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7e Salon International du Livre de Tanger
Comment le traître devint un héros surmené

Par L'Economiste | Edition N°:1441 Le 21/01/2003 | Partager

«Dis-moi qui sont tes héros, je te dirais quel peuple tu es». Le sourire de Boris Cyrulnik s'élargit: il est en train de commenter une enquête de L'Economiste qui a fait scandale. Le célèbre psychiatre éthologue se délecte. Deux semaines après l'attentat du 11 septembre 2001, l'enquête a l'air de parler de la cote d'amour respective des Américains et de Ben Laden, mais à lui, Cyrulnik, elle parle du peuple marocain (voir encadré).Les héros nationaux dépendent pour leur survie du peuple qui les fabrique. Les nations heureuses ont des héros vivants et ludiques, des stars de la chanson, du foot, du cinéma… Les nations malheureuses ont des héros morts et guerriers.Skanderbeg aurait pu, aurait dû être la figure emblématique du traître. Pourtant, il est le héros belliqueux de plusieurs peuples qui se battent en son nom, aujourd'hui, un demi-millénaire après sa mort! Fils d'un petit seigneur féodal, l'enfant Skanderbeg, est livré par son père comme otage aux Ottomans de Murad II. Dans l'armée turque, il s'illustre militairement au point que les Turcs lui donnent le nom d'Iskander: ce nouveau nom est censé rappeler celui d'Alexandre le Grand! Mais la fortune des armes est versatile. Son armée est battue sur l'actuel territoire albanais. Iskander trahit alors les Ottomans et rejoint ses ex-ennemis, change de religion, se fait catholique, repousse de nombreuses invasions turques.Dix ans après sa mort, les Turcs font activement rechercher sa tombe. Ses restes deviennent des talismans pour les généraux ottomans. Une ville turque porte encore son nom, aussi que la principale gare d'Istanbul. Dans les Balkans, chacun s'empare de sa gloire. Les orthodoxes considèrent que Skanderbeg est leur héros militaire emblématique. Bien qu'il n'ait jamais embrassé cette religion, les familles orthodoxes enseignent le contraire à leurs enfants à travers divers contes. Les Albanais (majorité musulmane, deux minorités, catholique et orthodoxe) l'ont retenu, lui, parmi une longue histoire de petits seigneurs féodaux combattants, pour symboliser leur idée de nation. Pourtant, la formation de leur Etat national est très postérieure à leur idée nationale: ils considèrent ce héros en termes de “sang”, équivalent à “nationalité”. Plus fort encore: durant la phase communiste, Skanderbeg devient “l'épée” qui «résiste à l'encerclement impérialiste». Au moment de la chute du régime communiste, les contestataires aussi utilisent Skanderbeg pour exiger un “retour aux sources” où la phase communiste n'aurait été qu'un accident de l'histoire. Mais il y a sources et sources: les chrétiens contestataires se sont servis de lui pour dire que la phase musulmane était aussi un “accident de l'histoire et qu'il faut revenir aux sources de la chrétienté”.Le jour où les pâtissiers fabriqueront des Skanderbeg-Iskander en chocolat, les peuples pourront vivre en paix, des Alpes au Taurus. C'est la conclusion de Gjergj Misha(1), ethnologue et journaliste vivant en Autriche, qui a retracé la foisonnante biographie du héros.


L'enquête scandaleuse

Voici deux des questions posées par L'Economiste, dix jours après les attentats contre les Etats-Unis, en septembre 2001:- Etes-vous solidaires des Américains: 64% oui. - Ben Laden est-il un héros pour vous: 41% ouiDe plus, le tiers des personnes qui ont répondu oui à la première question constituait la moitié des gens qui ont répondu oui à la deuxième question!Mauvaise enquête? “Pas du tout, répond Cyrulnik, excellent travail au contraire». Selon Cyrulnik, avec ses diversités de langues, d'ethnies…, le Maroc constitue bien une nation. C'est une nation où les gens vivent en paix entre eux et avec leur environnement, et ce malgré les difficultés intérieures et extérieures. C'est pour cela qu'une bonne majorité développe des valeurs de solidarité et de compassion. Mais il y a aussi une partie des gens qui ne sont pas heureux de leur sort. Ils cherchent donc un héros guerrier. C'est pourquoi, selon Cyrulnik, une partie importante de l'échantillon a répondu oui aux deux questions, qui pourtant étaient contradictoires à tout point de vue. “Votre enquête parle plus du Maroc que des attentats. Elle dit: les Marocains sont un peuple pacifique, à l'aise dans ses identités, mais où une partie des gens sont malheureux de leur sort, ce qui ne veut pas dire que ce sont uniquement les pauvres”. Il avait vu juste. Quelques jours plus tard, L'Economiste effectua un retriage des données: effectivement, les pro-Ben Laden se répartissaient dans toutes les catégories socioprofessionnelles. N. S.(1) In La Fabrique des Héros; collectif, Edition de la Mission du Patrimoine ethnologique; cahier 12; 1999.

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