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    Enquête

    Une hypocrisie qui plombe la politique pénale
    Entretien avec Hafid Ben Hachem, délégué général à l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion

    Par L'Economiste | Edition N°:3852 Le 24/08/2012 | Partager
    Oukacha, une prison-laboratoire: réorganisation, restauration…
    La surcharge de la détention préventive et des malades mentaux

    Hafid Ben Hachem a été nommé fin avril 2008 comme délégué général à l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion. A fin juillet 2012, son administration a recensés près de 68.000 détenus

    Voilà un haut commis de l’Etat qui n’a pas la langue dans sa poche! Dans cet entretien, Hafid Ben Hachem, délégué général à l’Administration pénitentiaire et  de la réinsertion, revient sur le rapport parlementaire sur la prison d’Oukacha. Tout en reconnaissant que les prisons sont surpeuplées, il démontre en quoi la pratique judiciaire a sa part de responsabilité. Ben Hachem dévoile le cas «psychiatrique» géré par son administration. La chute? Elle porte sur ce nouveau visage de la criminalité. Le délégué général le corrobore par un changement de profil chez les détenus.
    Ce qui, encore une fois, confirme l’urgence de concevoir une vraie politique pénale en instaurant notamment de vrais travaux d’utilité publique. La prison n’est pas faite pour manger et dormir. Il faut qu’elle serve à repenser l’individu, à le pousser à se reconstruire… 

    - Vous avez vivement réagi au rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la prison de Oukacha. Que lui reprochez-vous?
    - Hafid Benhachem: J’apprécie qu’une commission parlementaire visite les prisons. C’est un stimulant pour notre travail. Mais je ne suis pas d’accord notamment sur l’extrapolation du cas de Oukacha aux autres prisons, sur la fiabilité de leurs sources d’information.  Je ne vais pas rapporter cela aux parlementaires, ils n’ont qu’à faire leur travail. (L’entourage de Ben Hachem parle de «baronnie pénitentiaire» en allusion à certains fonctionnaires). 

    - Des annonces sur de nouvelles nominations, mutations… avec aussi la création d’une commission d’inspection et la division du pénitencier d’Oukacha en 4 établissements. Qu’en est-il exactement?
    - Chaque chose en son temps. La prison d’Oukacha est trop grande. Nous réfléchissons sur la meilleure division physique possible... L’idéal serait d’abandonner Oukacha et de construire ailleurs. Il nous faudra au moins 30 ha. Où les trouver à Casablanca? S’éloigner de la métropole va rendre les visites plus difficiles aux proches et aux avocats des détenus. Si un terrain était disponible à Dar Bouazza ou Tit Mellil, je l’aurais fait. Du côté de Mohammedia, il n’y a pas une superficie de cette taille également. Pourquoi construire à l’extérieur des villes? Il y a des fermes que l’Etat a récupérées. A Marrakech, nous avons trouvé un foncier (33 ha) ainsi que dans les environs de Safi. Pour la prison centrale de Salé, le terrain existe. Il nous faut en revanche des fonds. Seuls 10% de notre budget sont dédiés à l’investissement.
    - La détention préventive participe largement à la surpopulation carcérale: 80% dans le cas de la prison d’Oukacha…
    - Ce n’est pas ma faute. Il y a un recours excessif à la détention préventive. J’en ai publiquement parlé aux parlementaires, à la presse…. Il y a des mesures alternatives que les juges doivent appliquer, mais ils ne le font pas. Il est vrai aussi que les magistrats font face à une pression de plus en plus accrue de la criminalité. 
    Aux Pays-Bas, le directeur d’un établissement pénitenciaire n’accepte pas un détenu s’il n’a pas de place. La loi marocaine n’ouvre pas cette option. Mais normalement, il ne faut accueillir que s’il y a assez d’espace d’hébergement.
    Nous recevons une autre catégorie de prisonniers alors qu’on n’est pas censé le faire: les malades mentaux. La prison n’est pas un hôpital psychiatrique. Je m’efforce d’employer les moyens qu’il faut même si nous n’en avons pas assez. Un hôpital a été construit à l’intérieur de la prison d’Oukacha à Casablanca… Mais sa capacité d’hébergement reste limitée. L’Administration pénitentiaire et de la réinsertion supporte ainsi une charge du ministère de la Santé.

    - En matière de réhabilitation judiciaire, vous avez proposé d’amender les articles 695 et 698 du code de procédure pénale…
    - C’est au ministère de la Justice  de prendre les mesures qu’il juge nécessaire. Nous avons demandé d’accorder une réhabilitation à tout détenu ayant eu une conduite exemplaire et qui a décroché un diplôme d’études ou de formation professionnelle…
    Même après la fin de sa peine, une personne n’est pas réhabilitée et se trouve ainsi dans l’incapacité d’accéder au marché du travail y compris à la fonction publique… C’est une véritable double peine. La réhabilitation doit être automatique, au lieu d’attendre 5 ans après une condamnation pour un crime et 3 ans pour un délit.

    - Ne devrait-on pas réformer la politique pénale en ayant recours aux travaux d’utilité publique: plantation d’arbres, aménagement de pistes…?
    - Est-ce que la situation actuelle des droits de l’homme le permet? Impossible (voir verbatim). La condamnation aux travaux forcés n’existe plus. Mais la loi permet en effet un recours relatif aux travaux d’utilité publique. Lorsqu’il y a eu grève des éboueurs, pourquoi n’a-t-on pas pris une telle initiative? C’est un travail comme un autre. Pour un prisonnier, c’est mieux que de rester enfermé dans une cellule. A Bejaâd (région de Khouribga), j’ai constaté que d’immenses terrains étaient couverts de sachets plastiques. Nous étions prêts à faire travailler les détenus à condition d’offrir en contrepartie des camions et des renforts des forces auxiliaires.
    Seul, je ne peux rien faire. Je n’ai pas non plus l’autorité pour le faire, à moins d’être Premier ministre. On peut me reprocher de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais il y a une responsabilité à prendre au niveau gouvernemental; la société civile doit être plus compréhensive et collaborative. En vous hasardant à faire travailler un détenu, vous aurez droit à une contestation des associations des droits humains.

    Verbatim

    Gestion des prisons
    «Il faut nous laissez travailler et nous aider à le faire. Le jour où quelqu’un me soupçonnera d’avoir bénéficié d’un centime de l’Etat, qu’il me dénonce. La presse comme les associations sont souvent excessives. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas dans leur rôle. Nous faisons des efforts, mais... Il n’y a pas de malentendu: celui qui ne veut pas t’entendre ne t’entendra pas même si vous criez très fort. Avec mes prédécesseurs, les associations des droits de l’homme ont pris l’habitude de s’immiscer dans la gestion des prisons. J’agis non pas par jalousie mais par respect des prérogatives de l’Etat. Je suis prêt à coopérer. Mais la responsabilité régalienne ne se partage pas».

    Changement de profil
    «Le détenu des années 2000 est plus agressif», estime le délégué général à l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion. Hafid Benhachem en veut pour principale raison la drogue, couplée à une crise de valeur. Les psychotropes ont remplacé le kif. «Dans la prison de Oukacha à Casablanca, 25% des locataires viennent déjà avec une addiction…», poursuit Ben Hachem tout en écartant l’existence de réseaux de trafic de drogue dans l’enceinte des prisons comme l’a rapporté le récent rapport de la commission parlementaire. Ce changement de profil des détenus confirme par ailleurs que la criminalité a changé de visage.
    Un constat partagé par le délégué général à l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion. Est-il pessimiste par rapport à cette évolution? «Pas du tout. Il y a un déficit d’éducation et de civisme au niveau de la famille, de l’école, de la société…» qu’il faut combler en toute urgence.

    Peines alternatives
    «Les mesures alternatives ne sont pas appliquées… Prenez le cas d’une personne ayant émis un chèque sans provision. A quoi bon la mettre en prison? Au lieu de lui demander des garanties, le juge la met en détention préventive… Si cette même personne est restée libre tout en étant  sous contrôle judiciaire, elle pourra au moins travailler ou trouver les moyens de rembourser sa dette. Voilà la philosophie qui nous fait défaut. La responsabilité, c’est d’abord le courage de prendre une décision et de l’assumer. Un magistrat doit s’inscrire dans cette vision. Il rendra service au créancier, au débiteur et au budget de l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion».

     

    Propos recueillis par Faiçal FAQUIHI

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