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    «Entre foi et science, on n’est pas condamné à choisir»

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5550 Le 05/07/2019 | Partager
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    Bruno Guiderdoni, astrophysicien, spécialiste de la formation et de l'évolution des galaxies: «Le livre de la révélation nous incite à aller contempler le livre du monde pour y lire les signes de Dieu, et développer notre activité intellectuelle, notre recherche de la vérité. C’est ce que les musulmans de tous les siècles passés ont fait, et ils ont développé des méthodes scientifiques que nous utilisons encore aujourd’hui»

    Cela va faire presque 30 ans que Bruno Guiderdoni s’est converti à l’Islam. Une décision qu’il avait prise suite à «une réflexion personnelle sur le sens de la vie, et sur l’origine de la beauté du monde». Astrophysicien spécialiste de la formation et de l'évolution des galaxies, directeur de l’observatoire du Centre de recherche astrophysique de Lyon, il est aussi  fondateur d’un Institut des Hautes études islamiques. A la fois scientifique et croyant, il milite pour une articulation entre science et religion. Même si pour lui, la science a toujours raison. 

    - L’Economiste: Votre réflexion porte sur comment la pensée islamique pourrait intégrer la science du cosmos. La religion peut-elle s’immiscer dans la science?
     - Bruno Guiderdoni:
    Le regard que nous portons sur le monde est différent de celui de l’époque de la révélation. En tant que croyants, juifs, chrétiens et musulmans, nous devons comprendre comment la vision du monde proposée par la science, qui est un patrimoine commun à toute l’humanité, s’articule avec notre foi. La science est une entreprise de découverte du monde. Les religions, elles, nous enseignent à être meilleurs et à contempler la grandeur de Dieu. Les deux champs sont différents, mais il existe un point de rencontre. Si nous négligeons cela, nous en arriverons à faire dire à Dieu des choses erronées, ou à refuser, de l’autre côté, la science. Or les sociétés ont besoin des sciences. 

    - Vous êtes à la fois scientifique et croyant. Cela influence-t-il votre démarche?
    - La démarche scientifique est tout à fait cadrée, elle ne cède pas de place à la subjectivité. Néanmoins, en étant croyant, cela m’amène à essayer d’être honnête dans mes pratiques scientifiques, à être soucieux de la vérité, de l’éthique… beaucoup de mes collègues non croyants le sont aussi. Toutefois, cela donne du sens à ma pratique scientifique. En tant qu’astronome, je contemple un cosmos absolument immense. Il semble dépourvu de sens s’il n’est pas appréhendé du point de vue philosophique et théologique. Par exemple, que peut signifier le fait que l’humanité soit présente sur une petite planète parmi des milliards d’autres, au sein de 100 milliards de galaxies? 
    En regardant le monde et en l’explorant avec des télescopes, j’ai le sentiment de participer à une sorte d’adoration, de prière. La science nous dévoile un panorama absolument immense et tout à fait surprenant. Et justement, la grandeur de la création nous ramène à la majesté du créateur. Il existe une évolution cosmique, géologique, biologique, humaine… Dieu crée à travers le temps, et il ne cesse de créer. C’est pour cela qu’il y a toujours des nouveautés qui apparaissent dans le monde, de nouveaux animaux, plantes, êtres humains… Cette vision d’une création toujours renouvelée nous permet d’articuler la science avec les données théologiques. 
    - Chercher des énoncés scientifiques dans le Coran est aujourd’hui à la mode. Un scientifique peut-il adopter cette approche?
    - Les musulmans de tous les siècles qui ont précédé n’ont jamais procédé ainsi. Au contraire, ils ont vu dans le Coran une incitation à aller contempler le monde, à y lire les signes de Dieu, ayat Allah. Et ils ont développé des méthodes scientifiques que nous utilisons encore aujourd’hui. C'est-à-dire l’observation, l’expérimentation, les hypothèses, les tests des hypothèses… Ils n’ont pas eu besoin d’aller chercher dans les textes religieux. Le monde est comme un livre, il a le même auteur que le Coran, il a été écrit par le divin. Aller chercher des énoncés scientifiques dans le texte sacré traduit une double méprise. A la fois sur l’objectif de la révélation, qui est l’amélioration de soi et non pas la description du monde, et sur la nature de la science. 

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    «Le Coran attire l’attention des premiers musulmans sur les phénomènes cosmiques, naturels… Mais de là à affirmer qu’il y existe des énoncés quantitatifs, techniques... Ce serait se méprendre sur le texte sacré»

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    - Dans quel sens?
    - La science demande à contempler le monde pour essayer de comprendre les signes que Dieu y a mis. Et ces signes sont les régularités des lois que nous pouvons observer dans la nature, et dont l’origine est très mystérieuse du point de vue philosophique. Un croyant, lui, y voit la volonté du créateur. Le monde est ainsi compréhensible parce qu’il est le résultat d’une création. 
    En allant chercher dans le Coran des énoncés scientifiques, vous perdez complètement cette perspective qui a été celle de la grande période des penseurs musulmans, et ce pendant des siècles. Nous savons aujourd’hui que la pensée scientifique musulmane n’a pas duré seulement 50 ou 80 ans, comme le croyaient les Orientalistes de la fin du XIXe siècle. Elle s’est étalée sur des centaines d’années, et même jusqu’au XVIe siècle. 

    - Les spécialistes des «miracles scientifiques du Coran» arrivent pourtant à extraire des exemples très précis…
    - La bible a été rédigée 500 ans avant Jésus-Christ. Le Coran a été révélé 600 ans après J.-C. Entre les deux, la science grecque s’est développée dans la région méditerranéenne. La connaissance que les hommes et les femmes de l’époque de la révélation coranique possédaient était ainsi plus riche que celle de l’époque de la bible. Les gens étaient beaucoup plus au courant de ce que le monde recelait en termes de phénomènes. Le Coran fait donc allusion à cela. Il attire l’attention des premiers musulmans sur les phénomènes cosmiques, naturels… Mais de là à affirmer qu’il y existe des énoncés quantitatifs, techniques... Ce serait se méprendre sur le Coran. Les versets ne sont pas des indications techniques. Ils sont censés nous aider à nous améliorer et à nous rapprocher de Dieu. 
    Pourquoi aurions-nous besoin, en tant que musulmans, de prouver le Coran par la science. Sa beauté devrait nous parler par elle-même, et nous transmettre la foi, sans que nous passions par une science qui, par ailleurs, est toujours en évolution. Nous ne devrions pas fonder des valeurs censées être universelles et atemporelles sur des énoncés scientifiques qui, eux, sont susceptibles d’évoluer. 

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    «La science n’a pas épuisé le mystère du monde. Il est possible d’en avoir une lecture théiste, de la comprendre à la lumière de la foi»

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    - Vous avez vous-même étudié le Coran?
    - Oui, en toute modestie. C’est la beauté du texte et la force des images et symboles qui y sont proposés qui nous transforment, plutôt que des raisonnements scientifiques. La foi ne se trouve pas à la fin d’un processus rationnel. Elle est la condition même de notre existence en tant qu’êtres humains créés, selon la forme du miséricordieux. La fameuse fitra dont il est question dans la tradition islamique, signifie que l’image de Dieu est en nous dès le départ. Elle ne s’acquiert pas à l’issue d’un processus. Les premiers musulmans ont été frappés par la beauté du texte, sans avoir besoin de démontrer sa vérité par la science. Ce fut le cas de la grande période de la pensée musulmane, à l’ère des califats, des Abbasides... Dans notre groupe de recherche, nous essayons de prendre des exemples du passé, chez Avicenne, Al Ghazali, Averroès et d’autres, pour voir comment leur façon de voir le monde est encore pertinente aujourd’hui. Croire que la foi se démontre rationnellement serait l’affaiblir. En fait, la foi devrait pouvoir se libérer de la raison, tout en y étant construite.

    - La science a-t-elle définitivement pris le dessus sur la religion? 
    - La science a commencé il y a 25 siècles. Beaucoup pensent que la science moderne n’a pas débuté en Europe avec Copernic, mais plutôt dans le monde musulman avec de grands savants, comme Ibn Al-Haytham. La science a-t-elle gagné? Oui, et c’est tout l’enjeu de notre dialogue. Certains philosophes effectuent une lecture matérialiste de la science. Ils avancent qu’elle n’est plus compatible avec la foi. Pour nous, cette position n’est pas juste. Nous pensons qu’il est possible d’en avoir une lecture théiste, de la comprendre à la lumière de la foi. La science n’a pas épuisé le mystère du monde. Plus elle avance, plus des questions restent sans réponses. Parmi elles, l’origine de la matière, de la conscience… Cela nous ramène à notre destin sur terre et à la nécessité pour nous de comprendre ce que nous y faisons. Et c’est là où démarre la démarche spirituelle.  
    - Peut-on être un scientifique contemporain et en même temps être créationniste?
    - Je ne crois pas. Etre créationniste c’est penser que le discours scientifique est faux. En face, il faut y opposer un discours basé sur une compréhension littérale du texte sacré, que ce soit la bible, le Coran… Pour moi, ce n’est pas possible.

    - La science a-t-elle toujours raison?
    - Tout à fait. Cependant, la raison scientifique n’est pas dogmatique, elle  évolue. Actuellement, nous pensons que l’espace et le temps sont apparus il y a 13,6 milliards d’années, suite à une gigantesque explosion que nous appelons big bang. Nous possédons une description des différentes étapes de l’évolution de l’univers, et pour l’instant, tout est corroboré par les faits. Maintenant, est-ce une vérité absolue? La vérité de la science est relative. Ce qu’elle avance est corroboré par les faits jusqu’à preuve du contraire. Elle est différente de la vérité religieuse, que l’on trouve au terme de notre vie, et qui est l’un des noms de Dieu (Al haq). Croire que le monde a été créé il y a 6.000 ans comme le pensent certains fondamentalistes chrétiens va à l’encontre de la science. Cela dit, si l’on considère la création comme un don produit dans le temps et qui est continuel, nous pouvons à la fois y croire et accepter l’astronomie, le big bang…  

    - Les théories scientifiques évoluent, le texte sacré peut être réinterprété en fonction des époques… Finalement, il n’y a pas de vérité?
    - La vérité, seul Dieu la détient. Un texte sacré est vrai dans la mesure où il nous conduit à Dieu, sinon, à quoi sert-il? Sa vérité dépend de son efficacité à nous conduire vers le divin. Pour un croyant, le but de la vie humaine est la connaissance de son créateur. C’est son salut. Cette connaissance s’opère progressivement. Le Coran nous aide à faire cela, il nous enseigne ce que nous ne savions pas, comme l’indique la sourate Al Alaq. Il nous rappelle comment aller jusqu’à Dieu. 
    Les énoncés scientifiques sont vrais. Cela dit, le mot vrai est une facilité de langage. La théorie de la relativité générale d’Einstein, la physique quantique… sont toujours corroborées par les faits. Sauf que demain d’autres théories pourraient venir les bousculer. C’est pour cela qu’il n’y a pas de contradiction entre la vérité scientifique, admise jusqu’au jour où elle ne l’est plus, et la vérité religieuse qui, elle, est dynamique, toujours en transformation. 

    Averroès, l’immortel

    Le dernier des grands philosophes musulmans n’est pas mort. Sa pensée, taxée d’hérétique à son époque, est plus que jamais d’actualité, à l’heure où des musulmans contredisent la science pour rester fidèles à une compréhension littérale et rigide du texte sacré. «Averroès estimait que le monde peut être compris de façon rationnelle. Et une fois que la science a parlé, les théologiens doivent relire les textes sacrés pour ne pas faire dire à Dieu des choses fausses», explique Bruno Guiderdoni. «Il faut toujours se rappeler que la lecture du texte est une question d’interprétation. Aujourd’hui, nous le lisons avec les yeux des hommes et des femmes du XXIe siècle, et non avec ceux de l’époque de la révélation. Le Coran ne peut, par exemple, faire référence à une terre plate, ce que certains auraient pu penser au début de l’Islam», insiste-t-il. Pour lui, ce n’est pas la faute du texte, mais de la mauvaise interprétation qui en a été faite.   

     


    Réflexions abrahamiques

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    Kelly James Clark, chercheur à l’Institut Kaufman pour le dialogue scientifique et spirituel, est à l’origine du groupe de réflexions abrahamiques sur la science et la religion. Il est auteur, éditeur ou co-auteur de plus d’une vingtaine de livres, et auteur de plus d’une cinquantaine d’articles

    Une quarantaine de chercheurs, philosophes, théologiens et scientifiques de 19 nationalités, dont Bruno Guiderdoni, ont pris le pari, il y a trois ans, de réunir les trois confessions monothéistes autour d’une réflexion: Comment allier science et religion? Avec à la clé, des conférences dans plusieurs pays, articles et livres qui seront publiés. Le groupe, baptisé «Réflexions abrahamiques sur la science et la religion», dont l’idée est née aux Etats-Unis, a récemment été invité par l’Ecole Centrale Casablanca, pour des conférences à l’Institut français. «La science nous enseigne que le hasard fait partie de la structure du monde. Mais comment est-ce possible dans un univers dont Dieu détient le contrôle? Une partie de notre travail consiste à discuter de ce lien entre science et religion», relève Kelly James Clark, directeur du projet. Clark est auteur d’un livre sur la question. «Les jeunes étudiants sont souvent confrontés à des choix. Dans les pays à majorité musulmane, ils sont nombreux à penser que contre le fondamentalisme, la seule option est l’athéisme. Ils sont convaincus que les fondamentalistes n’aiment pas la science et se rangent ainsi du côté des athées. Or, il existe d’autres options», relève-t-il. Le groupe entend donc faire comprendre aux jeunes qu’ils ne sont pas acculés à un choix binaire. 

     

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