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    Complexes inégalités

    Par Michael HEISE | Edition N°:4917 Le 15/12/2016 | Partager

    Michael HEISE est économiste en chef du groupe Allianz, auteur de «Emerging From the Euro Debt Crisis: Making the Single Currency Work» (Ph. MH)  

    Depuis 2013, année de publication de l’étude abondamment commentée de Thomas Piketty sur la répartition des revenus et du patrimoine, les inégalités sont au premier plan du débat public dans la plupart des économies avancées, tenues pour responsables de tous les maux, de la croissance atone à la productivité médiocre, de la montée du populisme au vote pour le Brexit. Mais les inégalités restent mal définies, leurs effets apparaissent très variables, et leurs causes font l’objet de vifs débats. Même la question la plus simple – à partir de quel niveau les inégalités deviennent-elles insupportables – semble ne pas pouvoir trouver de réponse. Il est impossible de définir un «taux naturel d’inégalités» qui caractériserait une économie à l’équilibre, un niveau que les responsables politiques pourraient s’efforcer d’atteindre. Au contraire, les taux d’inégalités des différents pays sont comparés les uns aux autres dans une perspective étroite, qui ne tient compte ni des grandes tendances économiques, ni des conséquences spécifiques aux différents environnements sociaux des inégalités de patrimoine sur les populations. Alors que tout le monde semble se plaindre des inégalités, les richesses sont plus largement distribuées que jamais au niveau mondial. Au cours des seize dernières années seulement, le nombre de personnes pouvant prétendre compter parmi les classes moyennes globales – soit, selon les seuils admis aujourd’hui, des gens dont le patrimoine financier est compris entre 7.000 et 42.000 euros (entre 7.400 et 44.600 dollars) – a plus que doublé, pour dépasser largement le milliard, soit 20% environ de la population mondiale. Et les classes moyennes ne sont pas les seules dont l’effectif progresse. A la fin de l’année dernière, environ 540 millions de personnes dans le monde pouvaient se compter parmi les riches, avec un patrimoine supérieur à 42.000 euros. Ce sont 100 millions de personnes de plus – soit 25% – qu’en 2000. Les raisons d’une telle progression sont à chercher du côté des économies émergentes notamment de la Chine. Et, de fait, nombre de ceux qui ont rejoint le groupe des plus riches n’appartiennent pas aux pays traditionnellement considérés comme «riches». Bien au contraire. Les Etats-Unis, le Japon et l’Europe occidentale ne concentrent plus que 66% des ménages les plus riches dans le monde, alors qu’en 2000, plus de 90% y vivaient encore. Au niveau national, les inégalités augmentent, mais seulement par endroits.

    Dans les économies émergentes, la part de la richesse nationale détenue par les classes moyennes est en hausse, marquant une baisse des inégalités de patrimoine. C’est avant tout dans le monde industrialisé que les inégalités augmentent et que la part du patrimoine que détiennent les 10% les plus fortunés connaît la plus forte croissance. Ce décalage est imputable, pour partie, à la crise financière, qui a plus durement frappé les pays avancés, notamment l’Europe. Mais les politiques d’expansion monétaire menées par les banques centrales des pays avancés ont aggravé la situation. Ces politiques ont gonflé les prix des actifs – notamment des obligations et des actions – détenus dans leur grande majorité par les ménages fortunés. Dans le même temps, elles ont été préjudiciables aux épargnants des classes moyennes, qui dépendent géné- ralement d’instruments d’épargne, comme les dépôts bancaires, moins réactifs. Les taux d’intérêt nuls, puis, bientôt, négatifs, ont pé- nalisé ces épargnants. D’autre part, si les mé- nages médians bénéficient généralement de taux d’emprunt moins élevés, les ménages plus riches en profitent plus encore, grâce, notamment, aux économies réalisées sur les prêts hypothécaires, plus importants comparativement aux revenus pour les classes moyennes supérieures. Mais l’impact de ces politiques monétaires très souples s’étend bien au-delà de leurs effets immédiats sur les revenus et le patrimoine. Les populations des pays avancés sont en voie de vieillissement rapide, et il y devient plus important que jamais d’épargner pour ses vieux jours. Or les taux d’intérêt très bas réduisent le taux d’accumulation des actifs qui composeront les pensions de retraite ; ainsi tous les ménages, à l’exception des plus riches, devront-ils dans les années à venir, sinon dès aujourd’hui, augmenter leur épargne et diminuer leurs dépenses de consommation. La baisse des dépenses au cours de la vie aura finalement des conséquences négatives sur la croissance et peut être considérée comme un générateur potentiel de fracture sociale pour les prochaines générations. Les différences d’une économie à l’autre – y compris entre des pays qui ont, techniquement, le même niveau d’inégalités – viennent encore compliquer le tableau. Il suffit de considérer, pour s’en rendre compte, les disparités entre les Etats-Unis, le Danemark et la Suède, trois pays qui comptent parmi les sociétés les plus inégales pour ce qui concerne la répartition du patrimoine. Le Danemark et la Suède sont connus pour leur système très développé de protection sociale; l’éducation y est gratuite et le taux d’activité sur le marché du travail très élevé. En outre, le Danemark a pris la tête, en 2016, du classement établi par le Rapport mondial sur le bonheur des Nations unies, ce qui laisse entendre que les inégalités de patrimoine ne troublent guère les Danois. En revanche, aux Etats-Unis, où nombre des protections sociales accordées par les deux pays d’Europe du Nord sont inexistantes, les inégalités ont un effet très perturbateur. L’accroissement des inégalités de patrimoine y a été plus marqué au cours de la décennie écoulée que partout ailleurs dans le monde. Aujourd’hui, les Etats-Unis ont la classe moyenne la moins développée, puisqu’elle ne possède que 22% des actifs financiers, moitié moins que la moyenne des autres pays industrialisés; en revanche, la concentration des fortunes y est sans équivalent. Comme en Europe et au Japon, la crise financière et les politiques monétaires qui se sont ensuivis constituent probablement les causes majeures de cette évolution. Mais on peut aussi compter au nombre des autres facteurs la révolution numérique, qui s’avère de plus en plus, du moins pour ses principaux acteurs, un «catalyseur de richesses». Dans tous les cas, il faut admettre que la situation des Etats-Unis est extraordinaire. Ils ne représentent pas l’état du capitalisme occidental. Ils sont l’exception et non la règle. Tout cela importe évidemment dans la lutte contre les inégalités. Pour le dire simplement: si les causes et les conséquences des inégalités diffèrent d’un pays à l’autre, il doit en aller de même pour ce qui concerne les remèdes. Dans certains pays, en Europe du Sud, par exemple, il est indispensable de lutter contre le chômage pour que les ménages aux revenus moyens et infé- rieurs puissent épargner et consommer. D’autres pays doivent avant tout s’efforcer d’améliorer la situation de l’épargne à long terme, grâce, par exemple, à des régimes professionnels de retraite complémentaires. Dans d’autres pays encore, il serait souhaitable de réduire la charge de l’impôt, notamment sur les bas et moyens salaires. Il reste cependant une mesure qui pourrait profiter à beaucoup de pays connaissant actuellement les niveaux d’inégalités les plus élevés. Les banques centrales doivent baisser le rideau sur les taux d’intérêt nuls et plus encore négatifs. Une telle initiative serait certainement un bon départ pour combattre la montée des inégalités de patrimoine.

    Traduit de l’anglais par François Boisivon

    Copyright: Project Syndicate, 2016

    www.project-syndicate.org

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