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    Enquête

    Le mystère du suicide:Embarras à l’état civil!

    Par L'Economiste | Edition N°:3905 Le 09/11/2012 | Partager
    «Mort non naturelle» sur l’acte de décès
    Ni registre national, ni chiffres officiels
    En attendant, le tabou prime sur la prise en charge

    Ce n’est pas une photo truquée. Un jeune s’est pendu malheureusement en février 2012 à Tétouan

    «MORT non naturelle»! C’est la trouvaille des services de l’état civil pour  camoufler une mort par suicide. Cette mention est portée systématiquement sur l’acte de décès. Combien de Marocains passent-ils annuellement à l’acte? Il n’y a pas de statistiques globales. En revanche, des chiffres disparates existent, ici et là, aux ministères de l’Intérieur, de la Justice ou de la Santé… A titre d’exemple, 9 personnes se sont donné la mort en 2011 dans les prisons contre 7 un an auparavant. Nous sommes loin des 113 cas enregistrés en 2011 en France où le suicide est l’une des premières causes de mortalité chez les jeunes. Ces statistiques émanent de la Délégation générale à l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion.
    Nous nous sommes orientés vers l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Aucune donnée n’est disponible sur la situation en Afrique du Nord. Pour les autres pays, les chiffres de l’OMS ne sont pas mis à jour, sans doute parce qu’ils ne sont plus communiqués. Pour l’Egypte, 52 suicides en 2009 contre 62 au Koweït. Ceux de l’Iran datent de 1991 et de 1985 pour la Syrie. Même les données des pays européens sont un peu obsolètes: la France a enregistré 10.122 suicides en 2007 et l’Espagne 3.457 cas en 2008.
    Comment expliquer une telle situation? «Nos statistiques sur le suicide sont puisées du «Who Mortality Database» (http://www.who.int/healthinfo/morttables/en/index.html). Les Etats membres de l’OMS fournissent les statistiques officielles. Mais s’ils ne le font pas, nous n’avons malheureusement pas d’autres sources de recoupement. D’où l’ancienneté des chiffres», nous déclare Dr Alexandra Fleischmann du département de Santé mentale.
    Est-ce un aveu d’impuissance alors que l’OMS a fait du 10 septembre une journée internationale de prévention contre le suicide? L’Organisation recommande de plus aux gouvernements «d’élaborer des stratégies nationales de prévention de suicide». Celle du ministère de la Santé (2012-2016) s’intéresse uniquement à la prise en charge de la maladie mentale. Une des causes mondiales du suicide. En réponse à une question à la Chambre des représentants, El Haussain Louardi, ministre de la Santé, reconnaissait le déficit en matière de prévention et de prise en charge. Il compte «augmenter la capacité d’hébergement des hôpitaux psychiatriques en fournissant  environ 800 lits pour en atteindre les 3.000 d’ici 4 ans, former 30 psychiatres et 185 infirmiers spécialisés par an, et créer 4 sections universitaires de psychiatrie pour les enfants et les adolescents. 35 millions de DH pour améliorer les services et 50 millions de DH pour fournir gratuitement les médicaments… seront aussi débloqués».
    Il serait vain par ailleurs de chercher la trace d’un registre national des suicides. Le Pr Driss Moussaoui, psychiatre, assure pourtant que «les suicides augmentent d’année en année, qu’on en parle de plus en plus…». Comment peut-il en être si sûr? Son parcours de praticien pourrait plaider pour lui. Mais le Pr Moussaoui relève avec vigueur qu’un tel registre est «indispensable». Son inexistence s’explique-t-elle par la sensibilité du sujet? On ne se suicide pas dans un Etat ayant l’Islam pour religion officielle! «Il ne sert à rien de  se voiler la face en pratiquant la politique de l’autruche», poursuit l’ex-président de la Société marocaine de psychiatrie. Et pour qui «la grande majorité des candidats au suicide sont des dépressifs, des schizophrènes ou des personnes atteintes de troubles binaires».
    Comment les collaborateurs et la famille peuvent-ils se reconstruire après un tel drame? «Ils doivent se faire aider par des spécialistes. Malheureusement, beaucoup se recroquevillent sur leur souffrance et contribuent ainsi à perpétuer le tabou» (cf. L’Economiste du 26 juin 2012).
    L’édition 2011 de la «Santé en chiffres» apporte un petit éclairage. Ce rapport indique que «sur les 52.145 décès enregistrés en 2009, ils ne sont que 0,3% causés par des troubles mentaux et du comportement» sans la moindre allusion au suicide. Il s’avère par ailleurs que la toxicomanie est une cause de suicide. Nabila Mounir, présidente de l’Association marocaine des victimes de dépendance, parle de cas «rares». L’accoutumance «n’induit pas forcément un suicide. Mais l’usage de drogue peut enclencher une maladie psychiatrique (schizophrénie, dépression…) et augmenter, par conséquent, le risque chez un patient», assure la présidente dont l’association, créée en 2005, s’active dans les prisons et les centres de protection des enfants notamment. Depuis cette date à ce jour, elle n’a dû connaître que 4 cas. La présidente indique qu’une base de données «est programmée pour 2013 et qu’il n’y a pas de profil-type de suicidés». 
    Ce sont généralement des toxicomanes «qui passent par plusieurs phases psychologiques: délire, sentiment intense de solitude, de douleur…».
    Ce que le célèbre sociologue français Emile Durkheim (1858-1917) a qualifié de «neurasthéniques». Il s’agit de personnes qui sont dans un état constant d’abattement, de tristesse et de tendances pessimistes. Dans «Le suicide», ouvrage paru en 1897, Durkheim ne considère pas l’acte de se donner la mort comme «étroitement lié à la neurasthénie» ou comme un pur «produit de la folie». Ils ne sont que des terrains favorables au suicide. D’où d’ailleurs sa classification du suicidé en «égoïste», «altruiste» et «anomique». Pour ce dernier type, «le suicide croît avec les crises économiques. L’homme ne peut vivre que si ses besoins sont en harmonie avec ses moyens». Une lecture française matérialiste certes, mais humaniste. Durkheim rompt avec des préjugés: le suicide n’a grosso-modo aucun rapport avec la race et le climat. Même «l’imitation» engendrée par les faits divers rapportés par les journaux est à écarter. La «contagion morale» est difficilement déterminable. On peut relativement juxtaposer et détourner ce concept. Avancer, au nom de «la contagion morale», que le suicide est «une hérésie importé d’Occident» relèverait du délire des bigots.
    Quoiqu’ancienne, l’étude de Durkheim, basée sur des statistiques, analyse le suicide  comme «un indice de la misère morale». Cet état pathologique d’une société est expliqué comme «une disparition de tous les groupes sociaux intermédiaires entre l’individu et l’Etat». Un désert social et institutionnel en somme. Le sentiment d’appartenance à une société se désagrège. Celle-ci ne remplis alors plus son rôle d’intégration (solidarité) et de régulation (normes) et produit du coup des laissés-pour-compte.
    A la manière Durkheimiste, l’archevêque de Rabat évoque ce cas de figure avec des mots simples: «La réprobation sociale du suicide est une hypocrisie. La société est porteuse de facteurs d’injustice à l’origine du passage à l’acte», estime Mgr Vincent Landel.  Que faire? Pour conjurer le mal, la recette du sociologue français écarte «les mesures répressives, l’éducation (elle est le reflet d’une société), le politique (trop loin du citoyen), la société religieuse qui retire toute liberté de pensée, la famille…». Durkheim mise sur «l’intégration via les groupes professionnels».

    Faiçal FAQUIHI

                                                                                          

    Droit au suicide?     

    PEUT-ON revendiquer le droit au suicide? «C’est le droit à une vie décente qui prime: éducation, santé, logement, emploi…  La Déclaration universelle des droits de l’homme ne fait aucune référence au droit à la mort», rétorque Vincent Landel, archevêque de Rabat. Le juge-rabbin Yosef Israël a la même position. Dans ce débat, il faut distinguer le suicide de l’euthanasie que la quasi-majorité des législations condamne. La loi française la qualifie «d’homicide volontaire même si le médecin qui l’a pratiquée a agi avec le consentement du patient». L’immoralité du suicide est particulièrement soulevée en cas d’attentat-suicide ou de suicide collectif. Dans le 1er cas, «lier le jihad au suicide relève de l’extrémisme religieux. Porter atteinte à la vie d’autrui au nom d’une pseudo-croyance est haram», estime Kacem Belkacem, membre du Conseil scientifique de Ben Msik à Casablanca. Dans le second cas, le suicide en groupe est commis par des «personnes sous l’emprise d’un gourou. Un tel acte, théâtralisé, est présenté comme une preuve de dévouement», note Mgr Landel. Mais «l’immoralité» du suicide n’est pas un principe absolu. Les kamikazes de l’armée impériale japonaise, des juifs convertis de force durant l’Inquisition en Espagne ou des femmes contraintes de coucher avec l’ennemi lors de la 2e Guerre mondiale «peuvent se donner la mort pour sanctifier le nom de Dieu». Dans le judaïsme, c’est l’un des préceptes défendus par le Kiddoush Hashem. 
    Le suicide soulève d’autres questions juridiques. «Il n’est jamais noté dans un acte de décès que la personne s’est donné la mort. On se contente d’inscrire mort non naturelle», témoigne un officier d’état civil à Casablanca. En revanche, pas d’autorisation d’inhumation sans le visa du procureur du Roi du tribunal de 1re instance. En cas de suicide, celle-ci n’est délivrée qu’après l’enquête de la police judicaire (BNPJ) qui est chapeauté par le parquet. Une procédure que prévoit l’article 25 de la loi relative à l’état civil.
    F. F.   

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