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    Tribune

    Comment tuer la démocratie? En pillant le travail des journalistes!

    Par Sammy KETZ | Edition N°:5344 Le 05/09/2018 | Partager

    J’effectuais en octobre 2017 un reportage à Mossoul, l’ancienne capitale de l’organisation Etat islamique (EI), sur la rentrée des classes après trois ans de fermeture par les djihadistes, et je réfléchissais à la manière dont j’allais raconter le plaisir incommensurable ressenti par les enfants de cette ville martyre de retrouver les bancs de l’école qui leur avaient été interdits.

    J’étais assis avec le photographe, le vidéaste et le chauffeur de l’AFP dans un restaurant avant de repartir pour Bagdad, quand j’ai lu sur mon ordinateur un article qui m’a interloqué sans vraiment m’étonner, sur les débats européens relatifs aux «droits voisins» et au projet de leur application aux entreprises de presse.

    Le pillage par les plateformes

    Après cinq ans passés à sillonner la Syrie dévastée par la guerre, où j’avais manqué à plusieurs reprises de perdre la vie sous les balles de tireurs embusqués ou les obus d’artilleurs chevronnés, je venais d’arriver en Irak pour la troisième fois depuis l’invasion américaine de 2003.

    Soyons concrets, en plus de quarante ans de carrière, j’ai vu le nombre de journalistes sur le terrain diminuer de manière constante alors que les dangers n’ont cessé de croître. Nous sommes devenus des cibles et les reportages coûtent de plus en plus cher. Fini l’époque où j’allais à la guerre, en veste, ou en bras de chemise, un carnet dans ma poche, aux côtés du photographe ou du vidéaste. Aujourd’hui, il faut des gilets pare-balles, des casques, des voitures blindées, parfois des gardes du corps pour éviter d’être enlevés, il faut des assurances. Qui paie de telles dépenses? Les médias, et cela est onéreux.

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    Sammy Ketz, en septembre 2013 à Maaloula en Syrie, a tenté d’échapper aux tirs d’un sniper qui l’a pris pour cible, il a subi des bombardements en Iran et au Liban, vu de près des voitures piégées exploser en Irak. «Mais cette fois-ci, écrit-il, sentir que quelqu’un vous voit et cherche à vous tuer, je dois le dire, c’est assez troublant». «Mais ce n’était pas encore mon heure» (Ph. AFP)

    Or, les médias qui produisent les contenus et qui envoient leurs journalistes risquer leur vie pour assurer une information fiable, pluraliste et complète, pour un coût de plus en plus élevé, ne sont pas ceux qui en tirent les bénéfices. Ce sont des plate-formes qui se servent sans payer. C’est comme si vous travailliez mais qu’une tierce personne récoltait sans vergogne et à l’œil le fruit de votre travail. Si du point de vue moral c’est injustifiable, du point de vue de la démocratie ça l’est encore plus.

    Combien d’amis ont cessé de «raconter» car leur média fermait ou ne pouvait plus payer. Jusqu’à ce qu’ils rangent leur stylo, posent leur appareil photo ou leur caméra, ils avaient partagé avec moi des peurs effroyables, terrés derrière un mur qui tremblait autant que nous sous l’impact des explosions, des joies indescriptibles quand nous arrivions au but, que nous allions raconter au monde la «vérité» que nous avions vue de nos propres yeux, des rencontres inouïes avec des seigneurs de guerre et leur cour d’hommes armés jusqu’aux dents qui tripotaient leur pistolet ou leur poignard en souriant pendant que nous interrogions leur chef, la poignante tristesse qui s’emparait de nous face à des civils hébétés pris au piège, des femmes protégeant maladroitement leurs enfants alors que les balles entaillaient le mur du réduit où elles avaient trouvé refuge.

    Je suis convaincu que les députés européens abusés par un lobbying mensonger ont désormais compris que la gratuité d’Internet n’est pas en cause. Il s’agit de la défense de la liberté de la presse, car si les journaux n’ont plus de journalistes, il n’y aura plus cette liberté à laquelle les députés, quelles que soient leurs étiquettes politiques, sont attachés.

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    La magnifique salle plénière au Parlement européen de Bruxelles. De dos, des citoyens plus intéressés que les élus, très clairsemés. En première lecture, ces derniers n’ont pas vu les enjeux du texte dit des «droits voisins». Ils se sont «fait avoir» par le lobbying intéressé des GAFAM (Ph. AFP)

    De nombreuses fois, j’ai rencontré des gens assiégés, isolés, sans défense, qui demandaient seulement une chose: «Racontez ce que vous avez vu, ainsi nous aurons une chance d’être sauvés. «Dois-je leur dire: «Non, perdez vos illusions, nous sommes les derniers journalistes, bientôt vous n’en verrez plus car ils vont disparaître faute de moyens»?

    Chaque jour encore, les journalistes enquêtent dans tous les domaines pour informer les citoyens. Chaque année, des prix récompensent les journalistes les plus courageux, intrépides, talentueux. Il ne faut pas que ce siphonnage qui dépouille les médias des recettes auxquelles ils ont droit aboutisse un jour à ce qu’il n’y ait plus de prix à distribuer faute de candidats ayant eu les moyens d’aller sur le terrain.

    Il est temps de réagir. Le Parlement européen doit voter massivement en faveur de l’application de droits voisins aux entreprises de presse pour que vivent la démocratie et un de ses symboles les plus remarquables: le journalisme.

    Face aux bobards de Facebook et de Google: trouver le bon deal

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    Le marketing et le lobbying des grandes plateformes sont construits pour limiter au maximum la capacité de réflexion sur le caractère prédateur de cette nouvelle économie, sans foi, ni loi… ni impôt, qui vend les clients, vous et moi, qu’elle prétende servir gratuitement

    Il faut savoir que Facebook et Google n’emploient aucun journaliste et ne produisent aucun contenu éditorial, mais ils se rémunèrent par la publicité associée au contenu que les journalistes produisent.
    Les médias ont subi longtemps avant de réagir, s’en prenant aux conséquences plutôt qu’aux causes. Faute d’argent, on licencie les journalistes au point d’arriver parfois à la caricature: un journal sans journalistes ou presque.
    Désormais, ils veulent faire valoir leurs droits pour pouvoir continuer à informer, ils demandent que soient partagées les recettes commerciales avec les producteurs de ces contenus, qu’ils soient médias ou artistes. C’est ça, les droits voisins.
    Et bien sûr, il faut cesser de gober le mensonge colporté par Google et Facebook selon lequel la directive sur les droits voisins menace la gratuité d’Internet. Non. La gratuité existera sur Internet car les géants du Net, qui captent actuellement les contenus éditoriaux gratuitement et engrangent des recettes publicitaires de ce fait, peuvent rétribuer les médias sans faire payer les consommateurs.
    Difficile? Impossible? Pas du tout. Facebook a réalisé un bénéfice en 2017 de 16 milliards de dollars (13,8 milliards d’euros) et Google de 12,7 milliards de dollars (10,9 milliards d’euros). Facebook et Google n’emploient aucun journaliste. Il faut tout simplement qu’ils paient leur écot. Ainsi les médias continueront à vivre et eux participeront au pluralisme et à la liberté de la presse auxquels ils se déclarent attachés.

                                                                        

    Le contexte et l’urgence

    Au Maroc, la question de la protection des droits d’auteur, en presse mais aussi pour tous les créateurs  (musique, art…) n’est toujours pas posée, malgré la fréquence des pillages d’informations, des plagiats et des reproductions sans titre ni droit. Seuls les marques, dessins et procédés  commerciaux, au sens classique du terme, font l’objet d’une protection attentive. Les nouveaux textes qui couvrent l’activité numérique n’ont pas pris en charge d’étendre la protection des droits d’auteur, en «droit voisin». Rappelons que le Maroc, pour soutenir ses intérêts bien compris,  s’applique à faire converger ses dispositifs légaux avec ceux de l’Union européenne.

    En juillet dernier, le Parlement européen a rejeté la réforme européenne du droit d’auteur qui visait à l’adapter à l’ère numérique. Cette directive était défendue par les créateurs, les artistes et les éditeurs de presse. La réforme devait notamment créer un «droit voisin» qui aurait permis aux journaux, aux magazines et aux agences de presse, comme l’Agence France-Presse, d’être rémunérés lorsque leurs articles sont republiés en ligne. La réforme du droit d’auteur sera de nouveau débattue au Parlement européen lors de la session plénière de septembre; un débat qui devra être suivi de près au Maroc.

    La rédaction de L’Economiste

     

     

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