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    Si l’éducation était une recette de cuisine...

    Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:5510 Le 07/05/2019 | Partager
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    Miser sur le jeu pour augmenter l’appétit d’apprentissage de l’enfant. C’est l’esprit de l’approche finlandaise. Le projet de Marrakech permettra la formation de la première génération d’éducatrices marocaines sur les méthodes pédagogiques finlandaises dédiées au préscolaire (Ph. privée)

    Ergonomie, le dada d’Idriss Aberkane est le moyen, selon lui, de sauver le système éducatif actuel de son modèle fast-food. «Pour une éducation parfaite, il faut combiner ergonomie maximale et scalabilité maximale», préconise le neuroscientifique.

    Dans cette interview accordée à L’Economiste, il nous livre ses recettes pour l’épanouissement de l’enfant à l’école. Entre deux phrases, Aberkane nous apprend aussi qu’il collabore avec l’OCP pour leur modèle d’école innovante 1337 et l’Université Mohammed VI Polytechnique. Toutefois, pour les détails, c’est mystère et boule de gomme jusqu’ici. Les deux parties ne veulent pas en dire plus...

    - L’Economiste: Si l’école d’aujourd’hui était une recette de cuisine, quels ingrédients faudrait-il pour la réussir?
    - Idriss Aberkane
    : A mon avis, il ne faut pas tout balancer de l’école actuelle. Le système éducatif d’aujourd’hui tire sa grande force de son caractère massif. Il est capable de servir un million de couverts par jour. A certains égards, il a pris des vertus du modèle du fast-food. Ce constat a été fait par Ken Robinson bien avant moi. Même si le fast-food est le diable aujourd’hui, il faut lui reconnaître des vertus. Quant on se penche sur l’histoire de McDonald’s, à travers le film «The founder», nous pouvons observer leur méthode de rationalisation. Toutefois, je suis le premier à critiquer la rationalisation à outrance, comme celle de l’architecture. A mon sens, Le Corbusier a fait autant de mal que de bien. A force d’avoir rationalisé les bâtiments, il en a fait des «machines à habiter» comme il le disait. Ce qui a donné la banlieue parisienne. Pour l’éducation nous avons eu les mêmes excès. A force de sur-rationaliser l’éducation, nous avons laissé une place trop importante à la note et pas à la correction, ni à l’amour, ni à l’attention. Si l’on considère l’éducation comme un repas de connaissance, car c’est vraiment ça, c’est un repas où on mange du savoir. Nous pouvons le manger avec appétit ou simplement parce que l’on y est forcé. En revanche, pour servir un repas de savoir, l’école d’aujourd’hui a fait quelque chose de sans précédent dans l’histoire humaine. C’est de pouvoir servir des millions de couverts par jour. Ce qui est sa force. En Chine, cela va même à plus de 300 millions de couverts par jour.

    - Servir en masse n’est-il pas néfaste pour l’éducation des enfants?
    - Justement, la faiblesse d’un modèle pareil est que pour servir un million de couverts, la carte est réduite. Nous ne pouvons pas customiser. Si l’on reprend l’exemple de McDonald’s, il existe un seul Big Mac qui est le même pour tout le monde. A tel point qu’il existe aujourd’hui en économie le Big Mac index (qui référence les prix du Big Mac dans les différents pays du monde et permet d’estimer le coût de la vie). Mais cette scalabilité reste un atout de taille dans le système éducatif actuel. Par contre, ce qui lui fait défaut, c’est l’ergonomie. Penchons-nous sur un autre système, celui de Léonard de Vinci et François Ier. Ce dernier étant le roi, il était distrait par plein de choses. Il fallait être le génie de l’ergonomie pour garder son attention. L’ergonomie attentionnelle de Léonard de Vinci et François Ier c’est la perfection. Mais il n’est pas du tout massif puisqu’il n’y a que le roi qui peut se le payer. Pour revenir à la recette idéale, l’enseignement du XXIe siècle serait de prendre le meilleur de ces deux mondes, c'est-à-dire ergonomie maximale et scalabilité maximale. Si on y arrive, nous aurons l’éducation parfaite.

    - Que pensez-vous du modèle d’enseignement marocain?
    - L’un de ses plus grands échecs est d’avoir essayé de copier. En règle générale, l’Afrique cartonne quand elle décide de sauter des étapes. Elle arrive alors à faire de grandes choses. En Afrique subsaharienne par exemple, avant que les lignes fixes ne pénètrent, tout le monde avait déjà son téléphone portable. Le système éducatif marocain a échoué quand il a reproduit ce qu’avaient fait les Français dans les années 70 et 80. Par contre, lorsqu’il décide de sauter les étapes, il cartonne aussi. Et là, je fais référence aux écoles 1337 de l’OCP ou encore à l’Université Mohammed VI Polytechnique, qui est un très bon début. Même si elle s’appelle «polytechnique» et a ainsi tenté de copier le modèle français, ce n’est pas grave. Il n’a jamais été question de se départir de tout. Ces établissements développent des modèles pédagogiques nouveaux. Je peux en témoigner puisque je travaille avec eux. Pour moi, le destin de l’Afrique contemporaine c’est d’essayer de sauter les étapes. Et elle y parvient déjà. En revanche, quant elle se dit «mon Dieu je suis en retard, si les Français nous voyaient», là, en général, c’est l’échec assuré.

    - Hormis l’école, quelle est la responsabilité des parents en matière d’éducation des enfants?
    - L’éducation parentale ne doit pas être une corvée. Nous ne devons pas faire culpabiliser les parents par rapport à cela. Si nous continuons à le faire, nous détruirons l’éducation parentale. Elle doit être volontaire. Cela nécessite bien entendu de donner plus de temps libre aux parents. C’est très dur à dire pour moi puisque je suis chef d’entreprise, j’ai des employés aussi. Nous essayons de leur donner plus de vacances. Mais je constate immédiatement que cela pose des risques pour mon entreprise qui est jeune et qui peut avoir des besoins de trésorerie et autres. Octroyer plus de congés aux employés, ça peut faire mal. A l’échelle macroéconomique, et là c’est censé être à l’Etat de prendre sur lui ce risque, nous observons que les pays qui offrent plus de congés parentaux ont moins de criminalité et des problèmes de santé publique réduits, parce que les élèves sont mieux éduqués.

    - A l’ère du numérique, comment empêcher les enfants d’être noyés d’informations?
    - Clifford Stoll, qui est l’un des premiers hackers, a dit un jour que: «Les données ne sont pas des informations, les informations ne sont pas des connaissances, la connaissance n’est pas la compréhension, la compréhension n’est pas la sagesse». A travers cette déclaration, il explique que la data occupe le bas de la chaîne, viens ensuite l’information, suivie de la connaissance, puis la compréhension et enfin la sagesse. Ainsi, la valeur ajoutée est maximale quand on remonte, et qu’au fur et à mesure de ces étapes nous créons de la valeur. L’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) a permis aux machines d’occuper le bas de cette chaîne, ce qui est le cas pour les données et l’information. Par contre, le fait que l’IA commence à atteindre le stade de la connaissance (reconnaissance faciale, prise de décisions, stationnement de voitures...) suscite beaucoup de craintes. Aujourd’hui, internet nous permet d’aérer notre cerveau des informations subalternes. Comme elles l’ont fait auparavant en libérant nos bras, maintenant, elles doivent libérer notre tête. Mais cela ne veut absolument pas dire que l’on doit devenir chétif. Il ne faut pas que l’on abandonne l’effort intellectuel. Donc à mesure que les machines ne peuplent que le bas de la chaîne, le rôle de l’école est de ramener les élèves vers le haut. Elle doit leur apprendre comment interagir avec les machines et les piloter. Ils doivent acquérir la compréhension et la sagesse car ce sont des choses que les machines n’auront jamais.

    Propos recueillis par Tilila EL GHOUARI

     

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