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    Enquête

    Ecoles et lycées: Ces éternels sanctuaires de violences

    Par L'Economiste | Edition N°:3934 Le 21/12/2012 | Partager
    Elèves et enseignants témoignent
    Des observatoires de la violence viennent à peine d’être créés
    Peur, injustice et haine… ce qu’évoque l’école aux élèves

    Dans les collèges et lycées, c’est plutôt la violence des élèves contre leurs profs que l’on enregistre le plus souvent. Les adolescents ont tendance à se venger de leurs enseignants

    Loubna était une petite fille curieuse, joyeuse et pleine de vie. Scolarisée dans un établissement privé, elle était un peu trop curieuse au goût de sa maîtresse qui, excédée par ses questions répétitives, l’a enfermée dans le placard de sa classe durant tout le cours. Après avoir passé une heure dans le noir, traumatisée, humiliée devant ses camarades, la petite fille de 5 ans n’est plus la même. Amine, lui, trop turbulent aux yeux de l’accompagnatrice de son transport scolaire, a fini par recevoir une correction du directeur de l’école. Convoqué dans son bureau, il est sévèrement réprimandé avant de recevoir une «falaka», en bonne et due forme. Une pratique que l’on croyait pourtant disparue de nos écoles... Le garçon de 8 ans, n’arrive plus à marcher correctement, ni à monter les marches pour gagner sa classe. Le directeur de son école lui a tout simplement cassé un pied! Il devra rester chez lui plusieurs semaines avant de pouvoir reprendre ses cours. Karim, lui aussi âgé de 8 ans, est issu d’un bidonville à Casablanca. Ses parents sont divorcés, sa mère est femme de ménage, son grand frère est toxicomane… Bref, sa vie est loin d’être un conte de fées. A l’école, il n’arrive pas à assimiler ses cours ni à se concentrer. Du coup sa maîtresse s’acharne sur lui toute l’année, le frappe, l’insulte, l’humilie… Résultat, il redouble deux années de suite. Son école ne voulait plus de lui. Il a changé d’établissement, mais il s’est retrouvé avec le même problème, il se fait frapper quasiment tous les jours par ses enseignants. Les noms de ces enfants sont empruntés certes, mais leurs histoires sont vraies. Et ils ne sont qu’un exemple de ce qu’endure une bonne partie des écoliers. La violence semble être le maître mot dans nos écoles. Que ce soit dans le système public ou privé, la conviction paraît la même: sans violence impossible d’enseigner, d’affirmer son autorité et de maintenir l’ordre en classe. Le châtiment corporel passe pour une «technique pédagogique» banalisée et enracinée dans notre culture. «Le bâton vient du paradis», disaient nos aïeuls!
    Sans compter les cas où elle dégénère pour aboutir à des handicaps permanents, ses conséquences psychiques peuvent être bien plus graves.
    Falaka, gifles, coup sur la main ou sur le bout des doigts, avec une règle métallique, en bois ou en plastique, coups de pieds, oreilles ou cheveux tirés, coups avec câbles ou fils électriques, insultes, humiliations, menaces, harcèlement moral,… les «techniques» sont diverses. Cela va même jusqu’à l’administration de décharges électriques! Eh oui, certains sombrent carrément dans le sadisme contre des enfants fragiles et sans protection! 
    Cela dit, jusqu’à aujourd’hui, il n’existe pas vraiment de statistiques sur ce phénomène. Et pour cause, parents, enseignants et élèves considèrent les punitions et châtiments corporels, pour une grande partie, comme des pratiques normales, voire nécessaires à l’éducation. Par ailleurs, les plaintes des parents s’arrêtent le plus souvent au niveau de l’établissement scolaire et sont, dans la quasi-totalité des cas, réglés à l’amiable. D’un autre côté, il n’existe aucun mécanisme de suivi et de collecte de l’information. «Seuls les cas les plus graves atterrissent dans les académies et délégations régionales de l’Education et font l’objet d’enquêtes», signale-t-on à l’Académie régionale d’éducation et de formation (Aref) de Casablanca. Le ministère de l’Education nationale, lui, ne dispose d’aucun recensement des cas de violences survenus dans les écoles primaires et secondaires.  
    Il n’existe également que très peu d’enquêtes sur le sujet. La dernière en date est celle réalisée en 2004 par l’Ecole supérieure de la psychologie en partenariat avec l’Unicef. Elle avait touché 5.349 élèves de moins de 14 ans, près de 1.827 enseignants, 833 parents et 194 directeurs d’établissements. Les résultats sont alarmants. Quelque 73% des enseignants ont reconnu avoir eu recours à des châtiments corporels. Du côté des enfants, 87% disent avoir été frappés à l’école (60% avec un tuyau, une règle ou un bâton). Près de 40% d’entre eux ont également confié avoir eu à exécuter des corvées pour leurs enseignants. La pratique est surtout très courante dans les campagnes. Cela va jusqu’aux tâches ménagères, courses et cuisine. «Notre maîtresse nous demandait parfois de passer chez elle pour l’aider à faire le ménage», raconte une adolescente dans la région de Dar Bouazza (Casablanca). Environ 35% disent avoir reçu des vexations verbales, et 27% avoir été affublés. Concernant les directeurs, 33% d’entre eux avouent avoir déjà frappé des enfants. Pourtant, les châtiments corporels ont de tout temps été interdits à l’école via des notes ministérielles interdisant toute forme de violence contre les enfants…
    Les parents aussi sont adeptes des châtiments corporels à plus de 60%. C’est dire l’ampleur du phénomène de violence qui entoure les enfants.   
    Parmi les motifs avancés, les enseignants évoquent en premier lieu les devoirs non faits (54%), viennent ensuite le non-respect des adultes, les retards et les disputes entre élèves. Les directeurs, eux, citent d’abord le matériel cassé, puis les retards et absences. Plus de la moitié des parents et la moitié des enfants sont convaincus que les coups sont indispensables à l’éducation, contre 33% des enseignants et 15% des directeurs. Pis encore, 38% des élèves sont convaincus qu’ils ont mérité leur «correction». 
    Chez les enfants, cette violence à la fois physique et verbale engendre tout un ensemble de sentiments, notamment de la peur (49%), de l’injustice (50%) et de la haine (20%). Voilà donc ce que l’école leur évoque, alors qu’elle est censée être, avant tout, un lieu d’épanouissement. «L’école est de loin le premier pourvoyeur de maltraitance psychologique et physique à l’enfant», témoigne Amine Benjelloun, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (Marseille). «Nos responsables devraient en tenir compte et rappeler à l’ordre l’ensemble des contrevenants», poursuit-il.
    Les enseignants, eux, disent regretter à 85% le recours à la violence, mais après quoi?!

    Vengeance

    Cette violence subie au primaire fait aussi partie des raisons poussant les élèves à des comportements violents dans les niveaux secondaires. Aujourd’hui, les collèges et les lycées sont le théâtre des violences au quotidien, mais cette fois-ci, surtout dans le sens élève contre enseignant ou élève contre élève. Là encore, face à leur incapacité à gérer certaines situations, les professeurs recourent souvent aux intimidations, menaces, humiliations, et même aux coups. Les élèves, quant à eux, ne sachant comment s’exprimer et comment contenir leur rage s’adonnent à des comportements violents. Certains se vengent carrément de leur école et de leurs enseignants. «Ces dernières années, 2 cas d’homicides contre des enseignants dans le quartier difficile de Hay Moulay Rachid à Casablanca et à Mohammedia ont été enregistrés», confie-t-on du côté de l’Académie régionale d’éducation et de formation (Aref) de Casablanca. Généralement, les élèves du secondaire perturbent les cours, cassent le matériel de l’école, profèrent des insultes contre leurs profs, s’en prennent à leurs voitures ou les attaquent physiquement. Mais souvent en dehors de l’école. Dans les quartiers chauds de Casablanca, enseigner devient un véritable calvaire pour certains enseignants. Une bonne partie d’entre eux se disent obligés de recourir à la violence pour réussir à «se faire respecter»! En cas d’agressions physique ou verbale, dans la plupart des cas, les enseignants s’abstiennent de porter plainte, après l’intervention des parents. «Nous avons été témoins du cas d’un professeur qui n’arrivait pas à affirmer son autorité en classe. Des élèves ont fini par l’agresser en dehors du lycée à deux reprises. Mais après l’intervention des parents, il a renoncé à porter plainte», raconte Driss Boualal, vice-président de la Fédération nationale des associations de parents d’élèves. Dans le Centre de réforme de Aïn Sebaâ (prison d’Oukacha), comptant quelque 500 mineurs, seuls 3 d’entre eux y ont atterri en raison de violences liées  à l’école: un candidat au bac qui a insulté ses enseignants et déchiré ses copies d’examen, un collégien qui a poignardé son camarade lors d’une bagarre en récréation le laissant pour mort, et un élève qui a été «utilisé» dans des cambriolages.
    Une enquête qui a été menée en 2006 dans un lycée à Mohammedia par un pédopsychiatre, Bouchaïb Karroumi, et un universitaire, M’hammed Towae, a permis de relever quelques causes de  violence en  milieu scolaire. Pour les élèves, elle est notamment due à la mauvaise qualité de la communication entre les adultes et les adolescents. Les élèves évoquent aussi l’amplification du phénomène de consommation de drogues, le manque d’implication des élèves dans des activités liées à leur établissement, l’absence ou l’autoritarisme des parents ainsi que le manque de démocratie.

    Les enseignants rejettent toute responsabilité

    Les enseignants, eux, jettent d’abord la pierre aux parents. Selon eux, les élèves manquent d’éducation et de maîtrise des règles de vie en collectivité. Une tâche qui revient d’après eux aux parents. Ils évoquent également la surcharge des classes (plus de 50 élèves) et des programmes scolaires, ainsi que le manque d’équipements. Les enseignants dénoncent en outre le dénigrement de leur métier, la non-reconnaissance de leurs efforts et la faiblesse de leur rémunération. «Il y a cependant un malaise évident dans la gestion de la relation entre adultes et adolescents», tient à souligner Karroumi. «Les adolescents disposent par ailleurs d’une énergie débordante qu’ils ont envie de valoriser, de sublimer. Toutefois, ils manquent cruellement d’activités culturelles et artistiques et d’espaces de loisir. Il arrive donc qu’ils s’expriment à travers la violence», poursuit-il. 
    Au niveau de la tutelle, l’on commence à peine à appréhender la question. Durant l’année scolaire 2011-2012, près de 16 observatoires régionaux de la violence à l’école ont été créés. Mais tous ne sont pas encore opérationnels. Ce n’est que vers la fin de l’année scolaire en cours que l’on pourra en dresser le bilan. Quelque 25 formateurs ont par ailleurs été formés et affectés à 8 régions, en vue de sensibiliser les enseignants sur la gestion des conflits et la prévention de la violence. Des centres d’écoute commencent également à se développer dans les écoles, collèges et lycées, mais surtout grâce aux initiatives d’ONG. Et là encore, il n’existe aucune statistique sur le nombre de centres disponibles. «Puisqu’il n’existe encore aucune formation officielle en la matière, cette activité n’est pas vraiment reconnue», explique une responsable du ministère.
    Le premier centre d’écoute a été créé en 2004 à Casablanca dans le lycée Ibn Al Haytham à Casablanca (Hay Hassani), par une prof de philosophie devenue psychologue, Saâdia Serghini. L’association Haytham d’aide aux élèves en difficulté, présidée par Serghini, est née une année plus tard, intégrant des psychologues, pédopsychiatres, une assistante sociale et un avocat. L’association, qui a signé un partenariat avec l’Aref de Casablanca, forme actuellement les enseignants aux techniques d’écoute. Elle en a formé à aujourd’hui près de 2.000. «Il est important que les établissements disposent de centres d’écoute. Grâce à notre initiative, nous avons pu résoudre des cas de violence et de dépendance aux drogues. Nous avons également pu empêcher des tentatives de suicide», insiste Serghini. D’après l’association, de manière générale la violence des élèves est due aux problèmes de communication avec les adultes, à la dépendance aux drogues, à l’hyperactivité… sauf que les encadrants pédagogiques ne sont pas formés pour détecter ce genre de problèmes.
    Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui, les mentalités n’ont pas changé. L’on peine encore à faire de l’école un vrai espace d’apprentissage et de transmission du savoir, à cause de pratiques qui ont la peau dure. Il n’existe par ailleurs que très peu de structures permettant la prise en charge des enfants victimes de violence, et qui demeurent méconnus ou inaccessibles. Comme les centres d’écoute et de soutien psychologique et médical relevant des ministères de la Santé et de l’Education nationale, ainsi que les unités de protection de l’enfance lancés par le Secrétariat d’Etat chargé de la Famille. Ou encore le numéro vert mis en place par l’Observatoire national des droits de l’enfant.

    Ahlam NAZIH

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