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Economie

La «sagesse des foules» pour sortir du flou?

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5752 Le 30/04/2020 | Partager
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Emile Servan-Schreiber, spécialiste de l’intelligence collective, cofondateur du marché prédictif Hypermind: «Quand on met côte à côte notre puissance de calcul globale, qui n’a jamais été aussi grande, et le fait que nos milliards de cerveaux sont, grâce au numérique, plus que jamais en situation de collaborer, une évidence s’impose: nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère de l’intelligence» (Ph. Laura Stevens)

Reprise du business, réouverture des frontières et des écoles, pic des infections,  évolutions géopolitiques… Et si dans cette conjoncture pleine d’incertitudes, l’intelligence collective pouvait apporter des réponses.

Des éclairages précieux à même de permettre aux décideurs d’agir plus sereinement, tirés non pas d’une boule de cristal, mais de pronostics de «prévisionnistes» au potentiel démultiplié par la puissance du numérique. Ce que Emile Servan-Schreiber appelle «l’intelligence supercollective».

«L’enjeu du siècle», selon ses propres mots. L’auteur de «Supercollectif» (Ed. Fayard), cofondateur du marché prédictif Hypermind, professeur affilié à l’École d’intelligence collective de l’Université Mohammed VI polytechnique (UM6P), nous explique comment utiliser «la sagesse des foules».

- L’Economiste: Actualité oblige, que peut apporter l’intelligence collective dans la gestion de cette crise pandémique?
- Emile Servan-Schreiber:
Une crise globale ne peut avoir qu’une solution globale, donc issue de notre intelligence collective planétaire. Ce virus a révélé l’épaisseur des liens qui nous unissent, malgré tout ce qui nous distingue. Notamment nos frontières, nos langues, nos religions et nos cultures. Nous faisons tous partie du même réseau humain, extrêmement dense, au travers duquel le virus a pu se propager comme l’éclair. Alors, il n’y a pas de solution uniquement locale ou nationale, car tant que le virus sévira encore quelque part, il menacera de revenir là où on croyait l’avoir chassé. Seule une coordination internationale pourra le maîtriser durablement. Par ailleurs, l’intelligence collective des citoyens, au plus près du terrain, dans les foyers, les bureaux, les labos, devrait être mise à contribution pour aider les décideurs à mieux anticiper les conséquences des décisions lourdes qu’ils doivent prendre nous concernant.

- Peut-on obtenir des projections fiables sur l’évolution de la crise, de l’ordre économique ou politique…, grâce aux prédictions des foules?
- C’est justement quand l’incertitude est grande, quand les modèles habituels sont périmés, que l’intelligence collective est la plus utile. A l’aide de «marchés prédictifs», on peut consolider les prévisions d’une multitude de gens informés en probabilités fiables. Depuis dix ans, aux Etats-Unis, les agences de renseignement sont friandes de prévisions géopolitiques et économiques issues de cette forme de sagesse des foules. En travaillant avec elles sur presque un millier de prévisions pendant huit ans, nous avons découvert les moyens de l’optimiser. Il se trouve que ma société, Hypermind, a déployé l’année dernière un marché prédictif sur les épidémies de maladies infectieuses pour le Centre pour la sécurité sanitaire de l’université Johns Hopkins. Quand le coronavirus est apparu, les prévisions du marché «laissaient peu de doute sur une propagation rapide et explosive au niveau mondial», témoigna récemment une chercheuse du centre devant la Commission pour la science, l’espace et les technologies de la Chambre des représentants des Etats-Unis. Et ce, même avant que l’OMS ne se décide à sonner l’alarme fin janvier.
Plus trivialement, le marché prédictif public qu’Hypermind opère en ce moment pour suivre l’évolution de la situation en France a donné jusqu’à présent une bien meilleure visibilité sur la durée probable de la fermeture des écoles, que les déclarations souvent floues et changeantes du gouvernement.

- A l’ère de l’intelligence artificielle, du deep learning, big data, supercalculateurs… Quelle place pour l’intelligence des groupes?
- La forme d’intelligence la plus pertinente, artificielle ou naturelle, dépend d’abord du problème que l’on adresse et du type de données disponibles. Les ordinateurs excellent dans l’agrégation de données bien structurées: numériques, propres et explicites. Mais lorsque les données sont déstructurées - analogiques, bruitées ou implicites - le cerveau humain est plus à même d’y trouver du sens.
L’autre dimension est le nombre des données à traiter. Alors qu’un seul cerveau, ou un modeste ordinateur personnel, peut traiter des petits ensembles de données, les «big data» requièrent plus de puissance de calcul. Dans ce cas, on peut toujours faire appel à un supercalculateur, mais on ne peut pas si facilement trouver un super cerveau. Donc la meilleure solution pour traiter des masses de données déstructurées est de faire appel à l’intelligence collective d’une multitude de cerveaux. Concernant des affaires humaines comme les élections ou la géopolitique, par exemple, les data structurées sont rares ou rapidement périmées, ce qui rend les intelligences artificielles impotentes et les supercalculateurs superflus. Les grandes études que nous avons menées avec les agences de renseignement US montrent sans ambiguïté que les marchés prédictifs donnent de bien meilleurs résultats.

- Le cerveau humain serait plus puissant?
- L’Humanité n’a jamais disposé d’autant de puissance de calcul qu’aujourd’hui. On estime qu’un cerveau humain est capable d’autant d’opérations par seconde que trente supercalculateurs chinois dernier-cri, un demi-million de consoles de jeu, ou trois cents millions de smartphones. A cette aune, la puissance cumulée de tous les ordinateurs du monde vaut à peine mille cerveaux humains. Et nous serons demain 8 milliards! Quand on met côte à côte notre puissance de calcul globale, qui n’a jamais été aussi grande, et le fait que nos milliards de cerveaux sont, grâce au numérique, plus que jamais en situation de collaborer, une évidence s’impose: nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère de l’intelligence. Une ère où le collectif peut s’exprimer à une échelle inconcevable par les générations précédentes. C’est ce que j’appelle l’intelligence «supercollective». C’est à mon avis l’enjeu du siècle.

- Comment en profiter concrètement en entreprise ou à l’échelle d’un gouvernement?
- Dans un cas comme dans l’autre, les décideurs business ou politiques devraient s’inspirer de la maxime du grand président américain Woodrow Wilson: «Je n’utilise pas seulement tout mon cerveau, mais tous ceux que je peux emprunter». Aujourd’hui, grâce aux outils numériques, il est très facile «d’emprunter» les cerveaux de ses collaborateurs ou des citoyens. A l’École d’intelligence collective de l’UM6P, nous travaillons à l’optimisation de plateformes numériques qui permettent à une foule de gens de prévoir, d’innover, ou de délibérer ensemble. En ce moment, alors que tout le monde navigue à vue dans une situation inédite, les marchés prédictifs sont en forte demande. Par exemple, Hypermind a conçu pour le Centre Mercatus de l’université George Mason à Washington DC un marché prédictif sur l’évolution de la croissance économique aux Etats-Unis: quelles seront la sévérité et la durée de la récession? La plateforme consolide chaque jour les prévisions de plusieurs centaines d’économistes venus du monde entier et publie les résultats en temps réel. En organisant des compétitions de prévisions on peut identifier une population de «super-prévisionnistes», qui ont la bosse de la prévision comme d’autres ont la bosse des maths.

- Sont-ils rémunérés?
- Oui, en fonction de leur performance. Chaque concours est doté de quelques centaines ou quelques milliers d’euros. A la fin de chaque concours, cette dotation est partagée au prorata de la performance de chacun dans le concours. La rémunération est sous la forme de chèques cadeau. Une entreprise ou un gouvernement peut solliciter les prévisions de ces super-prévisionnistes, d’une qualité exceptionnelle, pour informer ses décisions. C’est ce que font les agences de renseignement américaines avec les centaines de super-prévisionnistes géopolitiques qu’elles ont identifiés, au fur et à mesure des recherches que nous avons menées ensemble.
Hypermind travaille en ce moment avec une multinationale qui fournit l’industrie automobile mondiale et qui se demande combien de temps et à quel point ce marché restera sinistré. Les modèles de prévisions basés sur les data historiques sont soudainement devenus inutiles, car l’industrie automobile n’a jamais eu à affronter une telle pandémie.

- Quelles sont les caractéristiques du groupe idéal?
- La diversité des opinions est l’élément-clé. L’intelligence collective repose sur une formule mathématique appelée «le théorème de la diversité». Il prouve que l’intelligence d’un groupe résulte autant de la diversité des points de vue que de la finesse des analyses. Même une analyse superficielle peut contribuer à la performance du groupe tant qu’elle ajoute un point de vue original. Pourquoi? Parce qu’une diversité d’opinions permet non seulement de compenser les lacunes de chacun, mais aussi de neutraliser les erreurs intellectuelles des uns par celles des autres. En fait, expertise et diversité sont complémentaires et interchangeables. Si un groupe manque d’experts, on peut compenser en augmentant la diversité des points de vue. En revanche, si tout le monde pense pareil, il faut espérer que cette pensée unique est très experte. L’idéal est un groupe composé d’experts qui pensent tous de façons différentes.

Gare aux «bêtises collectives»!

- Existe-t-il un risque de tomber dans des «bêtises collectives»?
- Bien sûr, le risque existe. Il est même omniprésent, car les foules, et même les petits groupes, ne sont pas spontanément intelligents. L’intelligence collective est une question de nombre mais surtout d’organisation. Pour extraire l’intelligence d’un groupe, plutôt que de la pensée unique, il faut suivre une recette bien précise: d’abord cultiver la diversité des opinions, car cela ne sert à rien d’être en groupe si tout le monde pense pareil. Ensuite, faire en sorte que chacun et chacune soit encouragé à exprimer sa différence. Le conformisme et la recherche de consensus sont les pires ennemis de l’intelligence. Enfin, pour que le groupe puisse produire une opinion collective malgré les désaccords, il faut une agrégation objective de tous les points de vue: par exemple un vote majoritaire, une moyenne mathématique, ou un marché prédictif.

Marché prédictif: Comment ça marche

Pour sortir des prévisions de l’intelligence collective des groupes, on recourt souvent à ce qu’on appelle un marché prédictif. Un panel de prévisionnistes, parfois de «super-prévisionnistes» expérimentés, procédant à des paris en ligne sur la probabilité de réalisation d’évènements divers. Chacun reçoit un capital virtuel de départ pour investir dans les prévisions proposées. Les paris aboutissent à une cote traduisant le consensus du groupe. «C’est comme sur un marché financier. Certains achètent tandis que d’autres vendent. Cela établit le prix du marché, qui est le consensus sur combien vaut une action d’une entreprise. Ou alors, comme un pari en ligne pour un match de foot, certains achètent l’équipe Casablanca et d’autres l’équipe Marrakech. Ceci fixe une cote pour chacune des deux équipes, et c’est cette cote issue du pari qui est le consensus», explique Emile Servan-Schreiber. «Le marché prédictif fait la même chose que le stock market ou le pari en ligne», poursuit-il. Chaque prévision est cotée sous forme d’actions (à l’instar d’une entreprise en Bourse). Le prix est négocié entre 0 et 100. Un prix fixé à 25, par exemple, indique une probabilité de réalisation de l’évènement de 25%. 

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

                                                                              

La première école au monde à… Benguérir

Il existe bien des centres de formation en intelligence collective dans le monde, mais pas d’école comme celle de l’UM6P de Benguérir. Ouverte en juin 2019, elle propose un master complet en 2 ans, un executive master et même un PhD, en plus d’un incubateur d’entreprises.

«Aux côtés de nos partenaires internationaux, nous contribuerons à faire de l’intelligence collective un nouveau domaine transdisciplinaire, en conjuguant les connaissances issues des sciences cognitives, des sciences des données, de l’informatique, des sciences politiques et de la philosophie, pour relever les défis de ce siècle», explique l’université.

Le master, dispensé en anglais, offre 15 places. Il est accessible sur concours, écrit et oral, aux titulaires d’un bachelor, toutes disciplines confondues. Le coût de la formation est de 75.000 DH/an, en plus de 5.000 DH de frais d’inscription. Les plus méritants peuvent bénéficier d’une bourse d’études.

La date limite pour le dépôt des candidatures est le 12 juin. Le démarrage des cours est prévu en septembre. Transformation d’entreprises, data science, recherche, design de politiques publiques… les lauréats peuvent évoluer dans plusieurs domaines.

                                                                              

Ce que disent les oracles pour le Maroc

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N.B: Le % associé à chaque réponse indique sa probabilité de réalisation

En coordination avec L’Economiste, Hypermind a mis en place sur son site un concours de prévisions autour de quatre questions liées au Maroc, animé en partenariat avec l’Ecole d’intelligence collective de l’UM6P (sci.um6p.ma). Les pronostics sont actualisés en temps réel.

Vous pouvez y participer en vous inscrivant sur ce lien: predict.hypermind.com. C’est gratuit. «Plus il y a de participants, plus la prévision collective est solide et fiable», souligne Emile Servan-Schreiber. Plus d’une centaine de personnes issues de six pays (France, Etats-Unis, Maroc, Belgique, Suisse, Colombie) y ont déjà pris part (statistiques au 28 avril 2020).

La majorité ont des bac+5 (38,2%), bac+3/4 (27,3%) et des bac+7 ou plus (16,4%). Plus de 70% sont Français, 12,7% Américains et presque 11% Marocains. La nationalité ne biaiserait pas la qualité des prévisions, selon Servan-Schreiber, puisqu’il s’agit de «prévisionnistes aguerris». Voici les résultats du concours à la matinée du mercredi 29 avril.

 

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