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Le Cercle des Experts

Seule la raison de nos enfants peut repousser la barbarie

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5865 Le 15/10/2020 | Partager

Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

Depuis des dizaines d’années, les tueries s’enchaînent inexorablement.  Atterrés, exaspérés, tous nous exigeons chaque fois plus de moyens  pour nous défendre contre la violence du terrorisme et protéger nos enfants contre la capacité de séduction du radicalisme. Tous nous réclamons que soient augmentées les forces de police et de gendarmerie, que soient améliorés nos réseaux de renseignements et que l’on  traque  les recruteurs sur Internet. Tous, nous approuvons   la bataille menée au Mali. Tous, nous avons accepté la promulgation  des lois d’urgence. Mais peut-on raisonnablement penser  que toutes ces  mesures nous garantiront la victoire finale? 

Des jeunes à la conscience vacillante, sans repères culturels ni historiques

Qu’adviendra-t-il, en effet, lorsque nous aurons épuisé nos forces et nos moyens contre des barbares pour lesquels le temps et la vie n’ont pas la même valeur que pour nous? Qu’adviendra-t-il lorsque notre dernière bombe aura été larguée sur l’avant-dernier djihadiste. À long terme, le risque c’est que l’effort de guerre s’épuise à devoir couvrir trop de fronts, que la traque policière se perde dans un dédale de réseaux de soutiens inavoués, et enfin, que les médiocres efforts de «déradicalisation» se brisent sur l’évidence d’un monde définitivement clivé, entre ceux pour qui la mort est espoir, et ceux pour qui  elle est absurdité. Inacceptable! Inacceptable! Répéteront à l’envi nos politiques dans une unanimité imbécile.  
Il est une question que, tous, nous devons nous  poser, même s’il faut refuser avec force de faire des enseignants des boucs émissaires: «Comment, après un si long séjour dans l’Ecole de la République, tant de jeunes se laissent convaincre par des arguments ineptes de sacrifier des vies innocentes? Si des jeunes  tombent si facilement dans les pièges grossiers qui leur sont tendus, c’est parce qu’ils sont vulnérables et crédules. Et s’ils le sont, c’est tout simplement parce que l’école de la République que l’on a tant négligée et les familles que l’on a tant bousculées ont oublié que leurs missions conjointes étaient de faire des enfants de ce pays des résistants intellectuels. Et c’est ainsi qu’ils sont devenus de plus en plus faibles d’esprit face aux mensonges imbéciles et aux promesses vénéneuses. Des jeunes à la conscience vacillante, sans repères culturels ni historiques, sans armes intellectuelles ni linguistiques, et surtout, sans élévation spirituelle ni morale, voient   imposée à leur intelligence crédule la vision d’un monde définitivement divisé, dans lequel des mots d’ordre disent ceux qui méritent de vivre et ceux qui doivent mourir. 

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Ecole et famille ne doivent pas se laisser voler «le concept de spiritualité» par de faux prophètes qui interdisent à leurs disciples d’exercer leur droit à leur propre élévation

Ils souffrent d’une solitude douloureuse? On leur promet la douce chaleur communautaire. Leur vie n’a pas de sens? On leur propose un juste engagement contre un ennemi commun. La mort les terrorise? On en fait un sacrifice dans une bataille qui les dépasse. Le néant les épouvante? On leur peint les délices d’un paradis où plaisirs et délices les attendent. Et lorsqu’ils échouent -pour quelques-uns- en prison, «on» parvient à leur «vendre» l’adhésion aveugle à une cause qui n’a pas le moindre fondement historique ou spirituel, et on les attire dans des croyances dévoyées, masque hideux d’une religion dont ils n’auront pas lu ni compris la première phrase du premier texte. 
Face à la mystification, à l’imposture, à la folie meurtrière et… à la «mauvaise foi»(1), seule la raison alliée à la spiritualité et à la culture peut nous offrir une chance de victoire. Ecole et famille ne doivent pas se laisser voler «le concept de spiritualité» par de faux prophètes qui interdisent à leurs disciples d’exercer leur droit à leur propre élévation. Au contraire elles doivent oser inscrire la question du spirituel au centre de leurs devoirs éducatifs respectifs, pour souligner à la fois sa dimension universelle et sa magnifique diversité narrative. 

Résister à l’utilisation perverse des textes fondateurs

En bref, école et famille affirmeront ensemble  que chacun  est libre de  croire ou ne pas croire en dieu; mais qu’en tout état de cause, la spiritualité se nourrit de la liberté d’exégèse et de la résistance à l’utilisation perverse des textes fondateurs. Il faudra donc qu’ensemble elles construisent le Grand Livre, transcendant toutes les religions, qui permettra aux enfants de «penser le spirituel» plus lucidement et plus librement. Ce Livre  n’aura  rien d’une explication du monde, rien d’une chronique, encore moins d’un témoignage; ce sera  une collection organisée des récits fondateurs qui d’Homère aux chamanes, griots ou soufis furent tissés de bouche en bouche, passés de main en main pour apaiser un peu les peurs humaines comme les contes apaisent les frayeurs nocturnes des enfants.
C’est donc au sein d’écoles et de familles éclairées (et non dans l’obscurité d’une révélation de repli) que les enfants apprendront à tisser ensemble les fils de différents récits fondateurs qui les rassembleront au lieu de les opposer. C’est ainsi qu’ils rendront page après page un respectueux hommage à la parole et à l’écriture et sauront résister à la délicieuse tentation du meurtre. o

  
(1) La «mauvaise foi» n’est évidemment pas réservée à l’Islam; la foi devient mauvaise dès l’instant où elle confond secte et religion.

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