Dossier Spécial

Enseignement/Vision 2030: Les grandes nouveautés du ministre

Par Noureddine EL AISSI | Edition N°:5260 Le 26/04/2018 | Partager
Un nouveau dispositif pour le recrutement des enseignants dès septembre prochain
Orientation active pour l’accès aux facultés dès la rentrée 2019-2020, fini l’université en roue libre
Des cours de français dès la 1re année du primaire, comme dans les écoles privées
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Saïd Amzazi, ministre de l’Education nationale, reprend les rênes de l’université. Désormais, le choix des filières en roue libre est terminé. Il sera effectué en fonction des aptitudes et compétences de l’étudiant, en tenant compte évidemment des aspirations. «Une université, dans le cadre de son autonomie pédagogique, doit pouvoir examiner les dossiers des candidats et l’adéquation de leur profil avec les spécificités de la licence demandée. Elle doit pouvoir réorienter un candidat dont le projet personnel manque de cohérence», précise-t-il. Le début de la fin des fabriques à chômeurs? (Ph. L’Economiste)

Le nouveau ministre de l’Education nationale, Saïd Amzazi, a choisi L’Economiste pour sa première sortie médiatique. Rompu aux pratiques de l’enseignement pour y avoir fait carrière, Amzazi connaît les problématiques qui se posent au secteur et compte y apporter des solutions concrètes.

Le fait d’avoir occupé plusieurs fonctions lui sera d’un grand enseignement. Il est, en effet, passé d’enseignant universitaire à doyen, puis président d’université et a occupé en parallèle plusieurs postes dans le domaine de la recherche.

Dans cet entretien exclusif, le ministre de l’Education nationale annonce ses premières mesures et jette la lumière sur les dernières actions initiées avant son mandat.            

- L’Economiste: Le recrutement direct par contrat des enseignants est vivement décrié. On lui reproche d’intégrer des diplômés ne disposant pas de la formation pédagogique requise…
- Saïd Amzazi:
Nous sommes convaincus que la qualité de notre système éducatif sera, comme c’est le cas pour d’autres systèmes éducatifs, largement déterminée par celle de son corps enseignant.
Notre challenge aujourd’hui se résume à répondre à trois questions: Comment attirer les meilleurs profils vers le métier d’enseignement? Comment leur donner une bonne formation initiale? Et enfin, comment leur assurer le meilleur suivi possible tout au long de leur vie professionnelle?

- Comment le ministère a-t-il pourvu à leur employabilité?
- Pour les promotions 2016 et 2017 des enseignants recrutés par les académies régionales par voie de contractualisation, nous avons mis en place un dispositif de formation adapté depuis le lancement de cette opération d’envergure. Il est basé sur trois modes de formation: in situ sur le lieu du travail assurée sous un encadrement de proximité par les directeurs d’établissement, les inspecteurs des disciplines enseignées et des enseignants accompagnateurs parmi les plus expérimentés. Ensuite une formation à distance sous forme de Mooc, accessible à partir d’une plateforme dédiée, et enfin, une formation en présentiel dans les CRMEF (Centres régionaux des métiers de l’éducation et de la formation), organisée sous forme de 5 regroupements par année. Ces formations visent l’initiation au métier, les aspects pratiques des sujets traités dans les Mooc, et l’évaluation des compétences acquises par les enseignants. Rappelons aussi que parmi ces recrues, certaines détenaient une licence professionnelle de qualification aux métiers d’enseignement, d’autres avaient bénéficié du programme gouvernemental de formation de 10.000 cadres pédagogiques. Sans oublier les enseignants qui ont déjà exercé au sein d’établissements scolaires privés.
Pour la promotion 2018, nous avons adopté un schéma étalé sur un an et comprenant 6 mois de formation en présentiel dans les CRMEF. Ensuite, 6 mois de formation par alternance entre la classe et le CRMEF, complétée en parallèle par un enseignement sur plateforme tout au long de cette année.

- Quelles sont les formations prévues pour les futures nouvelles recrues?
- A l’avenir, les futurs enseignants, aussi bien ceux du primaire que ceux du secondaire, qui seront recrutés par les académies, se verront administrer une formation qui durera 5 années complètes après le baccalauréat et se déroulera dans trois espaces complémentaires de formation. Il s’agit des établissements universitaires, les CRMEF et les établissements scolaires d’exercice. Chacun de ces espaces aura en charge le développement de compétences spécifiques chez les futurs enseignants, dans un esprit de complémentarité et de coordination, comme le stipule la Vision stratégique 2030.

- Quel rôle joueront les universités pour cette nouvelle génération d’enseignants?
- Les établissements universitaires créeront dans ce cadre un nouveau cycle de 3 ans dédié à la formation de base des enseignants: le cycle de la licence d’éducation (CLE) qui démarrera dès septembre 2018. Une sélection sera organisée parmi les meilleurs bacheliers désirant accéder à ce cycle, en se basant sur leurs résultats obtenus au baccalauréat dans des matières qualifiantes, leurs aptitudes communicationnelles ainsi que leur motivation et leur aptitude pour les métiers de l’enseignement. Les titulaires de cette licence d’éducation pourront ensuite se présenter aux concours de recrutement des enseignants organisés par les académies.
Les lauréats de ces concours bénéficieront ensuite d’une formation de deux années dans les CRMEF précédemment citée qui sera sanctionnée par l’examen de qualification professionnelle pour l’exercice du métier d’enseignant conduisant à la titularisation de ses lauréats.

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Le nouveau ministre de l’Education nationale, Saïd Amzazi, est considéré comme l’un des fervents défenseurs de l’autonomie de l’université. Une autonomie fondée sur la contractualisation et la définition des objectifs à atteindre (Ph. L’Economiste)

- Comment l’université marocaine doit-elle s’y prendre pour arrêter enfin de fabriquer des chômeurs...?
- Tous les systèmes éducatifs à travers le monde reconnaissent le rôle crucial d’une bonne orientation universitaire en tant que tremplin pour la réussite de la vie socioprofessionnelle. Le choix d’une filière doit être effectué en tenant compte des aspirations, mais aussi des acquis et des compétences de l’étudiant. Il est donc bien évident que le modèle actuel de l’accès ouvert ne devra plus être de mise, puisqu’il laisse l’étudiant livré à lui-même, à ses choix.
Une université, dans le cadre de son autonomie pédagogique, doit pouvoir examiner les dossiers des candidats et l’adéquation de leur profil avec les spécificités de la licence demandée. Elle doit pouvoir réorienter un candidat dont le projet personnel manque de cohérence. Plutôt que de «sélection», je préfère parler d’«orientation active». Dans cet esprit, une liste de prérequis devra bien entendu être élaborée par les universités pour chaque filière proposée.

- En quoi cette démarche peut-elle s’avérer cruciale?
- Notre but n’est absolument pas de laisser des candidats sans inscription à l’université, mais au contraire de veiller à ce que chacun trouve la bonne place, que son profil lui permet d’obtenir, qui lui donne le plus de possibilités de réussite, de développement personnel et d’insertion professionnelle. Cette approche se révèle indispensable pour mener un plus grand nombre d’étudiants à la réussite, leur évitant ainsi d’abandonner leurs études en cours de route, ou de s’inscrire dans des filières sans issues professionnelles. Aujourd’hui, l’orientation des étudiants dans les filières à accès ouvert, qui drainent tout de même 80% des effectifs universitaires, est majoritairement basée sur un choix par défaut, et on ne peut que déplorer une telle sélection par l’échec. Pour contourner cette situation, nous envisageons désormais de mettre en place cette procédure d’orientation au profit des nouveaux bacheliers à partir de la rentrée 2019-2020. A son issue, l’étudiant aura le choix entre plusieurs parcours différenciés, mais dotés d’une importante pluridisciplinarité et de nombreuses passerelles.

- La Vision 2030 a prévu un dispositif linguistique pour améliorer la qualité de l’enseignement dans les différents niveaux. Où en êtes-vous dans cet énorme chantier?
- La nouvelle architecture linguistique et le renforcement de la maîtrise des langues prévus dans la Vision 2030 sont en cours de déploiement. Concernant tout d’abord les langues officielles arabe et amazighe, un travail d’harmonisation a été réalisé, notamment en partenariat avec l’IRCAM pour la langue amazighe. Ce travail a permis d’actualiser le curriculum de ces deux langues dans le cycle primaire à travers les thèmes abordés et les unités didactiques des deux programmes.
L’entrée en vigueur du programme «Lire pour réussir», relatif à la lecture précoce en langue arabe et introduisant la méthode syllabique, l’utilisation des contes et comptines ainsi que le développement de la créativité des élèves à travers la théâtralisation et la production collective de nouveaux contes, sont les principales innovations qui toucheront, à la rentrée prochaine, le curriculum de la langue arabe pour les deux premières années du primaire.
Parallèlement à cela, le ministère a démarré la mise en œuvre de la nouvelle architecture linguistique avec le renforcement de la maîtrise des langues étrangères, en introduisant la première langue étrangère, le français, à partir de la première année du primaire dans l’enseignement public lors de la rentrée scolaire 2017, à l’instar de ce qui est pratiqué dans les établissements privés. Ce changement s’accompagne du renforcement du volume horaire de cette langue en deuxième année primaire, en passant d’une heure et demie par semaine à quatre heures à partir de la rentrée prochaine, et en perpétuant l’approche actionnelle qui a déjà montré son efficience au niveau du primaire.

- Et pour les autres langues?
- Pour l’anglais, nous avons lancé, avec des partenaires, une étude sur les conditions de déploiement à moyen terme de l’enseignement de cette langue à partir des dernières années du primaire, afin de permettre par la suite un enseignement de certains contenus en anglais au niveau de l’enseignement secondaire qualifiant. Les résultats de cette étude seront disponibles dans les deux prochains mois.
Quant aux troisièmes langues étrangères: espagnol, italien ou allemand, qui seront des matières optionnelles au niveau du secondaire qualifiant, elles seront réparties dans des lycées ciblés au sein de chaque académie, afin d’optimiser les RH dont dispose le ministère et de limiter la dispersion de nos partenaires étrangers. Le déploiement de ces mesures se fera bien entendu en concomitance avec la révision des programmes et des examens du cycle du baccalauréat.

Décrochage scolaire,les premiers résultats

Concernant le problème du dérochage scolaire, Amzazi est catégorique. «Il faut s’attaquer à ses causes internes (école et son environnement) et externes (situation sociale de la famille de l’élève). Plusieurs actions ont été lancées dans le cadre d’une approche multidimensionnelle. En plus de l’amélioration du cadre de vie au sein de l’école via les travaux de réhabilitation et de rénovation, d’autres programmes à vocation sociale ont été initiés. Il s’agit à titre d’exemple de la restauration et l’hébergement qui concernent plus de 1,4 million d’élèves et l’initiative royale «Un million de cartables» avec plus de 4 millions d’élèves bénéficiaires. A cela s’ajoute le programme «Tayssir» de transferts monétaires conditionnés aux familles qui concernent plus de 860.000 élèves. «Ces actions ont permis d’enregistrer des progrès depuis 2008», indique Amzazi. Ce dernier rappelle que le taux d’abandon scolaire est passé de 4,6% à 1,2% au primaire, de 13,1% à 10,2% au secondaire collégial, et de 15% à 9,6% au secondaire qualifiant. En valeur absolue et durant la même période, le nombre d’élèves qui décrochent de leur scolarité, tous cycles confondus, a diminué de 37%, passant de 445.000 élèves à 279.000.

Le préscolaire, le parent pauvre

Beaucoup de travail reste à faire pour généraliser le préscolaire qui a un impact capital sur les acquis cognitifs de la petite enfance dans la réussite future des élèves. Le taux de préscolarisation enregistré en 2016-2017 au niveau national est de l’ordre de 54,2 % avec seulement 38,6% pour le milieu rural. Actuellement, l’enseignement préscolaire est majoritairement assuré par le secteur privé au niveau urbain, rappelle le ministre. Les investisseurs créent des institutions privées dans certaines régions favorisées, mais tendent à négliger les zones rurales ou défavorisées, renforçant ainsi le fossé éducatif et l’inégalité des chances entre les régions urbaines et les zones rurales, regrette Amzazi. Cependant, ce  dernier tient à rendre hommage aux acteurs privés et associatifs qui interviennent dans ce secteur avec un engagement, un patriotisme et un sens de l’organisation. A ce titre, il cite particulièrement  la FMPS (Fondation marocaine pour la promotion de l’enseignement préscolaire), la Fondation BMCE pour l’éducation, la Fondation Mohammed VI des œuvres sociales ainsi que les associations Ladies Circle, Injaz al Maghrib et Zakoura. Le ministre est convaincu que la généralisation du préscolaire nécessite une approche participative, s’appuyant sur la sensibilisation et la mobilisation de tous les acteurs de la société.

Propos recueillis par Noureddine EL AISSI

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