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7e Salon international du Livre de Tanger
Pierre Vermeren, comprendre le Maroc, comprendre les contrastes

Par L'Economiste | Edition N°:1441 Le 21/01/2003 | Partager

Fin connaisseur du Maghreb, Pierre Vermeren est l'auteur d'une thèse d'histoire sur La formation des élites par l'enseignement supérieur au Maroc et en Tunisie au XXe siècle (1999, Paris VIII; publiée au Maroc en octobre 2001, Editions Alizés). Il y dresse un constat du champ politique dans les années 60. Un concours de circonstances a incité les autorités à réformer le système scolaire en vue de le neutraliser. Une politique qui a donné lieu à une dualisation des systèmes d'enseignement au Maghreb, opposant filières d'élite et filières de «relégation» que sont, selon lui, les «facultés-casernes». La voie est alors ouverte à l'islamisme. . L'Economiste: Vous êtes historien spécialiste des sociétés maghrébines, que vise votre travail? - Pierre Vermeren: Je n'ai pas d'objectif particulier, si ce n'est de faire mon métier d'historien du temps présent. Il consiste à éclairer les réalités contemporaines à la lumière des structures héritées du passé, et ceci grâce à la méthode de l'historien. Celle-ci vise à replacer la parole des acteurs en fonction de leur position sociale, politique et culturelle, mais aussi dans son contexte temporel. Mon objectif est scientifique et culturel, même si toute tentative d'élucidation du temps présent a des implications politiques ou autres. Les sociétés, les groupes comme les individus ont très souvent tendance à produire des discours en décalage, voire en opposition avec la réalité qu'ils fabriquent, ou dans laquelle ils vivent. L'historien, comme il a l'habitude de le faire sur archive pour le passé, essaye de déconstruire les discours pour approcher une réalité qu'il espère plus objective. Il y a dans le travail de l'historien deux dimensions passionnantes: l'investigation d'une part, conduite comme une enquête policière (avec des indices, des témoignages…) et ensuite, une construction qui essaye d'approcher la réalité vécue ou passée. . Vous avez dit une fois, que pour comprendre le Maroc, il fallait comprendre ses contrastes. Qu'entendez-vous par cela? - Je crois en effet qu'une approche unilatérale du Maroc au travers d'une de ses facettes ne peut qu'appauvrir, voire tronquer la réalité de ce pays. Par exemple, il est tentant, depuis l'Europe, de présenter le Maroc comme un paradis sur terre. C'est ce que font les agences de voyages et elles sont dans leur rôle. Certains groupes politiques, en revanche, ont tendance à présenter le Maroc comme une terre féodale. Au Maroc, on retrouve ces deux discours, il suffit pour s'en convaincre de lire sa presse plurielle.En réalité, tout dépend du point de vue dans lequel on se place (et je reviens à l'importance qu'il y a à resituer la parole dans son contexte). Le politicien, l'industriel, le militant ont chacun leur définition du Maroc. Si l'on veut avoir une approche scientifique, qui seule permet d'entrevoir la complexité du réel, il ne faut pas délégitimer ces visions, mais comprendre qu'elles ont des motivations et des circonstances particulières.Quand j'étais professeur à Rabat, j'étais toujours frappé par le fait que les élèves ne connaissaient qu'un ou deux quartiers de leur ville, en particulier les «Casaouis», et ne mettaient jamais les pieds dans les autres. Mais leur ignorance de certains quartiers très peuplés ne faisait pas disparaître leur existence, ni celle des milliers de gens les peuplant… Si bien que pour comprendre la réalité d'un pays comme le Maroc, aussi complexe que sa grande métropole atlantique, qui enchevêtre des mondes très étrangers les uns aux autres, il faut prendre en compte ses contrastes géographiques, culturels, sociaux et économiques.. Vous avez aussi dit qu'il faut se pencher sur les réalités marocaines dans leur immédiateté. A quelles réalités faites-vous référence? - A partir du moment où l'on accepte de regarder le pays dans toutes ses composantes, qui sont toutes aussi nobles les unes que les autres, on peut commencer à réfléchir à des problématiques globales. Que deviendraient les 14 millions de ruraux marocains si le Maroc tournait tous ses investissements vers les nouvelles technologies ?Pour autant, il ne faut pas être obsédé par le présent, même s'il est parfois douloureux, car les réalités sociales sont mouvantes. Les politiques scolaires et la démographie ont généralement une temporalité de moyen ou long terme. Ainsi, dans dix ans, vers 2013, le Maroc va entrer dans une nouvelle phase de son histoire sociale, et donc aussi certainement politique et culturelle. . Pourquoi?- Parce que ce qui se passe aujourd'hui au Maroc, comme chez ses voisins, est très important. La baisse rapide des naissances, d'un côté, et l'arrivée à la retraite de la première génération nombreuse et en assez bonne santé vont transformer le paysage social. De même, la scolarisation massive des enfants actuellement en primaire, pour la première fois à cette échelle, va faire arriver dans les collèges et lycées une masse sans précédent d'élèves, avec leurs exigences et leurs espoirs qu'il faudra bien prendre en compte. . Quel est l'impact de la colonisation sur les structures maghrébines et sur l'acculturation francophone? - Cet impact est à n'en pas douter très important. Lorsque les Français d'aujourd'hui arrivent au Maghreb, ils sont souvent frappés par une ambiance qu'ils connaissent bien (langue française, panneaux et affiches en français, voitures françaises, parfois aussi architecture, etc.). Néanmoins, il faut se méfier des apparences qui sont parfois trompeuses.Dans l'organisation politique et administrative, il ne fait aucun doute que l'influence de la colonisation a été très importante, comme l'a remarquablement montré le politologue Abdallah Ben Lemlih pour le Maroc, même s'il insiste sur la stratification des institutions qui en a résulté. En revanche, dans la société, les choses sont plus complexes.En effet, l'influence coloniale, je pense à l'acculturation francophone, a été beaucoup plus superficielle, en particulier au Maroc où le Protectorat a duré moins de deux générations qu'en Algérie. C'est après coup, notamment lorsque des centaines de milliers de Marocains ont fréquenté l'école dans les années 60 et 70, que la langue française s'est largement répandue dans la population. La problématique de “la langue française butin de guerre de la colonisation” est bien connue chez vos voisins algériens. . Il n'y a guère de travaux sur l'Histoire du Maroc depuis l'Indépendance. Le premier livre sur la période hassanienne est celui de Stephen Smith sur Oufkir, qui n'est publié qu'en 1998. A quoi pourriez-vous attribuer cette rareté? - Je crois que vous avez une approche partiellement inexacte. Concernant l'histoire politique, je suis d'accord avec vous. Dans les années 60 et 70, le pouvoir autoritaire a préféré que les historiens ne s'intéressent pas à la situation du temps présent. On leur a fait comprendre, pour faire simple, que leur liberté d'action devait s'arrêter en 1912. Au-delà, on entrait dans le champ d'autres chances sociales, l'économie, le droit, les sciences de l'éducation, etc. Cela s'explique par ce que je vous disais plus haut: l'historien fait un travail d'investigation et d'élucidation de la réalité (notamment politique), qui ne plaît généralement pas au pouvoir en place.Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que le premier grand travail sur le règne de Hassan II ait été fait à l'étranger, d'autant qu'il s'est attaqué à l'un des grands tabous de la seconde partie du règne, Oufkir. Mais les historiens marocains avaient commencé à réfléchir à la deuxième moitié du XXe siècle, je pense à M. Bouaziz. Et depuis, c'est la course en avant, initiée par la presse, et reprise par les historiens et les acteurs eux-mêmes, qui veulent livrer leur témoignage.Mais si l'on veut revenir aux années 1960-1970, il faut rendre justice aux travaux de qualité menés dans le domaine économique et social par la Faculté des sciences économiques et juridiques de Rabat. Dans le domaine de l'école (A. Baïna), des structures économiques (A. Belal), des structures sociales (H. El Malki), des travaux qui ont fait date avaient été réalisés sur le Maroc indépendant.


«Moi, je vais d'abord penser à moi»

. L'Economiste: Le Maroc vit de nombreuses tentatives d'exil d'un côté, et des tentations de repli identitaire de l'autre. Pourquoi ce paradoxe? - Pierre Vermeren: Je me suis déjà exprimé sur l'émigration, clandestine ou légale, qui est un phénomène majeur. Avec le recul, et quels que soient les drames économiques et sociaux qui président à de tels choix, je pense que ce mouvement révèle l'ampleur de l'individualisation qui s'opère dans la société marocaine. De nombreux jeunes ou moins jeunes se disent: “L'essentiel c'est ma vie, mon avenir et mes choix. Si le Maroc, nos familles, notre société, nos amis ont des problèmes, c'est dommage, mais moi, je vais d'abord penser à moi”. Quitte à envoyer de l'argent au pays pour rester en paix avec soi-même si le projet migratoire réussit.Face à ces comportements individuels très neufs dans un pays encore très marqué par le communautarisme, d'autres jeunes et moins jeunes essayent de reconstituer la communauté originelle, un Maroc mythique et rassurant, musulman, fraternel, solidaire, etc. Certains vont jusqu'à rêver de la communauté originelle de Médine, autour du Prophète… Or, cet idéal de pureté est exclusif, et pose problème dans le monde d'aujourd'hui. . On parle de plus en plus d'un «islam français à la Sarkozy». A-t-il des chances de s'implanter en Europe en tant que modèle? - Les musulmans de France sont dans d'autres problématiques. Immergés dans une société laïque, multiconfessionnelle et sécularisée, ils sont une minorité. Cette question est très importante, car depuis des siècles, les musulmans étaient majoritaires dans leur pays. Or, le point de vue change radicalement quand on est une minorité. En ce sens, les juifs marocains d'Israël vivent l'expérience inverse: eux qui ont toujours été minoritaires sont devenus la majorité.Si bien qu'en Europe, et en France en particulier (où vivent environ 10% de musulmans d'origine, car tous ne sont plus musulmans), une réflexion intense est menée, notamment parmi les élites. Cette réflexion est d'autant plus vive que la communauté musulmane est éclatée en diverses nationalités d'origine, et n'est soumise à aucun interdit religieux étatique. La réflexion sur l'exégèse coranique est libre. Si les imams venus de l'extérieur essayent de récupérer ou de contrôler cette ébullition, elle n'en existe pas moins. C'est certainement pour toutes ces raisons que M. Sarkozy a voulu essayer d'y voir plus clair.Propos recueillis par Hayat KARIM ALLAH

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