Economie

Pourquoi les pharmacies meurent

Par Jean Modeste KOUAME | Edition N°:5385 Le 02/11/2018 | Partager
L’emplacement, la clé de décryptage
Les résultats d’une recherche de trois universitaires
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Les nouvelles entreprises officinales étudiées sont en situation d’insolvabilité globale au sens comptable. Le taux de marge commerciale globale se situe entre 23,25 et 29,65% dans les cinq micro-entreprises officinales étudiées. Ce taux est loin de refléter le taux de marge opérationnelle réglementaire fixé par les pouvoirs publics à 33,93%

La situation financière des officines en phase de démarrage a été analysée par les professeurs universitaires Noufel Ghiffi, Mohamed Mounir et Hadj Nekka. Publiée dans la Revue internationale des sciences de l’organisation (RISO n°4), dans sa publication de décembre 2017, la recherche s’est limitée aux officines en phase de démarrage d’un âge inférieur ou égal à 5 ans, surtout celles dont les dirigeants traversent des difficultés financières.

La situation financière de 5 officines sur les 15 retenues, issues des villes de Casablanca, Marrakech et Mohammedia, a été appréciée selon trois critères: le taux de marge, le niveau d’endettement et la liquidité. Malgré l’étroitesse de l’échantillon, les résultats obtenus sont édifiants. Ils ne limitent pas la portée de l’observation et ne manquent pas d’intérêt. Parmi les conclusions, il en ressort que les caractéristiques du marché condamnent les nouvelles officines à l’échec.

Rappelons que L’Economiste a déjà analysé, à plusieurs reprises (cf. L’Economiste n°5376 du 22 octobre 2018), les raisons de l’échec entrepreneurial observé dans le secteur. «L’emplacement est la clé du succès», soutiennent les chercheurs. Les propriétaires-dirigeants d’officines expliquent la faiblesse de leur niveau d’activité par les emplacements choisis dans des zones de marché où le panier moyen de consommation de médicaments est très faible en volume et en valeur.

«Le marché est structurellement atomisé et jugé totalement saturé dans certaines aires géographiques», confirment les chercheurs. En effet, les derniers entrants sont handicapés par cette saturation et le faible attrait des sites d’emplacement disponibles. Ainsi, les entrants potentiels n’ont presque pas d’autres choix que l’acquisition d’un fonds de commerce officinal dans le cadre d’un rachat. Cette option entrepreneuriale s’avère difficile à concrétiser, vu la rareté et la cherté des offres de vente ou de transfert dans les emplacements les plus attractifs ou encore la création d’une nouvelle officine dans un emplacement à faible potentiel.

Deux contraintes essentielles caractérisent la détresse financière des officines émergentes: la faiblesse de la rentabilité et la sous-capitalisation, avec comme conséquence le surendettement à court terme, voire la dégradation de la trésorerie. Le taux de rentabilité des officines analysées affiche un niveau relativement faible par rapport au rendement de certains placements (ou encore certains titres d’OPCVM, bons du Trésor…).

L’absence d’un fonds de roulement qui couvre les besoins de financement liés à l’exploitation fragilise la trésorerie et augmente le risque de manque de liquidités. Plus encore, les retards de paiement impactent la relation avec les fournisseurs. Du coup, ces derniers deviennent de plus en plus sélectifs. Ainsi, les grossistes sont réticents lorsqu’il s’agit d’une nouvelle officine, les délais sont limités et il est difficile d’obtenir des remises comme c’est le cas chez certaines grandes pharmacies.

L’autre difficulté relative à la réglementation du marché officinal est liée à la fixation des marges par les pouvoirs publics. La contrainte s’accentue avec la tendance baissière des prix des médicaments observée depuis 2014, conjuguée à l’insuffisance des mesures compensatoires sur les marges effectives telles que l’application des marges dégressives lissées.

S’y ajoutent les baisses concurrentielles décidées par les laboratoires suite à l’offre de substitution des génériques ou encore la concurrence des circuits parallèles, à travers lesquels les médicaments et produits vétérinaires sont écoulés. Bien entendu, cette donne a des répercussions négatives sur les équilibres économiques des officines. La situation financière qu’ils traversent est parfois aggravée par des comportements désespérés. En effet, de nombreux pharmaciens accordent des crédits à des clients pour des raisons humaines et sociales.

Financement de l’exploitation

La structure spécifique des nouvelles officines implique un fort lien de dépendance vis-à-vis des partenaires financiers: fournisseurs et banquiers. En effet, au moment du démarrage, les fournisseurs jouent un rôle prépondérant dans le financement de l’exploitation. Généralement, le financement de l’exploitation de ces micro-entreprises est assuré par le crédit-fournisseur et les crédits de trésorerie. La prépondérance du crédit-fournisseur dénote de la dépendance des nouvelles entreprises officinales à des délais de paiement accordés par les grossistes dans le cadre d’une relation commerciale asymétrique en faveur de ces derniers. Cependant, les dettes d’exploitation s’avèrent, dans certains cas, insuffisantes pour couvrir les besoins de financement liés à l’activité des nouvelles entités officinales. La facilité de caisse constitue, après le crédit-fournisseur, la forme la plus courante de l’endettement de ces micro-entreprises.

M.Ko.

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