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    Enquête

    Le mystère du suicide : Condamné sur terre et damné au Ciel

    Par L'Economiste | Edition N°:3905 Le 09/11/2012 | Partager
    Témoignages des hommes de foi
    Un «péché» qui ne prive pas du deuil
    Les familles des victimes vivent dans la culpabilité et la honte

    Les religions monothéistes ont rejeté le suicide dans la mesure où la vie est «un don de Dieu»

    C’est dans une petite salle sobre que l’archevêque de Rabat nous accueille. Mgr Vincent Landel, une croix en bois autour du cou, réfute d’emblée l’idée selon laquelle «le suicide est un péché mortel». Il «ne se permettrait pas de le dire» au nom de l’Eglise catholique. «Allez savoir pourquoi une personne se suicide? C’est un mystère», s’interroge le prélat. Yosef Israël, juge-rabbin au tribunal de 1re instance à Casablanca, renchérit: «Comment une personne arrive-t-elle à ce stade?» se demande le magistrat qui statue au sein de la Chambre hébraïque depuis 1987. Il ne voit dans l’acte de se donner la mort que «la conséquence d’une dépression». Lui qui, encore enfant, a été témoin d’un suicide commis sur la voie publique. «C’était au début des années 1960 à Tétouan. Un jeune homme s’est jeté dans le vide. Je n’en ai pas dormi pendant un an», confie le juge-rabbin. 
    Mgr Landel, né à Meknès en 1941, en a connu aussi des cas du temps où il était directeur d’école notamment. Plus tard, un de ses amis prêtres est passé à l’acte.
    Une question taraude les esprits: qu’est-ce qui fait qu’on décide à un moment donné de mettre fin à sa vie? Aucune explication ne peut déchiffrer l’énigme qui entoure un suicide. «Mais Dieu ne condamne personne, car on doit s’inscrire dans une dynamique de miséricorde», confie l’archevêque de Rabat.
    Pour les juifs comme pour les musulmans, l’interdiction du suicide est formelle. Le juge Israël fait par ailleurs sien des paroles rabbiniques: «Il ne faut pas juger ton camarde tant que tu n’es pas à sa place». Paroles qu’il évoque en hébreux dans son discret bureau Place Mohamed V.
    Kacem Belkacem, membre du Conseil scientifique (de théologie) de Ben M’Sick à Casablanca, note pour sa part que «le suicide est un acte qui survient au moment où la foi est ébranlée. Ce qui ne signifie pas que son auteur est hérétique…». 
    A l’instar des autres religions, le christianisme a toujours réprouvé le suicide. Dans les 10 commandements de la Bible, il est prescrit que «Tu ne tueras point» (Exode 20 : 13). Un suicidé contrevient à 3 vertus théologales: la foi, l’espérance et la charité (envers soi-même).
    Le catéchisme définit à son tour «le péché mortel» par l’existence de la «faute grave, la connaissance (savoir que c’est une faute) et la volonté de commettre (passer à l’action). «Se suicider entraîne une rupture avec Dieu. Le concile de Braga au VIe siècle opère pourtant un premier revirement: les suicidés sont des personnes en détresse. La volonté d’agir n’est pas rempli et donc exit le péché mortel», soutiennent les rédacteurs de Wikipédia.

    Cérémonies funéraires

    Mgr Landel résume ce tournant théologique en déclarant que «Dieu, vengeur» a cédé le pas au «Dieu, amour». Laissant entendre que parler de «péché mortel» est un «détournement de la parole de notre Créateur». Un être qui se donne la mort demeure «un enfant de Dieu», insiste le prélat.
    Derrière le suicide, un enjeu liturgique. Une personne qui se tue volontairement n’avait pas droit à une cérémonie religieuse en bonne et due forme. C’est une position plus ou moins commune par le passé au christianisme, au judaïsme et à l’Islam. Elle est à nuancer de nos jours. Belkacem, membre du Conseil scientifique, balaye d’un revers une conviction bien ancrée dans le subconscient collectif des Marocains musulmans. Il est surtout entouré de beaucoup d’hypocrisie et de honte chez la famille du défunt. 
    «Il n’y a pas de consensus (Al Ijmaâ) sur le fait de ne pas inhumer un suicidé. Le suicide n’a pas été interprété par les théologiens comme relevant de l’hérésie. C’est un péché – à interpréter comme une erreur humaine – causé par la faiblesse de la foi...», estime notre interlocuteur. L’acte en soi rejailli relativement sur la cérémonie funéraire. Et charrie toute une symbolique: le suicidé «damné pour l’éternité» hante le référentiel socioreligieux de beaucoup de Marocains musulmans. «L’on ne signale jamais sur un acte de décès que le défunt s’est suicidé. A la Moukataâ, la pratique veut que l’on se contente de noter mort non naturelle sur une attestation de décès», nous déclare un ancien officier d’état civil.
    Pour un suicidé, la prière funéraire «est valable mais honni (Manbouda). Elle se fait sans les personnes qui servent d’exemple à la communauté des croyants. Les imams à titre d’exemple. La pratique adoptée au Maroc est de prier pour l’âme d’un suicidé et de l’enterrer au cimetière», précise Belkacem. Il est en réalité difficile d’imaginer un imam se renseigner d’avance sur la cause de la mort avant d’entamer Salat Al Janaza (prière d’inhumation).
    Le sujet est par ailleurs si sensible qu’il nous a été impossible de faire parler des représentants de la Rabita Al Mohammedia des Oulémas et du Conseil scientifique de Rabat. Face à un tel constat, il ne faut pas s’étonner de voir des Marocains se tourner vers les chaînes satellitaires du genre Al Manar.
    Pour les catholiques, les funérailles valent pour les morts et pour… les vivants. Une célébration religieuse permet à ces derniers «de se relancer dans la vie et l’espérance, de comprendre le geste et de les accompagner ainsi dans leur deuil», explique Mgr Landel. En prononçant l’oraison funèbre, l’on évitera aussi – par pudeur – de faire allusion à la cause de la mort. Il est par ailleurs difficile pour une famille qui culpabilise de déchiffrer le malheur. Surtout lorsque la personne décédée ne souffrait pas mentalement ou n’a pas à son actif des tentatives de suicide. Des interrogations obsèdent les proches.
    Une sorte de ratage existentiel où le «je n’ai pas su tendre la main, embrasser au moment opportun ou poser la bonne question… C’est difficile à vivre même pour un homme de foi», témoigne le prélat.
    De son côté, le juge Israël s’interroge: «Comment une famille gère-t-elle le drame? Les parents se sentent coupables de n’avoir pas secouru moralement leur proche». Il fait ainsi un parallèle avec la situation d’un couple en instance de divorce. «Notre rôle en tant que juge (et religieux) est de cerner la psychologie du couple et de faire le médiateur», explique-t-il. Une démarche similaire qui s’impose y compris pour le suicide. En revanche, le judaïsme maintient une position ferme en ce sens qu’«il est interdit d’enterrer un suicidé avec les autres morts. Il est considéré en quelque sorte comme un renégat, un hérétique… La personne  se voit ainsi enterrer dans un coin du cimetière et «sa famille n’est pas obligé de se mettre en deuil», relève le juge-rabbin qui cite à cet égard le Code Karo(1).

     

    Le suicide en chiffres

    3.000 personnes en moyennese suicident chaque jour

    20 tentatives ou plus pour un suicide

    • Près d’un million de personnes se suicident annuellement

    Une personne se suicide toutes les 40 secondes environ

    • Le suicide est l’un des 3 premières causes de décès chez les 15-44 ans.

    Source: OMS

    Suicidés célèbres

    Dalida : Née le 17 janvier 1933 au Caire, en Egypte, Dalida se suicide dans sa maison de la rue d’Orchampt, dans le quartier de Montmartre, dans la nuit du 2 au 3 mai 1987, par surdose de barbituriques. Sur la commode de sa chambre à coucher, elle laisse un mot à l’attention de son public : «Pardonnez-moi, la vie m’est devenue insupportable»

    Souad Hosni : Née le 26 janvier 1943, surnommée la «Cendrillon de l’écran arabe», Souad Hosni qui souffrait d’une dépression a été retrouvée morte en 2001 à Londres, en bas de l’immeuble où elle résidait. Ses proches et ses amis n’ont jamais cru à cette thèse. Ils estiment qu’elle a été tuée.

    Pierre Bérégovoy : Pierre Bérégovoy, né le 23 décembre, est retrouvé mort le 1er mai 1993 sur la berge du canal de la Jonction. L’enquête déterminera qu’il s’est suicidé. Nommé Premier ministre en 1992 par François Mitterrand, il est au coeur de l’affaire Pelat suite à un prêt d’un million de francs, sans intérêt, reçu en 1986, pour l’achat d’un appartement dans le 16e arrondissement, à Paris.

    Ernest Hemingway : Né le 21 juillet 1899, Ernest Hamingway se suicide, le 2 juillet 1961, d’un coup de fusil suite à une maladie génétique très grave. Ecrivain, journaliste et correspondant de guerre américain, il remporte, en 1954, le prix Nobel de littérature

    Faiçal FAQUIHI

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    (1) Le Choulhan Aroukh est une compilation de toutes les lois énoncées par le Talmud, ainsi que des opinions et commentaires des grands légalistes et décisionnaires qui les ont examinées. Il fut rédigé par le Rav Yossef Karo, appelé traditionnellement le Mehaber (le compilateur).

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