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    Reportage

    Hammam durable: Biomasse, grignon

    Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:4896 Le 11/11/2016 | Partager
    Entamé en 2014, le concept prend. 5 hammams-vitrine déjà réalisés dans 4 villes
    Une nouvelle chaudière biomasse, un nouveau combustible: le noyau d’olive concassé
    20% du chauffage assuré par un système solaire
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    Equipements et installations pour chauffage à base de grignon d’olives et de biomasse. Ce dispositif assure jusqu’à 80% de la chaleur du hammam. Le reste (20%) provient du solaire (Ph. JM)

    «La rénovation est une bonne chose. Avant, les fernatchis (chaufferies) étaient dans un état lamentable. Je devais gérer les problèmes de voisinage à cause des grandes quantités de fumées. Je pense que tous les hammams du Maroc doivent faire ce genre de rénovation.» Ce témoignage est de Hassan Doukhili, gérant de quatre hammams à Marrakech appartenant tous aux Khaldoun, une famille investie dans le secteur des hammams traditionnels depuis plus de 20 ans (1994). Ancien caissier dans un hammam, il s’occupe désormais de la gestion du personnel, de la gestion des stocks, du suivi de l’entretien et des réparations… Et Doukhili, qui avait travaillé aussi dans une gravière, à partir de 1992 avec la même famille Khaldoun dans le secteur du BTP, de nuancer: «Mais ces rénovations sont coûteuses, donc l’Etat doit aider les propriétaires de hammam. Si on continue comme ça, dans quelques années, les hammams vont devoir fermer.
    Le bois est de plus en plus rare, donc de plus en plus cher…» Ce professionnel du secteur a tout dit dans ce témoignage tiré d’un document sur le projet des «hammams durables au Maroc», mis à la disposition du public quelques jours avant l’entame de la COP22, par l’association marocaine «Energie, solidarité et environnement» (EnSEn). Un ambitieux projet dont la mise en œuvre est assurée conjointement par cette ONG marocaine, et une autre française, le «Groupe énergies renouvelables, environnement et solidarités» (GERES), toutes deux spécialisées dans les énergies renouvelables.
    Le constat qu’elles ont dressé avant d’entamer la mise en œuvre de ce programme est sans appel: «les infrastructures globalement énergivores, les chaufferies généralement obsolètes des hammams, et quelques mauvaises pratiques entrainent une pollution importante et une surconsommation de bois et d’eau».
    Ce «hammam durable», qui ambitionne de révolutionner le bain maure traditionnel en améliorant son efficacité énergétique tout en le préservant comme patrimoine culturel du Maroc, est, selon Dénia Haddaoui, la coordinatrice du projet,  «le fruit d’une longue réflexion et c’est la continuation d’autres entreprises du même genre entamées dès le début des années 2000». Objectif: rendre le hammam traditionnel marocain plus économique dans sa consommation d’eau, plus écologique, et moins énergivore. Un hammam consomme en effet, en moyenne, une à deux tonnes de bois et entre 60 et 120 m3 d’eau par jour. Eau et bois représentent 75% de sa charge. Un seul baigneur, selon les professionnels du secteur, consomme 120 litres d’eau chaude, qui nécessitent 4 à 5 kilogrammes de bois pour chauffer. Imaginer les dégâts que cette surconsommation représente pour le patrimoine forestier marocain. On estime entre 5.000 et 12.000 le nombre de hammams opérationnels (les données des professionnels interrogés ne sont pas concordantes), dont un millier dans la seule ville de Casablanca. Leur consommation de bois est estimée à 2 millions de tonnes par an. C’est l’équivalent de 10.000 ha de forêts qui partent en fumée chaque année!

    Quartiers populaires de préférence!

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    Coffret de commandes pour gérer le système solaire. Un mini-CSP (concentrateur solaire parabolique) couplant deux chaudières biomasse (Ph. Watersol Maroc)

    L’idée des initiateurs du hammam durable est donc d’accompagner, à titre gracieux, les propriétaires des hammams beldi «dans les quartiers populaires de préférence, dans la rénovation de leur système de chauffage qui évite la pollution et la surconsommation du bois et d’eau, tout en permettant aux usagers de payer un prix ne dépassant pas les 10 DH», assure Haddaoui. En 2015 et 2016, 5 hammams-vitrine dans quatre villes (Rabat, Casablanca, Marrakech, Meknès) ont été rénovés pour un coût global de 4 millions de DH (environ 360.000 euros). «Plus de 50% ont été financés par des crédits à taux zéro. L’économie annuelle réalisée par chaque propriétaire est de l’ordre de 100.000 à 200.000 DH, alors que les émissions de CO2 évitées représentent souvent 50 à 60%», ajoute Haddaoui.  Parmi ces cinq bains maures rénovés, il y a hammam Masmoudi au quartier éponyme dans la ville ocre géré par  Doukhili, l’un des quatre hammams appartenant à la famille Khaldoun.

    Rien ne se perd, tout se transforme...

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    Le coût de la rénovation d’un hammam et sa configuration durable tourne autour de 4 millions de DH. Plus de 50% sont financés par des crédits à taux zéro. Ce qui revient à une économie de 100.000 à 200.000 DH. Les économies d’émissions de CO2 varient entre 50 et 60% (Source: Watersol Maroc)

    Lundi 7 novembre, le jour de l’entame de la COP22, nous nous y sommes rendus sur place pour observer de près le résultat de ce travail. Deux ingénieurs au service de la famille Khaldoun nous reçoivent: El Mehdi Khaldoun, le propre fils du patron, ingénieur en génie civil, lauréat de l’Ecole Polytechnique (EPFL) de Lausanne, et Mickaël Benhaim, directeur de la société Watersol Maroc, ingénieur en énergies renouvelables de la même école polytechnique helvétique. Nous jetons un coup d’œil d’abord sur les salles du hammam, aucun changement, le même décor, la même architecture de tout hammam traditionnel: un vestibule, donnant accès à une première pièce, la salle de déshabillage et de repos, puis il y a la salle tiède où l’on se livre aux mains du masseur, après quoi il y a la chambre chaude ou étuve. Le changement n’est pas là, il est dans  la salle technique où sont installées les nouvelles infrastructures du nouveau système de chauffage. Ce qui saute aux yeux de prime abord en accédant à cette salle, ce sont des tonnes de noyaux d’olives concassés (grignon d’olives) qui avalent une partie des lieux. Adieu le bois, c’est désormais la biomasse renouvelable, l’énergie utilisée désormais comme combustible par la famille Khaldoun dans les trois hammams modernisés, dont Masmoudi, objet de cette visite. «Nous avons choisi ce combustible végétal, au lieu d’un autre, pour une raison simple: l’olivier est à profusion à Marrakech et dans la région, et donc le coût de transport est dérisoire. Mais on aurait pu utiliser d’autres déchets végétaux en tant que combustible pour chauffer l’eau et les salles, comme les coques d’argan ou les noyaux d’abricots», nuance Benhaim, le patron de Watersol Maroc, qui a commencé sa carrière dans le thermique avant de se lancer dans les énergies renouvelables.

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    Deuxième remarque en accédant à la salle technique: la chaudière métallique traditionnelle disposée au-dessus d’un feu de bois pour chauffer l’eau et les salles du hammam a cédé place à un nouveau dispositif de chauffage, deux chaudières biomasse dites «à hautes performances énergétiques» d’une capacité de 115 kw chacune,  qui chauffent l’eau sanitaire et le plancher chauffant. Elles sont reliées à une nouvelle tuyauterie pour canaliser l’eau sanitaire vers les robinets des salles. La fameuse chebka conduisant la chaleur de la salle de combustion vers la salle chaude (l’équivalent de l’hypocauste des thermes romains, des voûtes en sous-sol permettant de chauffer les salles avec des fumées) du hammam traditionnel a disparu pour céder place à «des serpentins jugés plus efficaces pour chauffer le plancher», expliquent les deux ingénieurs. Khaldoun et Benhaim. Au-dessous de la nouvelle chaudière performante, au lieu du bois, des grignons d’olives crépitent ne dégageant aucune fumée, ou très peu. Ce n’est pas fini, «les cendres sont récupérés et vendus comme engrais agricole. Autrement dit, le produit est deux fois recyclé, comme noyau d’olive d’abord, et comme engrais après sa combustion ensuite»,  se félicite Benhaim. Rien ne se perd, tout se transforme. En face de la chaudière, dans un coin, est accroché un schéma explicatif de tout le nouveau système de chaufferie estampillé Watersol Maroc.
    Un autre détail, la température et le volume d’eau produits par ce nouveau dispositif de chauffage peuvent être visionnés et contrôlés à distance à travers des capteurs reliés à Internet.
    Signalons que 80% de la chaleur du hammam dans le nouveau dispositif sont produits par ces grignons d’olives (au lieu du bois) qui chauffent la chaudière. Les 20% restants? Ils sont confiés au système solaire naturel, -Marrakech est ensoleillé plus de 300 jours par an-, un micro CSP (concentrateur solaire parabolique) couplant le travail des deux chaudières biomasse. C’est un préchauffage solaire de l’eau neuve (15°C) qui est préchauffée à 25-30°C par des capteurs solaires avant d’être chauffée par la chaudière. Coût de cette nouvelle installation de hammam Masmoudi, opérationnelle à partir du mois d’août 2016: 1million de DH.
    La modernisation énergétique de ce hammam a été entreprise dans le cadre du programme «Hammam durable», lequel est financé à hauteur de 1 million d’euros par le FFEM (Fonds français pour l’environnement mondial) et appuyé par le Fonds de dotation Itancia (55.000 euros) et le Pnud (13 000 euros). A court terme, ce programme vise une quarantaine de hammams à l’horizon 2017, quitte à ce que cette expérience soit généralisée par la suite à tous les autres.
    Les deux acolytes, Khaldoun et Benhaim, avant même que leur chemin croise celui des deux ONG partenaires dans le projet du hammam durable, ont entrepris eux-mêmes la rénovation énergétique de deux autres hammams appartenant à la même famille Khaldoun, sans l’intervention des deux ONG marocaine et française.  Le premier est hammam Karam, au quartier Al Koudia dans la même ville de Marrakech. Ayant pris la gestion et l’exploitation de tous les hammams de la famille en plus de sa gestion d’une entreprise de matériaux de construction et de projets immobiliers,  Khaldoun fils (le père, Abdelghani, le patron, est ingénieur de son état aussi) a mûrement réfléchi à un système de chaufferie, qui soit propre et économique, autre que le traditionnel basé sur une chaudière classique et exclusivement sur du bois. En 2012, il se tourne d’abord vers le solaire en installant des panneaux sur la terrasse, «ce système ne nous a permis d’économiser que 20% de notre consommation de bois, mais c’est déjà pas mal», constate Khaldoun. Ce n’est pas suffisant, l’apport du solaire n’est pas à négliger mais il est limité, pour deux raisons, nous explique-t-il. D’abord, il ne génère pas suffisamment de stock d’eau chaude, «et le bois

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    continue d’assurer 80% de la chaufferie», se désole-t-il. Son expérience de technicien aidant, pour échafauder un autre système plus performant, il fait appel à l’expérience de Benhaim aussi, en matière d’énergies renouvelables, pour monter le projet de la chaufferie biomasse. Cette chaufferie est alors ajoutée au solaire, et elle commence à fonctionner à partir de 2013. L’investissement (1 million de DH) a été assuré par des fonds propres de la famille Khaldoun.
    Suivie de près par l’Agence nationale de développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique (Aderee), anciennement appelée Centre de développement des énergies renouvelables, cette expérience servira comme modèle pour la modernisation énergétique d’un troisième bain, hammam Ajiad sis quartier M’hamid. Mais pas avant que l’Aderee fasse un rapport détaillé sur cette nouvelle chaufferie, avec une conclusion prometteuse: une économie de 50% par rapport aux «chaudières améliorées».
    Aux premières années 2000, en effet, ce type de chaudière (améliorée) a vu le jour bien avant le projet de hammam durable, dans le cadre du programme «Bois-Energie» élaboré par le Centre de développement des énergies renouvelables (CDER). Mis en œuvre en partenariat avec les fédérations de propriétaires de hammams dans les villes et les associations de développement local en milieu rural, ce programme visait quatre objectifs: l’augmentation de l’efficacité énergétique des hammams, l’amélioration des conditions de travail des chefs de chaufferie («fernatchis»), la protection de la forêt et de l’environnement, et l’accroissement de la rentabilité des hammams en tant qu’entreprises.
    La troisième modernisation de la série assurée par ce couple d’ingénieurs concerne hammam Ajiad. Celui-là est venu dans le cadre d’un appel à projet lancé par  l’institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (Iresen). Créé en 2011 par le ministère de l’Energie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, et plusieurs acteurs clés du secteur énergétique au Maroc, cet organisme finance en effet une quinzaine de projets par an en rapport avec les énergies renouvelables. Les nouvelles installations énergétiques du hammam Ajiad ont coûté 1,1 million de DH, financés entièrement par l’Iresen. Il ouvrira ses portes pendant cette COP22.
    Les protagonistes des trois hammams durables réalisés à Marrakech ne se sont pas arrêtés au volet purement technique d’amélioration de leur efficacité énergétique, mais ils ont tissé une relation de coopération avec l’université Cadi Ayad de Marrakech, volet recherche. Abdelkader Outzourhit, professeur et chercheur à la faculté des sciences et techniques et directeur du Laboratoire de physique du solide et des couches minces (en charge de la conception, l’installation, le suivi et l’étude du couplage de systèmes à énergies renouvelables) a suivi la modernisation du hammam Karam et a trouvé l’expérience fort intéressante. Depuis, l’université relève jour après jour les données sur le fonctionnement des trois hammams pour les traiter et les analyser, avec comme objectif final de dégager un modèle optimum de transformation énergétique qui soit le plus efficace, le plus rentable et le plus écologique. Bref, un hammam durable qui préserve l’environnement et lutte contre le changement climatique.

    Programme Bois-Energie

    AU milieu des années 1990, après une étude sur la déperdition de l’eau et la consommation débridée du bois, le Centre de développement des énergies renouvelables (CDER) entame une recherche pour l’amélioration de l’efficacité énergétique du système de chauffage du hammam, avec une moindre consommation de bois. Après tests, a été forgé un prototype de «chaudière cylindrique améliorée», capable d’économiser plus de 50% de bois (et de frais) par jour, par rapport au système de la cuve traditionnelle. La chaudière mise au point est faite d’acier galvanisé, protégé à l’extérieur par un système antirouille et isolé à l’aide d’un calorifugeage de 10 cm en laine de roche ou laine de verre. Après expérimentation, un hammam à «chaudière améliorée» économise annuellement pas moins de 150 à 200 tonnes de bois. L’investigation du centre énergétique était allée encore plus loin : pour sensibiliser les propriétaires et exploitants des hammams à son utilisation, un projet intitulé «Bois-énergie» est lancé par le même CDER, visant à financer pour moitié l’équipement en nouvelles chaudières. Le financement était assuré par l’Agence française pour le développement (AFD) et la coopération allemande (GTZ).

    Chaudière à hautes performances énergétiques

    LA notion de chaudières à hautes performances énergétiques (HPE) fait référence aux chaudières à condensation. L’appellation a changé, mais les appareils restent les mêmes.
    Parmi tous les modèles commercialisés, ces chaudières sont à ce jour les plus économiques. Grâce à un système de récupération de chaleur, elles consomment moins d’énergie que leurs aînées: les chaudières basse température. Les chaudières à hautes performances énergétiques réutilisent une énergie autrefois délaissée: celle des calories contenues dans les fumées issues de la combustion du gaz ou du fioul. Ces fumées renferment de la vapeur d’eau qui, en condensant, va rejeter de la chaleur. En réinjectant cette chaleur dans le circuit de chauffage, on exploite une énergie «gratuite», ce qui permet de consommer moins. L’économie réalisée est de 20% en moyenne.

                                                                   

    Lien social Pour la petite histoire...

    Au cœur de la vie sociale, le hammam est fréquenté régulièrement par 95% de la population marocaine dont de nombreuses familles dépourvues de sanitaires pour leur hygiène quotidienne. Il constitue un lieu d’échange privilégié et un espace social public pour les femmes.
    De fait, dans toutes les périodes de l’histoire musulmane du Maroc, le bain maure est omniprésent. Au même titre que la médersa et la mosquée, le hammam était une composante essentielle de l’ensemble architectural d’une cité musulmane. Mosquée et hammam allaient de pair. Inspiré des thermes romains, le bain à vapeur, complètement intégré aujourd’hui dans les mœurs marocaines, a provoqué à sa naissance suspicion et anathème des rigoristes. Ils y voyaient un legs d’une civilisation païenne. Ce n’est qu’au XIIe siècle, grâce aux Omeyyades, qu’il acquit ses lettres de noblesse. Il se mua alors en un lieu privilégié pour les grandes ablutions et lieu de détente, d’hygiène et de rencontres. On se mit à exalter ses vertus thérapeutiques contre les rhumatismes et le stress. A cet égard, les thérapeutes actuels sont formels: «Sauf insuffisance cardiaque grave, la forte température calme tensions musculaires et courbatures, favorise le sommeil: les glandes sudoripares sécrètent de la sueur et éliminent les déchets, nettoyant l’épiderme en profondeur».

     

     

     

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