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Economie

La Banque mondiale tire les premières leçons

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5742 Le 16/04/2020 | Partager
Plusieurs instruments permettront d’amortir le choc
Il faut suivre l’évolution des variables macro-économiques

L’expérience de cette pandémie est riche en enseignements pour l’ensemble des pays qui y sont confrontés. L’un d’eux est qu’il est impératif de mettre en place des systèmes solides pour à la fois détecter et réagir aux chocs exogènes. Jesko Hentschel, Directeur du Département Maghreb de la Banque mondiale revient dans cet entretien exclusif sur l’expérience marocaine, les mesures adoptées et les chantiers à mettre en place pour préparer l’après-crise.

- L’Economiste: Comment évaluez-vous l’approche marocaine face au Covid-19?
- Jesko Hentschel:
Le Maroc a pris des mesures très fortes dès le début de la pandémie pour tenter d’endiguer son avancée. Le pays s’est distingué dans sa gestion car il a mené de front deux chantiers: une mise à niveau urgente de son système de santé pour absorber le choc entraîné par la pandémie et en parallèle, une gestion volontariste du volet social et économique en adoptant une série de mesures en faveur des entreprises en difficulté et des travailleurs, qu’ils soient du secteur formel ou informel. C’est aussi et surtout la vague de solidarité dont on a été témoin dans ce contexte de crise, illustrant les valeurs d’entraide au sein de la société marocaine et qui rendent fiers des millions de Marocaines et de Marocains aujourd’hui. Deux éléments clés semblent importants pour permettre rapidement une reprise progressive: développer une capacité de tests massive à l’instar d’autres pays en développement et mettre en place un dispositif efficace pour le traçage des individus en contact.

- Quels sont les chantiers prioritaires?
- Au-delà des mesures immédiates adoptées, l’expérience de cette pandémie est riche en enseignements pour l’ensemble des pays qui y sont confrontés. La crise actuelle montre la nécessité pour les pays de mettre en place des systèmes solides pour à la fois détecter et réagir aux chocs exogènes. En ce sens, la disponibilité d’outils d’identification et de suivi est cruciale, tant pour les aspects sanitaires de cette crise que pour les aspects sociaux. Une accélération du chantier de la protection sociale, y compris la constitution d’un registre social unique, sur lequel la Banque collabore étroitement avec le Gouvernement, semble également indispensable. Le chantier du numérique pourrait également connaître des avancées importantes aussi bien réglementaires qu’en termes d’infrastructures, projetant ainsi le Maroc dans une nouvelle étape de son développement. Enfin, la mise à disposition de données à jour, fiables et accessibles sur les ménages, les entreprises et l’économie est un élément crucial pour tous les pays qui font face à de telles situations de crise.

- En quoi consistent les mesures déployées par la Banque mondiale pour aider le Maroc à faire face aux effets de la pandémie?
- Notre appui au gouvernement marocain dans cette phase critique s’articule autour des axes prioritaires de réponse à la crise. Il s’agit en premier lieu de répondre aux besoins urgents du secteur de la santé. La Banque mondiale travaille étroitement avec le gouvernement pour accompagner le Maroc dans sa réponse aux effets immédiats de la pandémie mais aussi dans la phase de reprise. Elle met notamment à disposition des pays qui en font la demande des possibilités de financement à destination du secteur de la santé (pour financer par exemple la prévention, la détection et le traitement liés au Covid-19). D’autre part, nous avons activé la ligne de financement pour les catastrophes naturelles que j’ai déjà évoquée plus haut pour une enveloppe de 275 millions de dollars que nous avons déjà pu mettre à la disposition du pays. Nous sommes également en train de finaliser un appui aux besoins de financement urgents de plusieurs secteurs, en soutien à des programmes gouvernementaux tels que l’inclusion financière et l’économie numérique - deux chantiers extrêmement importants pour la reprise.

- En quoi la disponibilité des données est-elle essentielle?
- La crise montre combien il est important et urgent de disposer de données à jour, transparentes et disponibles pour formuler de bonnes politiques publiques qui protègent les personnes et les emplois. Dans ce sens, nous travaillons avec un certain nombre de départements et de partenaires pour évaluer l’impact de la crise - et pour cela, la collecte rapide de données auprès des ménages et des entreprises est essentielle.

- Les pays de la région Mena (dont le Maroc) s’en sortiront-ils plus affaiblis de cette crise?
- La pandémie Covid-19, qui rappelle celle de 1918-20 par son caractère fulgurant et mondial, sera très dommageable pour toutes les économies. Bien que ses impacts socio-économiques soient très difficiles à mesurer à ce stade, il est certain qu’elle engendrera un ralentissement économique brutal, qui plus est, dont la durée s’avère incertaine.
La région Mena était déjà confrontée à des défis antérieurs à la crise, caractérisés notamment par une croissance économique bien trop faible par rapport à sa démographie. Cette pandémie pèsera lourdement sur les budgets nationaux et les balances des paiements. La chute des prix du pétrole est un facteur aggravant pour les pays exportateurs, en particulier l’Algérie et la Libye.
Au Maroc, les effets de la pandémie, combinés à la sécheresse que connaît le pays, annoncent une récession, la première depuis plus de deux décennies. Comme dans de nombreux pays, le double déficit se détériorera, cependant le Maroc se trouve en meilleure posture. Car il disposait d’un certain nombre d’instruments qui lui permettent aujourd’hui d’amortir le choc, tels que la Ligne de Précaution et de Liquidité avec le FMI qui va maintenant aider à consolider les réserves ainsi que la ligne de précaution contre les catastrophes naturelles auprès de la Banque mondiale qui contribuera à couvrir des dépenses budgétaires importantes, sans compter le «investment grade» du Maroc qui vient d’être confirmé par les agences de notation. Il est certain que les besoins de financement extérieur vont augmenter, ainsi que la dette publique et la dette extérieure, mais ceux-ci restent toutefois soutenables à ce stade. Il est important néanmoins de suivre de près l’évolution des variables macro-économiques à mesure que l’ampleur de l’impact de la pandémie deviendra plus visible.

Bio

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Ph. Banque mondiale

Jesko Hentschel a rejoint la Banque mondiale en 1992 et a depuis occupé diverses fonctions en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Afrique, en Europe et en Asie centrale. Hentschel s’est spécialisé dans la réduction de la pauvreté, le développement humain et les finances publiques. L’un des auteurs principaux de l’édition 2013 du Rapport sur le développement dans le monde consacrée à l’emploi, il a été directeur sectoriel pour le développement humain en Asie du Sud. Lors de sa dernière affectation, il a occupé les fonctions de directeur des opérations pour l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. De nationalité allemande, Hentschel est un économiste de formation. Il est titulaire d’un doctorat en commerce international, développement et économétrie de l’université de Constance (Allemagne). Il détient en outre un mastère en sciences politiques et planification dans les pays en développement de la London School of Economics (Royaume-Uni) ainsi qu’un mastère en agroéconomie de l’université du Wisconsin à Madison (États-Unis). Hentschel a vécu en Argentine, en Turquie et à Madagascar et, en plus de l’allemand, sa langue maternelle, parle l’anglais, l’espagnol et le français.

Plusieurs actions engagées

Le 17 mars dernier, le Groupe de la Banque mondiale (GBM) a mobilisé une enveloppe de 14 milliards de dollars afin d’accompagner les efforts déployés par les pays pour faire face à la propagation du Covid-19. Cet appui permettra de renforcer la préparation des systèmes nationaux aux urgences de santé publique. Ce qui comprend notamment la lutte contre la propagation de la maladie, le diagnostic et les traitements, mais aussi le soutien au secteur privé.
La Banque mondiale redéploie aussi des ressources dans le cadre de projets en cours, à travers des restructurations de projets et le déclenchement de dispositifs de financement à option de tirage différé en cas de catastrophe (CAT-DDO) comme c’est le cas pour le Maroc. A moyen terme, le GBM prévoit par ailleurs de déployer jusqu’à 160 milliards de dollars au cours des 15 prochains mois pour aider les pays à affronter les conséquences immédiates de la pandémie et favoriser le redressement de l’économie. Ce programme économique plus large aura pour objectifs d’accélérer le rétablissement des pays, créer les conditions propices à la croissance, soutenir les petites et moyennes entreprises et protéger les populations les plus pauvres et vulnérables. Il s’attachera en priorité à la lutte contre la pauvreté, l’accent étant mis sur les financements à l’appui de réformes et sur la protection des ménages les plus démunis et de l’environnement.

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Le Maroc a mis en place plusieurs mesures dès le début de la crise sanitaire. Pour permettre une reprise progressive, il est essentiel de développer une capacité de tests massive à l’instar d’autres pays en développement et mettre en place un dispositif efficace pour le traçage des individus en contact (Ph. Jarfi)

                                                                         

«L’accent mis sur la soutenabilité de la dette n’a pas changé…»

- L’Economiste: Les inquiétudes grandissent. Quels sont vos scénarios pour l’économie mondiale?
- Jesko Hentschel:
La progression de la pandémie implique des ajustements progressifs dans les mesures et politiques des Etats pour contrer ses effets sur le plan de la santé publique mais aussi sur l’économie. Ces ajustements, qui varient d’un pays à l’autre et au fur et à mesure de l’avancée ou du recul de la pandémie, ne nous permettent pas à ce stade de prédire précisément l’impact de la pandémie sur la conjoncture mondiale.
Comme de nombreux autres observateurs, la Banque mondiale met à jour ses prévisions presque toutes les deux semaines. Et nous pouvons d’ores et déjà affirmer que la plupart des régions du monde se dirigent vers une récession, y compris la région Mena. Presque aucun pays au monde n’échappe à la pandémie et même les pays producteurs de pétrole sont confrontés à la chute des prix du pétrole. Ces chocs entraîneront des impacts importants sur les emplois, ainsi que sur les personnes en situation précaire et menacent de faire basculer les ménages et les personnes dans la pauvreté.

- Les plans de soutien à l’économie pourraient entraîner plusieurs pays dans une sphère de dettes colossales. Comment y remédier?
- Bien avant la crise actuelle, le Groupe de la Banque mondiale travaillait avec les pays membres pour encourager la transparence de la dette et assurer une soutenabilité de la dette. Bon nombre des efforts déployés par l’institution pour aider les pays à faire face à la pandémie Covid-19 ont concerné des restructurations de projets et mobilisé des subventions et des crédits de l’IDA (Association Internationale de Développement, institution de la Banque mondiale qui aide les pays les plus pauvres de la planète). L’accent mis sur la soutenabilité de la dette n’a pas changé et nous travaillons en étroite collaboration avec les pays pour aider à mobiliser des financements de la manière la plus soutenable.

- Vous plaidez aussi pour un allègement de la dette des pays IDA. Quel est l’enjeu?
- Le Groupe de la Banque mondiale travaille en collaboration avec le FMI pour encourager les bailleurs bilatéraux à suspendre les dettes des pays IDA qui en font la demande. Cela contribuera à répondre aux besoins immédiats de liquidités de ces pays pour relever les défis posés par la pandémie et laisser le temps pour évaluer l’impact de la crise et les besoins de financement de chaque pays.
Nous avons invité les dirigeants du G20 à nous confier (BM et FMI) cette mission d’évaluation, y compris pour identifier les pays dont la dette n’est pas viable et pour préparer un plan d’action à destination des bailleurs de fonds pour répondre aux besoins de financement et d’allégement de la dette des pays IDA. Nous soumettrons cette proposition au Comité de développement pour approbation lors des Assemblées du printemps qui se tiendront de façon virtuelle les 16 et 17 avril.

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

                                                                         

L’impact des mesures de confinement

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Tant qu’un vaccin ou un traitement efficace ne sont pas disponibles, la seule approche possible pour ralentir la propagation du virus est de pratiquer la «distance sociale» dans le but d’éviter une saturation du système sanitaire. Ceci s’est traduit au Maroc, comme dans de nombreux pays, par l’instauration de mesures strictes de confinement.

Ces mesures ont bien sûr un impact énorme sur les entreprises et les ménages, puisqu’elles entraînent l’arrêt de toutes activités non-essentielles, et privent ainsi un grand nombre de travailleurs, notamment dans le secteur informel, de toute possibilité de revenu. Très rapidement, le gouvernement du Maroc a mis en œuvre un ensemble d’interventions ambitieuses, visant à atténuer l’impact du choc subi par ces travailleurs.

Le scénario de sortie de crise se révèle néanmoins complexe et la levée du confinement sera une étape cruciale pour assurer une reprise progressive de l’activité tout en contrôlant l’évolution de la pandémie. L’expérience des pays d’Asie, tels que Singapour ou la Corée du Sud, montre que trois éléments sont essentiels pour assurer un déconfinement progressif : (i) une massification du dépistage, (ii) la capacité d’isoler les cas positifs, y compris au sein des familles, et (iii) la capacité à identifier rapidement et tracker tous les contacts potentiels d’un cas positif. Sur ce dernier point, l’utilisation des données digitales apparait comme incontournable et le Maroc semble s’y inscrire en réfléchissant à mettre en place une application de traçage.

 

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