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    Analyse

    L’avortement «rend service» à la santé publique

    Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5608 Le 07/10/2019 | Partager
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    Le Pr Chafik Chraïbi est un militant de la première heure par la légalisation partielle de l’avortement. Ce gynécologue exerce depuis 35 ans à la maternité des Orangers au CHU Ibnou Sina à Rabat. Il a été démis de son poste de chef de service en 2015 «à cause de son passage» à l’émission Envoyé spécial de France 2 sur l’avortement. Le ministère de la Santé, du temps de Houcine El Ouardi, n’a pas apprécié. Son limogeage n’a pas donné lieu à une action en justice pour abus de pouvoir. «Pour moi, le débat en amont à la préparation du projet de loi sur l’avortement était prioritaire», déclare le Pr Charaïbi. Le projet de loi a été initié sur directive royale (Ph. Bziouat)

    Dr Chafik Chraïbi préside l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin. Ce gynécologue est le porte-étendard d’une légalisation partielle de l’avortement.

    En 2018, les juridictions pénales ont traité 35 dossiers d’avortement dont deux ayant entrainé la mort. Le ministère public insère ce chiffre dans sa rubrique «violence contre les femmes». L’avortement relève également des infractions portant atteinte à la famille et aux bonnes mœurs: 54 cas en 2018!

    Dans le premier cas, la femme est considérée comme victime: elle a été contrainte d’avorter par son mari ou un tiers. Dans le second, elle est plutôt coupable d’avoir volontairement avorté. Ce raisonnement juridique ambivalent interpelle. Un projet de loi est en cours d’examen au Parlement.       

    - L’Economiste: Que vous inspire l’affaire Hajar Raïssouni?
    - Dr Chafik Chraïbi: Le code pénal est absolument archaïque. Son article 453 doit changer en dépénalisant l’avortement ainsi que l'article 490 concernant les relations sexuelles hors mariage. Je travaille depuis dix ans sur le dossier de l'avortement. Je constate que la loi devient de plus en plus restrictive. La justice frappe depuis quelques mois d’une main de fer les mis en cause dans ce genre d’affaire. Ce n’était pas le cas avant. Je ne milite pas pour une légalisation totale de l’avortement. La société marocaine n’y est pas encore prête.

    - Les cabinets qui pratiquent l’avortement sont-ils nombreux?
    - Bien sûr. Quand il y a entre 600 et 800 avortements par jour, cela veut dire qu’il existe des praticiens qui le font. Il est vrai qu’ils sont hors la loi. Mais leurs actes médicaux rendent service. Une personne qui ne trouve pas de médecin va recourir à l’avortement traditionnel. Ce dernier est pourvoyeur de complications très graves, voire mortelles.

    - D’après les éléments du dossier auxquels vous avez eu accès, vous pensez qu’il s’agit d’une fausse couche...
    - Si l’on se réfère à l’expertise médicale, si l’on ose l’appeler ainsi, il n’y a pas de stigmates d’avortement provoqués: pince sur le col, déchirure... Le dosage de l'hormone bêta-hCG peut donner une idée sur l’âge de la grossesse. Dans le cas de Raïssouni, son taux était à 13.000 alors qu’il est question d’une grossesse de 8 semaines. Dans ce cas-là, le dosage de l’hormone devait osciller entre 50.000 et 100.000. Ce qui suppose que la jeune femme faisait  face à un arrêt de grossesse et donc à un avortement spontané, c’est-à-dire une fausse couche.

    - Le projet de loi sur l’avortement a été adopté le 6 juin 2016 par le Conseil de gouvernement. Est-il toujours d’actualité?   
    - Il est en cours de discussion au Parlement. Je me suis réuni, mardi 1er octobre à Rabat, avec une députée faisant partie de la commission qui travaille sur le projet de loi. Elle m'a assuré qu’ell-même et certains élus veulent élargir le champ d’application de la loi au-delà du viol, de l’inceste, des malformations fœtales et des troubles mentaux. Une réflexion est en cours sur le cas des mineures et celui des grossesses non désirées des mères ayant 4 enfants ou plus. Je milite pour amender l’article 453 du code pénal afin d’y intégrer une définition plus large de la santé. Elle doit englober la santé physique, psychique et sociale de la femme voulant avorter. C’est la définition établie par l’Organisation mondiale de la santé. Pour entrer par la grande porte, il ne suffit pas de se limiter à la liste exhaustive des cas où l’avortement serait permis. Beaucoup d’élus sont convaincus que la loi est liberticide. Certains, y compris du PJD, veulent légaliser l’avortement tandis que des partis politiques sont contre.

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    306 infanticides recensés en dix ans. Ce crime consiste à «donner intentionnellement la mort à un nouveau-né», indique l’article 397 du code pénal. Selon les cas, la loi prévoit plusieurs sanctions: peine de mort, réclusion perpétuelle ou emprisonnement. La mère, auteur principal ou complice, est punie de 5 à 10 ans de prison 

    - Vous avancez qu’il y a 200.000 avortements par an. L’Association marocaine pour la planification familiale fait plutôt état de 50.000 à 80.000 cas par an. Le ministère de la Santé n’a pas de chiffres, du moins non communiqués officiellement. Comment expliquez-vous ces estimations contradictoires?
    - Nous avons réalisé une étude en 2010 dans la région Rabat-Salé. Elle vaut ce qu’elle vaut puisqu’on ne peut pas avoir des chiffres exacts. Ses résultats ont été extrapolés sur le plan national. D’où nos estimations de 600 à 800 avortements par jour. Les deux tiers seraient des avortements médicalisés et un tiers traditionnel.

    - L’Ordre des médecins est le grand absent de ce débat.
    - C’est le mutisme total. L’instance ordinale ne s’est pas mobilisée dans l’affaire Raïssouni. Contrairement à certains praticiens, quelques gynécologues ont répondu présent au sit-in tenu mercredi 2 octobre devant le Parlement à Rabat. Mais pas vraiment beaucoup.
    Par ailleurs, et à ma connaissance, l’Ordre des médecins n’a pas élaboré la liste exhaustive des malformations fœtales et des handicaps mentaux où l’avortement serait accordé par la loi. Je ne sais pas pourquoi il ne l'a pas encore fait. Or, il est tenu de l’établir.

    Propos recueillis par Faiçal FAQUIHI 

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