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Chronique Militaire

Les causes des guerres ne sont pas toujours celles que l’on croit
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3977 Le 27/02/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Si Hérodote est le père fondateur de l’«Histoire», considérée comme une science, Thucydide, pour sa part, a créé la raison historique. Pour appréhender aujourd’hui la géopolitique des zones de conflit, il n’est pas inutile de se référer aux Grecs anciens. Parmi les enseignements que Thucydide a tiré de sa «(La) Guerre du Péloponnèse»(1), il y a ce fait, parfois oublié: ce qui déclenche une guerre est souvent différent de ce qui la cause.
La guerre du Péloponnèse, commencée en 431 avant notre ère, terminée en 404(2), trouve son origine dans des disputes concernant les îles de Corcyre, au nord-ouest de la Grèce et de Potidée, au nord-est(3). Ces îles n’étaient pas d’une grande importance stratégique. Affirmer que les guerres sont déclenchées pour de grandes querelles serait contredire Thucydide ou mal le lire. Corcyre et Potidée, d’autres îles aussi, sont situées là où la guerre du Péloponnèse a commencé, elles n’en sont pas la cause. Celle-ci est d’une autre ampleur. Cette guerre a pour origine la puissance navale grandissante d’Athènes et la crainte qu’elle inspire à Sparte et à ses alliés.
Les îles de Corcyre et Potidée ne valaient pas, en elles-mêmes ou pour le réseau complexe d’alliances qu’elles représentaient, qu’on se batît pour elles. Pourtant, la guerre dura vingt-sept ans et ces îles en furent seulement le prétexte. Ce qui amorce les conflits, c’est souvent l’offense ou l’injure que l’on prétend avoir subie ou entendue. L’historien et le journaliste doivent distinguer l’essentiel de l’accessoire, autant dire l’ambition des Etats de l’incident fortuit propre à enflammer les foules et à lancer leurs maîtres dans l’aventure.
Exemple: en octobre 1935, Mussolini décide d’envahir l’Ethiopie, mais ce n’est pas pour venger la mort de 30 supplétifs italiens tués le 5 décembre 1934 lors d’un accrochage avec des Abyssins, à Ual Ual, dans l’Ogaden. La motivation du chef fasciste est autre. Mussolini veut faire de son pays une puissance coloniale. Cette idée taraude l’opinion publique. L’Italie est en effet frustrée de n’avoir pas reçu les compensations promises en ce domaine, selon Rome, par les vainqueurs de la Grande guerre pour sa participation(4). L’incident d’Ual Ual est seulement le prétexte à une opération qui permettra à l’Italie de s’approprier le royaume d’Ethiopie.
Distinguer entre un prétexte et la volonté d’un Etat d’atteindre ses objectifs géostratégiques permet d’y voir plus clair dans diverses disputes, apparemment dérisoires, mais susceptibles, si l’on n’y prend garde, de se transformer en guerre…

Des raisons profondes
de s’opposer

On comprend mieux, dès lors, la crise sino-japonaise des Senkaku-Diaoyu en mer de Chine méridionale. Cette région n’est pas sans intérêt. Des richesses minérales sous-marines y gîteraient. C’est aussi une voie majeure entre océan Indien et mer du Japon, pour les échanges et l’approvisionnement pétrolier des deux grandes puissances asiatiques. Pour autant, une poignée d’îlots et de rochers ne mérite pas pareilles gesticulations navales, aériennes, populaires… Car une guerre pour ces cailloux n’aurait aucun sens. En revanche, la puissance navale montante de la Chine inquiète le Japon, tenté d’échanger sa constitution pacifiste pour les vertus trompeuses du nationalisme et des armes offensives. Si la flotte chinoise est toujours hors d’état de rivaliser avec l’US Navy, elle est déjà suffisante, ajoutée aux pressions économiques et diplomatiques de Pékin et aux manifestations orchestrées de l’opinion publique chinoise, pour impressionner le Japon et les autres pays de la région et miner leur détermination.
Il y a la Corée du Nord dont le PNB équivaut à celui de l’Estonie ou du Turkménistan. Son comportement erratique est susceptible d’entraîner un conflit armé mais qui serait, pourrait-on être tenté de croire, sans trop de conséquences. Or la géographie invite à raisonner autrement. Comme jailli de la Mandchourie, la péninsule coréenne commande le trafic maritime du nord-est de la Chine et enferme, dans une sorte de piège, la mer de Bohai, là où se trouvent les plus importantes réserves de pétrole off-shore que Pékin compte bien exploiter un jour. De plus, la Chine veut contrôler la vallée du Tumen qui la sépare, au nord-est, de la Corée du Nord tout en touchant à la Russie, ce qui offre à Pékin de bonnes facilités portuaires en face du Japon. En vérité, le destin de la Corée septentrionale concerne les rapports de puissance entre tous les Etats du nord-est de l’Asie. Pékin s’intéresse donc à Pyongyang dont les lubies, pourtant, l’irritent fort. Une péninsule coréenne réunifiée sous l’égide des Etats-Unis changerait les équilibres stratégiques régionaux. Là serait l’enjeu, cause d’une autre guerre de Corée que pourrait déclencher un quelconque incident, fortuit ou non! 
Plus au Sud, l’Inde et la Chine mais aussi l’Inde et le Pakistan se disputent, qui des collines situées au pied de l’Himalaya, qui le glacier cachemiri de Siachen, dont l’altitude est telle que les soldats chargés de le défendre doivent porter un masque à oxygène. L’intérêt de ces morceaux de territoires paraît restreint, sauf à considérer que le premier ennemi de l’Inde n’est pas le Pakistan, mais la Chine. Celle-ci modernise son armée; basés au Tibet, ses appareils de combat couvrent l’ensemble d’un sous-continent indien  épié par les engins spatiaux de l’ex-empire du Milieu. De son côté, l’Inde, aussi, oriente ses satellites pour surveiller la Chine.
La marine de guerre indienne patrouille en mer de Chine. Chacune des deux puissances cherche à grignoter l’espace de bataille de sa rivale. Pas question, par conséquent, pour New Delhi de céder aux exigences d’Islamabad! On se perd en conjectures quant au rôle que jouerait le Pakistan, pourtant puissance nucléaire, lors d’une nouvelle guerre entre l’Inde et la Chine(5). Les raisons profondes d’un éventuel affrontement se situeraient dans la géographie qui les relie plutôt qu’elle ne les sépare, dans les progrès techniques qui permettent aux deux armées d’être de plus en plus au contact l’une de l’autre, dans une rivalité exaspérée. Israël, en revanche, fait exception. L’Etat hébreu redoute que l’Iran se dote d’une arme nucléaire suffisamment miniaturisée pour en équiper ses missiles. Si les Etats-Unis décidaient d’attaquer l’Iran, le prétexte de la guerre et sa cause seraient alors confondus. Israël a mille raisons de craindre un Iran nucléaire. Toute crise entre Israël d’un côté, le Hezbollah, ou le Hamas, ou les Palestiniens de la Rive occidentale, de l’autre, comporterait des risques insupportables.
A tort ou à raison, l’Etat juif ne saurait accepter l’irruption d’un Iran devenu puissance militaire nucléaire à part entière, vraie cause d’une guerre contre l’ancienne Perse, dans laquelle Israël tenterait d’entraîner son allié américain.
En Asie, nouveau cœur stratégique de la planète, la leçon de Thucydide demeure. Mieux vaut se concentrer sur le non-dit des crises, sur ce qui peut seulement être déduit.
Car l’essence d’une bonne analyse repose d’abord sur des déductions sereinement réfléchies, non sur la reprise de déclarations publiques. Tant il est vrai que l’incident, ou le prétexte, à l’origine d’un conflit armé interétatique est toujours affiché, et donc moins intéressant et pertinent que les causes véritables d’une guerre, lesquelles ne sont pas, d’ordinaire, révélées d’emblée.

Une vision moderne de l’Histoire

«Dans la conception de l’histoire selon Thucydide, il n’y a pas de place pour le merveilleux ou le destin. Les causes des faits résident dans les intérêts et les passions des hommes. Seule l’intelligence peut éclairer le passé «pour dégager des vérités utiles à méditer». Sa philosophie politique se définit par deux idées majeures: la distinction absolue entre morale et politique, la première guidant la vie des individus et non celle des Etats, et l’affirmation de la volonté de puissance comme force motrice du monde. Ces idées, retrouvées depuis chez Machiavel et chez Nietzsche, ne nuirent pas au civisme de Thucydide qui célébra la cité athénienne et sa grandeur sous Périclès».
Dictionnaire universel des noms propres, Paris, Le Robert, novembre 1984

L’Inde assaillie par la Chine

Depuis la répression du soulèvement tibétain de 1959, les relations entre l’Inde et la Chine sont demeurées très tendues. Les dirigeants s’accusent mutuellement d’être à l’origine de multiples incidents de frontière. Le 20 octobre 1962, ces incidents prennent une nouvelle tournure du fait d’une offensive chinoise. Celle-ci intervient alors que l’attention du monde entier est accaparée par la crise des missiles de Cuba. Les troupes indiennes doivent refluer sur plusieurs kilomètres derrière la ligne qui sépare les deux pays. Mais le 20 novembre, alors que l’on redoute le développement d’une guerre de grande envergure, les Chinois, à la surprise générale, décident de rappeler leurs troupes. La guerre est finie mais il faudra attendre les années 1970 pour que les relations reprennent entre Pékin et New Delhi, des relations qui, depuis, n’ont jamais été très chaleureuses.

 

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