. Chacun sous-estime la détermination de son adversaire potentiel. Les décisions d’ordre militaire dominent le débat et s’imposent à des dirigeants politiques, impuissants à modifier le cours des choses. «La mobilisation n’est pas la guerre», lit-on dans un télégramme officiel  qui sera adressé aux préfets le 2 août pour diffusion générale. L’expression est malheureuse! En 1914, mobiliser, c’est quasiment entrer en guerre.
Vienne veut profiter de l’attentat pour briser le mouvement des nationalités qui risque de faire éclater l’Empire. Pour ce faire, l’Autriche obtient, à Potsdam, le 6 juillet, l’appui de Berlin. Car l’Allemagne entend exploiter l’émotion suscitée par l’attentat pour tester l’état des alliances. Ainsi soutenue, l’Autriche, le 23 juillet, adresse un ultimatum à Belgrade exigeant l’interdiction par la Serbie de toute publication hostile aux Habsbourg, le renvoi des officiers et enseignants hostiles à la dynastie autrichienne, la participation de l’Autriche à l’enquête sur l’attentat ordonnée en Serbie.
Cet ultimatum, l’Allemagne en a connu les termes sévères. Pourtant le risque d’une guerre en Europe a été jugé limité. La France et la Russie, pense-t-on, ne sont pas militairement prêtes. Une action rondement menée devrait aboutir. Le 25 juillet, Belgrade accepte tous les points de l’ultimatum, sauf le dernier, attentatoire à sa souveraineté. Aussitôt, l’Autriche mobilise, la Serbie également. L’Angleterre tente une médiation. Sans succès ! Le 28, Vienne déclare la guerre à la Serbie que Moscou ne laissera pas écraser sans réagir. Le 29, la Russie ordonne une mobilisation partielle dirigée contre l’Autriche mais en évitant de rompre les relations diplomatiques. Rien n’est encore joué. L’Allemagne semble hésiter. Londres propose une nouvelle médiation. Vienne, cependant, assurée du soutien de Berlin, demeure intransigeante. En Russie, la mobilisation devient générale. Le 31 juillet, Berlin, à son tour, lance un double ultimatum : la Russie doit suspendre dans les 12 heures toute «mesure de guerre», la France est sommée de déclarer sa neutralité dans les 48 heures. Le 1er août, sans réponse de Moscou, Berlin déclare la guerre à la Russie. La France mobilise. Le 3, l’Allemagne, à laquelle la France a fait savoir qu’elle agirait selon ses intérêts, lui déclare la guerre. Le 4 août, confrontée au viol de la neutralité belge, l’Angleterre entre dans le conflit.

Une crise singulière

La crise de l’été 1914 est à la fois «fortuite» et «voulue». L’attentat est une affaire entre clans serbes dont la réussite est en partie due au hasard. En revanche, l’exploitation de ce qui aurait pu demeurer un incident découle de la volonté délibérée du gouvernement autrichien de «mater le petit voisin serbe». Lors de cette crise où les ruptures se succèdent,

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celle qui rompt véritablement l’équilibre européen survient le 23 juillet, jour où Vienne lance son ultimatum à Belgrade.
La durée de la phase d’escalade qui précède les mobilisations générales allemande et française est extrêmement brève. Huit jours séparent l’ultimatum autrichien du 23 juillet de l’ordre d’appel sous les drapeaux affiché en France, dans les mairies, le 1er août à 17 heures.
Cette brièveté surprend! A l’époque, les hommes circulent lentement, la transmission des informations est loin d’être instantanée. Voilà pourquoi la crise est infiniment mal gérée. En si peu de temps, la réflexion des hommes d’Etat n’a pu décemment s’exercer. Les informations reçues sont loin d’être complètes; le plus souvent tronquées, faussées, imprécises, elles ne peuvent être vérifiées. Quant à l’indispensable concertation entre responsables des différents pays, elle ne s’effectue, quand elle a lieu, qu’avec beaucoup de difficulté.
Au plan diplomatique, les acteurs de la crise, entraînés par l’automaticité de leurs alliances et la conviction fataliste que la guerre est inévitable sont incapables de contrecarrer le cours rapide des évènements. Mal renseignés sur les moyens, les intentions, les méthodes des uns et des autres, les erreurs de jugement sont légion.
Politiquement, les opinions publiques n’incitent en rien les dirigeants à la modération. Les peuples ne sont pas va-t-en guerre, mais ils estiment être dans leur bon droit : les Allemands sont persuadés d’être peu à peu encerclés, les Français d’être injustement agressés. Chacun se déclare prêt à faire son devoir.
Au plan militaire enfin, les contraintes techniques pèsent de tout leur poids puisque rien n’est possible sans mobilisation. Celle-ci, une fois lancée, peut difficilement être interrompue sans un contrordre venu du sommet de l’Etat et qui peut être lourd de conséquences. De ces erreurs et de la force d’inertie des systèmes militaires de l’époque résulteront quatre années d’une très grande et très meurtrière guerre mondiale.

Un évènement quasi fortuit

«CE matin du 28 juin 1914, à Sarajevo, les assassins sont dépités. L’attentat programmé contre l’héritier

Une photo prise le 1er avril 2014 montrant la première page du 3e numéro supplémentaire du journal «Bosniche Postale» titrant «L’assassinat», au musée de Sarajevo consacré à l’assassinat de l’héritier austro-hongrois au trône, François-Ferdinand

du trône austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand, vient d’échouer lamentablement. Le premier des terroristes disposés sur le parcours officiel, Mohamed Mehmedbasic, a été pétrifié de crainte. Pensant qu’un policier l’avait repéré, il n’a sorti ni pistolet, ni bombe. Le deuxième, Nedeljko Cabrinovic, lance bien son engin explosif sur la voiture où se trouvent l’archiduc et son épouse, mais la bombe manque sa cible: il semble qu’elle ait rebondi sur la capote repliée, tandis que certains témoins assureront que François-Ferdinand l’a détournée, dans un improbable réflexe héroïque. L’explosion fait une douzaine de blessés mais laisse indemnes l’archiduc et son épouse, Sophie. Face à son échec, Cabrinovic tente de se suicider, mais le cyanure qu’il avait préparé se révèle inactif. Dans la commotion qui s’ensuit, trois autres membres de l’équipe chargée de l’attentat se défilent. Seul Gravilo Pincip garde son sang-froid, mais il est mal placé lorsque les voitures passent ensuite devant lui. A l’Hôtel de ville de Sarajevo, François-Ferdinand, sous le coup d’une colère froide, modifie les plans de la visite officielle: il tient à rendre visite aux blessés, modifiant le trajet initialement prévu. A ce moment, aucune précaution de sécurité supplémentaire n’est prise, et le chauffeur n’est même pas informé du changement d’itinéraire. Le général Potiorek, l’imprévoyant gouverneur militaire de Sarajevo, s’aperçoit de l’erreur et fait arrêter les voitures qui se sont engagées dans la mauvaise rue. La cible est parfaite pour Princip, qui espérait une nouvelle occasion d’agir. Il fait feu deux fois sur le couple, touchant pour chacun une artère vitale. Sophie meurt presque sur le coup, François-Ferdinand, un quart d’heure plus tard, vers 11 heures du matin…».
«Deux coups de feu qui plongent l’Europe dans la guerre», André Loez, Le Monde, Dimanche 29-Lundi 30 juin 2014, p.17
 

(1) Voir la théorie de la crise internationale dans «Un siècle de crises internationales», André Versaille Editeur, Bruxelles, 2009, pp 15-76 ; voir aussi l’application de cette théorie à la crise de Sarajevo pp 91-95.

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