Enquête

Migrants: Drames humanitaires, intolérances... entre Charybde et Scylla

Par L'Economiste | Edition N°:4014 Le 19/04/2013 | Partager
Qui sont-ils, comment vivent-ils…?
Insultes, discrimination, racisme… des pratiques inhumaines
La logique sécuritaire détermine la relation avec cette communauté

En attendant un espoir, hypothétique, de réaliser les rêves migratoires vers l’Europe, de nombreux subsahariens se rabattent sur la mendicité 

«Sale noir», «A’zzi», «esclave»… les insultes envers les migrants subsahariens sont de plus en plus banalisées. Et contrairement à une idée reçue, ce genre d’injures ne se limite pas aux étrangers, même les Marocains de couleur ont également leur lot de ce vocabulaire indigne d’une société qui se veut ouverte et tolérante. Quoi qu’il en soit, la relation de la société marocaine avec cette catégorie de ressortissants n’est pas nouvelle. Elle traduit une perception séculaire envers les citoyens subsahariens depuis les premières dynasties marocaines. Un constat confirmé par Stéphane Julinet, chargé du programme Droit des étrangers au Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et des migrants (GADEM). Cependant, si cette stigmatisation date de plusieurs siècles, elle est de plus en plus visible à cause de la grande médiatisation de ce que certains ont considéré comme «un péril noir», pour reprendre l’expression d’un hebdomadaire qui avait suscité la polémique. D’ailleurs, Julinet considère que «le vocabulaire utilisé par certains journaux, notamment arabophones, qui associent les migrants africains à la violence, au trafic de drogue, et à la transmission des maladies, amplifie ce sentiment de négrophobie». Même son de cloche chez Pierre Delagrange, président camerounais du Collectif des communautés subsahariennes au Maroc. Il n’a pas caché sa déception de voir que «certaines personnes essaient de coller aux migrants africains des accusations pour les rendre indésirables». Mais il faut reconnaître que plusieurs migrants ont été impliqués dans des affaires d’agression ou de trafic de drogue, dans plusieurs villes du Royaume. Traditionnellement un pays de transit, le Maroc est devenu depuis quelques années une destination finale pour plusieurs migrants subsahariens. Donc, «il faut aussi se demander si l’Etat n’a pas été préparé à cette situation. Surtout que le flux migratoire a été subi par le Maroc», a souligné une migrante tchadienne, installée au Maroc depuis une dizaine d’années. Celle qui se dit «se sentir marocaine», avoue avoir quand même «des difficultés à s’intégrer». Aujourd’hui, la communauté subsaharienne, installée au Maroc de façon légale, est principalement constituée d’étudiants. Certains ont choisi de rester sur place après la fin de leurs études et travaillent dans différents domaines. Néanmoins, cela n’est pas une tâche facile si l’on connaît les difficultés rencontrées pour obtenir une autorisation de travail et décrocher un contrat auprès d’une entreprise privée (voir encadré).
Globalement, les migrants subsahariens approchés par L’Economiste s’accordent à dire que les difficultés commencent dès leur arrivée au Maroc. En effet, pour être en situation légale, ils doivent disposer d’une carte de séjour délivrée par les autorités après la présentation d’un dossier qui comprend une série de documents. Et c’est là que les problèmes commencent. Car, pour disposer d’une carte de séjour, ces migrants doivent présenter un contrat de bail. Or, «rares sont les propriétaires qui acceptent de nous délivrer un acte de location». Cette phrase revient systématiquement dans la bouche de différents migrants. En effet, «les propriétaires font leur loi», estime une étudiante gabonaise installée au Maroc depuis 3 ans. Cependant, «beaucoup d’étudiants trouvent des difficultés à se mettre en situation régulière, faute d’un contrat de bail», a noté le président du Collectif des communautés subsahariennes. Ce qui met cette catégorie dans une situation de vulnérabilité dès leurs premiers jours au Maroc. «Récemment, je me suis retrouvé avec des étudiants de la Guinée-Bissau dont le visa avait expiré sans pouvoir disposer d’une carte de séjour, à cause de ce problème de contrat de bail. La police leur avait demandé de quitter le territoire national, alors qu’ils étaient censés faire des études au Maroc», a-t-il affirmé.

Discrimination professionnelle aussi

Beaucoup de migrants subsahariens estiment être victimes de discriminations, notamment dans le milieu professionnel. «Je travaillais pour une multinationale, et j’ai ressenti cette discrimination dès le premier jour. On m’a interdit l’accès aux toilettes et à la cuisine. Mais il ne faut pas généraliser, dans la mesure où cela était le fait de quelques personnes», affirme une migrante tchadienne. Quoi qu’il en soit, «les statistiques annoncent entre 8.000 à 9.000 autorisations de travail accordés aux Subsahariens, avec une évolution de 2.000 nouvelles chaque année», a fait savoir Stéphane Julinet. Ces permis sont limités à un ou deux ans. «C’est une procédure compliquée dans la mesure où l’employeur doit prouver à l’Anapec qu’il n’a pas trouvé un employé marocain qui répond au profil demandé», a-t-il ajouté. Ce qui fait que «beaucoup d’employeurs renoncent à renouveler les contrats de leurs employés subsahariens pour éviter ces problèmes», a-t-il noté. Or, «ils sont très utiles dans certains secteurs comme les centres d’appel à cause de leur maîtrise des langues», a-t-il estimé. Néanmoins, certains se sont mobilisés en s’affiliant à des centrales syndicales comme l’ODT. Lors de la fête du travail, ils sont tous présents dans le défilé du 1er Mai.

Même ceux qui sont installés dans différentes villes du Maroc depuis plusieurs années se plaignent de la lourdeur de la procédure d’octroi de la carte de séjour, qui doit être renouvelée chaque année. Et «à chaque fois c’est la même procédure et les mêmes documents comme si nous venions d’arriver au Maroc», a déploré cette migrante tchadienne, cadre dans une multinationale. Elle a estimé que «cette procédure a été encore compliquée en réclamant la présentation d’un certificat médical et une copie du casier judiciaire».
Certains migrants rencontrés par L’Economiste se disent perdus, et ne savent s’ils doivent avoir cette copie du casier judiciaire de leur pays d’origine ou simplement des autorités consulaires. Pierre Delagrange, qui est impliqué dans l’orientation et l’accompagnement des migrants fraîchement arrivés au Maroc, semble mieux cerner cette procédure. Pour les nouveaux arrivants, «la copie du casier judiciaire doit provenir du pays d’origine. Pour les années suivantes, elle est délivrée par le ministère marocain de la Justice.
L’idée est de s’assurer que ces migrants n’aient pas commis de crimes ou de délits lors de leur séjour au Maroc». Par ailleurs, l’obtention de la carte de séjour ne signifie pas la fin du calvaire des migrants qui ont choisi le Maroc pour faire des études ou pour y travailler. Et c’est encore le problème de l’hébergement qui se pose en premier. «Lorsque la plupart des Subsahariens arrivent au Maroc, sans aucun contact, ils se retrouvent dans des hôtels ou des auberges, le temps de rencontrer un autre migrants pour l’orienter dans la recherche d’un logement», explique le président du Collectif des communautés subsahariennes. «Beaucoup d’entre eux ont été arnaqués par des propriétaires qui refusent de leur donner un contrat de bail et qui peuvent les expulser à n’importe quel moment», avance Delagrange qui a dit avoir été victime du même traquenard. Le bailleur qui avait découvert que l’accord passé avec un Marocain, un collègue du migrant camerounais, visait à lui passer l’appartement, n’a pas hésité à lui demander de quitter les lieux. En effet, certains propriétaires refusent de louer à des migrants subsahariens, pour des «raisons culturelles», mais aussi à cause «des problèmes qu’ils risquent de créer», selon certains bailleurs qui en avaient déjà fait l’expérience. Certains ont poussé le bouchon plus loin. Par exemple, au quartier Oulfa à Casablanca, connu pour être l’un des repaires de la communauté subsaharienne, on retrouve sur les façades de certains nouveaux immeubles d’habitat social, des inscriptions incitant les propriétaires à ne pas louer leurs appartements «aux célibataires et aux Africains!» La société marocaine serait-elle devenue raciste ou s’agit-il seulement de réactions d’une population mal préparée à accueillir une nouvelle composante, perçue comme un danger. Plusieurs migrants ont tenu à nuancer ce constat, estimant qu’il s’agit plutôt d’une «incompréhension mutuelle». C’est ce qui ressort de plusieurs témoignages. «Au début, nous pensons que les Marocains sont racistes. Mais, après quelques mois de cohabitation, nous arrivons à nouer des liens avec les voisins et les camardes à la fac. Et ceux qui nous avaient traité de noir ou d’esclave finissent par s’excuser», explique un étudiant sénégalais installé au Maroc depuis 4 ans. Parallèlement, plusieurs migrants déplorent le traitement partial des responsables de certaines administrations, notamment celles concernant les services sociaux. «C’est le cas notamment pour l’accès au soin de santé ou à l’éducation», a fait savoir cette migrante tchadienne. Des témoignages ont confirmé ces affirmations. «L’année dernière, un Subsaharien a été poignardé, et a été transporté d’urgence à l’hôpital. Mais dans l’ambulance, alors qu’il agonisait, le policier n’arrêtait pas de lui demander ses papiers», rapporte Delagrange.
A l’instar d’autres migrants, il pointe la logique sécuritaire qui domine le traitement du dossier des Subsahariens. Ils déplorent également «la partialité des autorités qui réagissent rarement en cas de plaintes pour agression». Et beaucoup disent qu’ils ont été victimes de mauvais traitements dans la rue. «Récemment, j’ai eu affaire à des étudiants capverdiens qui ne parlaient pas français, et qui étaient traumatisés par les agressions auxquelles ils faisaient face. Ils ont fini par plier bagage après 6 mois au Maroc». Néanmoins, certains comme le président du Collectif des communautés subsahariennes affirment que des responsables de la police ont fait preuve de professionnalisme, en prenant en charge les plaintes déposées par des subsahariens. Mais il faut dire aussi que la grande affluence des migrants au Maroc complique la tâche des autorités. Et la horde des migrants irréguliers qui ont envahi les rues de différentes villes ne facilite pas les choses.
On les retrouve partout, devant les mosquées, dans les grands boulevards ou encore dans les quartiers populaires. Certains font la manche, d’autres se sont transformés en marchands ambulants, tandis que d’autres encore dérivent vers le vol et les agressions. Néanmoins, Stéphane Julinet, chargé de programme au Gadem, estime que ces migrants font aussi l’objet de «violations des droits fondamentaux, en termes de non respect des procédures légales d’éloignement du territoire ou encore en termes de violence exercée contre eux». Pour lui, «la loi n’est pas respectée en matière d’éloignement du territoire, dans la mesure où il n’y a pas d’examen individuel des situations, ni de notification de la décision motivée. Ce qui les prive du droit de recours». Un dossier compliqué que les pouvoirs publics doivent traiter dans une logique de respect des droits humains.

Communautarisme

Le communautarisme semble être très répandu au sein de la population subsaharienne installée au Maroc. Généralement, ils vivent cloîtrés, et ne s’ouvrent que rarement sur les autres composantes de la société marocaine. Un constat confirmé par plusieurs migrants, qui avancent plusieurs prétextes comme «la peur de l’autre ou encore le manque de liens sociaux». Néanmoins, «même entre Subsahariens les liens ne sont pas facilement établis», reconnaît le président du Collectif des communautés installées au Maroc. Il est vrai, la diversité des langues locales ne facilite pas la communication. «La seule langue qui nous réunit ici est le français. Donc, ce sont surtout les Camerounais qui réussissent à jeter les ponts entre ces communautés, car ils parlent généralement le français et l’anglais avec leurs variantes locales». D’ailleurs, ce jeune Camerounais a à son actif une série d’initiatives dans ce sens. C’est le cas notamment du projet Rabat Playgroud, qui a réuni 246 Marocains et Subsahariens autour d’un tournoi de basket-ball. «A la fin de la compétition, beaucoup de jeunes ont affirmé que leur perception de l’autre a beaucoup changé», a-t-il affirmé.

Réfugiés

Stéphane Julinet, responsable du Gadem a mis l’accent sur la question du statut des réfugiés au Maroc. Celui-ci est «l’un des premiers pays à adhérer à la Convention de Genève et à se doter d’un cadre national dès 1957», a-t-il rappelé. Or, aujourd’hui, il y a un problème d’application de la loi. C’est le HCR qui enregistre les demandes d’asile au Maroc. Mais, «puisqu’il ne s’agit pas d’une autorité nationale, le lien n’est pas fait avec la loi 02-03 sur les étrangers, qui prévoit la délivrance d’une carte de résidence aux réfugiés», a-t-il expliqué.

Couples mixtes

Dans différentes villes du Maroc, plusieurs couples mixtes se sont formés, mais sont «souvent mal perçus par la société marocaine», selon plusieurs témoignages. Cela est plus valable dans le cas où une fille marocaine qui épouse ou qui noue une relation avec un Subsaharien. «Les gens se moquent d’elle dans la rue et la traitent de prostituée», déplore Pierre Delagrange. Or, «ces couples sont un bon moyen pour favoriser le brassage interculturel et peuvent constituer une plus-value pour la société marocaine», a estimé pour sa part cette migrante tchadienne, même si elle reconnaît les difficultés lorsque les deux personnes sont de religions différentes.

 

Boudés par les écoles publiques

Les couples subsahariens installés au Maroc ont également une autre difficulté à gérer. Il s’agit notamment de la scolarité des enfants, qui ne sont pas admis dans les écoles publiques. «La plupart d’entre eux sont pris en charge par des ONG qui ont des structures scolaires», a affirmé Pierre Delagrange. C’est le cas notamment de la Fondation Orient-Occident ou l’association Oum Al Banin qui «accueillent les enfants et leur fournissent des cours de base, en attendant de trouver une école pour les recevoir», rapportent plusieurs migrants. Il s’agit surtout d’établissements privés. Donc, «les parents qui n’ont pas les moyens de payer les frais de scolarité se retrouvent dans une situation difficile vis-à-vis de l’avenir de leurs enfants», a estimé cette migrante tchadienne, qui a mis en garde contre le danger de cette situation. Car, «sur le long terme, c’est le Maroc qui héritera de cette génération de délinquants», a-t-elle martelé.

 

 

Mohamed Ali MRABI

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc