Culture

Festival: Gibraltar fait renaître la convivialité

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5300 Le 25/06/2018 | Partager
Un pont entre l’Afrique et l’Europe
Abolir les frontières physiques, politiques et virtuelles
Musique, arts visuels, cinéma, débats…
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Basé sur le principe de la convivialité, le festival investit les ruelles de la vieille ville de Gibraltar, où vivent différentes communautés (marocaine, espagnole, anglaise, italienne et indienne). Aux côtés de la programmation officielle, des concerts sont organisés dans différents espaces publics (Ph. Abo)

Des fils de barbelé séparant les pays, des décisions politiques impactant les citoyens, divisant des familles, des barrières sociales, culturelles, religieuses, des conflits régionaux…  En adoptant le thème «Borders», c’est de toutes ces frontières érigées par l’homme que traite cette 7e édition du Gibraltar World Music Festival (GWMF), qui s'est tenue du 19 au 21 juin dans l’enclave britannique.

Musiciens, artistes, penseurs… sont réunis autour du thème aussi passionnant que controversé: «Les Frontières». Face aux incertitudes soulevées par la décision du Brexit, le thème revêt certainement une grande importance, voire pertinence pour les habitants de ce territoire britannique d'outre-mer situé à l'extrême sud de la péninsule ibérique et, plus globalement, pour un monde incertain où les notions de migration  constituent une constante dans le discours public et où les frontières (politiques, physiques ou numériques) peuvent s’élever ou se renforcer par la guerre, la politique, la bureaucratie ou encore par  la technologie.

Le festival, qui se veut multidisciplinaire, réunit arts visuels, cinéma, musique et débats. «Le thème de cette année explore toutes les interprétations relatives aux frontières mentales, politiques, aux nouvelles technologies. Dans cette optique, notre programmation démontre une fois de plus que des artistes de différentes cultures peuvent simplement se rencontrer, créer et nourrir de grandes espérances...

Le festival est basé sur les valeurs fondamentales de la «convivencia», n'en déplaise aux détracteurs du monde dans lequel nous vivons», explique Yan Delgado, fondateur du GWMF. «Le principe est de proposer toutes formes de rencontres à travers un maximum d'expressions culturelles», précise ce Casablancais installé depuis près de 18 ans dans le Rocher, après un détour par la France et les Etats-Unis. 

C’est ce principe (convivencia) qui est utilisé pour décrire la période de l'histoire de l’Andalousie, quand musulmans, chrétiens et juifs vivaient en paix, où les idées culturelles s'échangeaient et la tolérance religieuse était respectée, que veut reproduire le festival.

Et quoi de mieux que la culture pour transmettre ce message? Sous la direction artistique du vibraphoniste et multi-instrumentiste emblématique, Orphy Robinson, le GWMF a concocté une programmation unique qui comprend des noms aussi respectés que Carleen Anderson, la chanteuse de soul et de jazz américaine, qui a remporté  de nombreux prix, ainsi que  Cleveland Watkiss MBE, une vocaliste sacrée «meilleure chanteuse de jazz  en Grande-Bretagne» par le quotidien London Evening Standard.

A ces artistes s’ajoutent les meilleurs musiciens de jazz de Grande-Bretagne, sélectionnés pour l'occasion: le guitariste Tony Remy, le flûtiste Rowland Sutherland, le violoniste cubain Omar Puente, le percussionniste italien Cosimo Cadore, l'harmoniciste et lauréat de l’académie Philip Achille et bien d'autres. L'un des points forts de l’évènement aura été certainement la série de concerts donnés dans le célèbre auditorium souterrain de St. Michael's Cave, des grottes magiques dominant le détroit et offrant une vue imprenable sur le Maroc, sur l'Afrique.

L’espace a accueilli cette année le groupe aux racines multiculturelles Quarter to Africa, qui fait bouger et sauter les frontières grâce à sa fusion des échelles de la musique arabe, des rythmes africains et gnawis avec toute une panoplie de groove, de jazz et de funk. Des master class ont également été proposées ainsi que des films tels que «Stranger in Paradise» (Guido Hendrikx, 2016), «Wallay» (Berni Goldblat, 2017), «Tête à Tête» ou encore «PolesApart».

Une programmation éclectique, depuis le rocher, lieu manifeste pour la rencontre Nord/Sud/Est/Ouest, selon le directeur du festival. «Nous ne cachons pas notre volonté de créer plus de ponts avec le Maroc afin de lui offrir le réseau du Nord que nous avons développé toutes ces années», précise Yan Delgado.

                                                                                   

Yan Delgado: Un pont avec le Maroc

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Né à Casablanca où il a vécu jusqu’à l’âge de 17 ans, Yan Delgado s’est installé à Gibraltar, il y a 18 ans, où il commence à travailler dans une banque. Rattrapé par une envie créative, un besoin de changer le monde par la culture, il se concentre aujourd’hui sur un festival qui réunit musique, cinéma, arts visuels et débats (Ph. DR)

- L’Economiste: Vous êtes Marocain, vous venez du monde de la finance... D’où vous est venue l’idée de créer un festival de musique à Gibraltar?
- Yan Delgado:
Je crois que cette envie a toujours été en moi. Au Maroc, je voulais absolument être animateur de radio. Et je me souviens que la RTM organisait des concours à Rabat. Avec des amis, nous sommes partis très tôt dans la capitale et j’avais gagné ce concours. Ce qui m’avait permis de frimer auprès de mon entourage. Mais la musique a toujours accompagné notre vie au Maroc. Mes parents chantaient à toutes les occasions, circoncisions, bar-mitsvah, cérémonies de henné…  Par ailleurs, j’ai aussi hérité des influences cap-verdiennes du côté de mon grand-père. Ce métissage m’a habité et accompagné tout au long de ma vie. Il y a 7 ans, suite à des soucis familiaux liés à la maladie de mon père à qui je dédie cette édition, j’avais envie de prendre un nouveau départ. C’est là qu’est partie l’idée de dépoussiérer ce patrimoine musical qui était en moi. J’ai donc créé une boîte de production. Ce qui m’a d’ailleurs permis de garder un pied dans la finance.

- Comment définissez-vous aujourd’hui l’identité de ce festival?
- C’est la convivencia! C’est un concept qui est très connu au Maroc. C’est là-bas que j’ai dû attraper cette maladie et j’essaie aujourd’hui d’être contagieux. C’est à partir de Gibraltar qu’il me semble possible de créer quelque chose de sympathique autour du bon voisinage. Ici, on essaye de reproduire ce modèle marocain du vivre-ensemble avec ses identités arabes, berbères et juives… A Gibraltar également, juifs, musulmans, anglicans, hindous… vivent en harmonie.

- Vous parlez de frontières physiques, politiques, religieuses, culturelles ou virtuelles. Est-ce que vous pensez qu’on peut casser ces barrières avec la culture?
- Oui c’est facile de le faire, bien que le projet soit difficile à mettre en place. La musique est un langage de l’âme qui parle à tout le monde. Après la 5e édition, nous avons décidé d’ouvrir le festival à la filmographie. Nous avons également intégré les talks et les conférences. Là, c’est un peu plus dur à installer. Il faut dire qu’il y a des conférences partout dans le monde et notre défi c’était de nous différencier de ce qui se fait ailleurs. Nous avons eu l’astuce de mettre des enfants et des jeunes adolescents face aux speakers. Du coup, nous proposons un projet d’éducation. Une éducation intuitive où nous martelons sans cesse notre message de convivencia: «bâtir des ponts entre les âmes et les terres».

Propos recueillis par Amine BOUSHABA

 

 

 

 

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