Analyse

Les changements climatiques menacent le business

Par L'Economiste | Edition N°:5380 Le 26/10/2018 | Partager
Avis de tempête sur le textile et pas seulement
Des opérateurs paralysés par les inondations
La chaleur cause une baisse de rendement
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L’Etat a enregistré 4 milliards de DH de pertes à cause des inondations entre 2000 et 2013, selon des données rares du Centre de recherches épidémiologiques des catastrophes et d’un rapport Targa-Zurich Insurance. Les zones industrielles sont très vulnérables aux inondations. «Elles ont un grand problème avec leurs systèmes d’assainissements. Ces derniers devraient avoir un compartiment destiné à la collecte des eaux usées et un autre pour les pluies. Ce qui n’est pas le cas», relève le consultant Philippe Alleau. Plus grave encore, le réseau  d’assainissement est sous-dimensionné causant des reflux d’eau, comme c’est le cas à Fès. Casablanca compte un seul collecteur d’eau pluvial qui n’est pas dans ses zones industrielles! (Ph. Jarfi)

Ce n’est pas un cliché: le textile est bel et bien dans l’œil du cyclone! Les autres secteurs n’échappent pas non plus aux menaces climatiques. Rattaché à l’ONU et à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Centre du commerce international a initié un projet de «renforcement de la résilience climatique des chaînes de valeur du textile et de l’agroalimentaire».

Le Maroc et le Kenya sont les seuls pays d’Afrique à en bénéficier. Une vingtaine d’entreprises marocaines majoritairement du textile ont été coachées par des experts locaux. L’état des lieux et les mesures d’adaptation aux changements climatiques ont été présentés mardi 23 octobre à Casablanca.

L’étape qui  suivra consiste à mettre en œuvre le dispositif de mise à niveau environnementale et qui a été  sélectionné en commun accord par les entreprises les plus assidues et leurs conseils (voir encadré). Sauf que l’accès au financement demeure un grand souci (voir page précédente). Le Centre du commerce international va tenter d’identifier des bailleurs de fonds intéressés par l’accompagnement des candidats.   

Malgré les alertes incessantes du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), des opérateurs font encore l’autruche face aux méfaits des changements climatiques. Et pas seulement dans le textile ou l’agroalimentaire. Des secteurs où la main-d’œuvre féminine est dominante.
Ainsi, beaucoup d’entreprises n’admettent pas que la hausse des températures provoque une baisse de rendement (lire entretien). Or, les matériaux de construction des usines le prouvent. 

Les toits en béton armé ou en métal dominent dans les bâtiments. Ces composantes font grimper le thermomètre à l’intérieur des unités de production. La chaleur pénètre aux deux tiers par le plafond. Traduisant ainsi une faible résistance thermique de nos PME et PMI.

La hausse des températures va continuer. «C’est un processus climatique irréversible sur les 50 prochaines années», insiste l’un des consultants, Philippe Alleau de ATP Conseil. Une ville comme Fès a vu sa température augmenter de manière exponentielle depuis 40 ans, selon la Direction de la Météorologie nationale. Trois mois de canicule assurés pour les travailleuses.

Traduction: la température dépasse les 35 °C 94 jours sur 365. Même tendance climatique observée à Marrakech, autre grande zone de production. Les derniers relevés de température dépassent les 40 °C. Ils ont été effectués le 10 août 2018 par ATP Conseil. «Conséquence, une altération des capacités physiques (neuromusculaires) et cognitives des ouvrières du textile. Celle-ci se manifeste par exemple par une baisse de vigilance sur la qualité du travail effectué», selon ATP Conseil.

Pour appuyer son constat, son consultant renvoie à une étude réalisée en 2016 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation internationale du travail (OIT) portant notamment sur les conditions de travail en Afrique.  

Ajuster en permanence

Les chercheuses en climatologie Sasha Lagrange-Mentz, Anya Boyd, Amanda Dinan et Sarah Stands apportent un autre éclairage. Elles sont auteures d’une étude sur «L’impact du climat sur le secteur du textile au Maroc». Trois conclusions à retenir.

Premièrement, la surchauffe et le stresse thermique vont «compromettre la productivité du travail. Les performances de l’équipement pourraient êtres affectées négativement». Les machines à coudre électroniques sont sensibles à la chaleur. Leurs cartes mères peuvent êtres grillées. S’y ajoute le risque d’incendie lié à l’éclairage des ampoules LED souvent contrefaites, d’après les visites de terrain d’experts marocains.

Deuxièmement, la pression sur les ressources d’eau va augmenter. Les trous de forage (puits) auront tendance à s’assécher de plus en plus. Cette situation va créer «une plus grande dépendance à l’eau traitée» du réseau public «plus coûteuse» pour les entreprises. La baisse des précipitations à hauteur de 40% durant ces dernières décennies est confirmée par plusieurs études climatiques sur le Maroc.

Troisièmement, la récurrence des fortes pluies est «susceptible de provoquer des inondations dans les zones industrielles et bloquer l’accès aux locaux». Avec un effet cascade sur «l’approvisionnement et les livraisons qui seront perturbés». L’étude sur les impacts climatiques prévoit aussi des dégâts de stocks et de matériels.

Noyée en 2014, la zone industrielle de Aït Melloul aux environs d’Agadir est un échantillon parmi d’autres. Il renseigne sur les effets néfastes, et pourtant sous-estimés, du changement climatique sur le business. La concurrence par la pression sur les prix fait partie du passé. Le Bangladesh et l’Ethiopie sont imbattables dans ce domaine. Rester dans la course exige désormais de se mettre au vert.

Ismaïl Aboulam a conseillé pendant des mois Hallotex basée dans les zones industrielles de Gzenaya et Al Majd à Tanger. Cet ingénieur et docteur en génie de l’environnement a élaboré pour cette entreprise, qui produit 20 millions d’articles par an, «une matrice des risques» pour la production, les machines, les salariés... Ce groupe espagnol de textile a été indirectement touché par les inondations qui ont immobilisé la ville du détroit. Hallotex tient à déployer une politique d’ajustement environnemental sur deux de ses 4 entreprises, assure son consultant.

La persévérance est de mise. «Les stratégies ne sont pas des réponses définitives à l’impact des changements climatiques. Il y a encore beaucoup d’incertitude sur l’évolution du climat. La baisse des marges d’erreur dans l’avenir va permettre d’ajuster la stratégie de l’entreprise. C’est un travail de longue haleine», avertit l’expert en environnement, Ismaïl Aboulam, qui s’exprimait mardi dernier à Casablanca sur ce projet qui lie compétitivité économique et respect de l’environnement.

Le cas Orsay et la sélection «naturelle»

Les sous-traitants du donneur d’ordre allemand Orsay sont passés de 185 à 102, assure son porte-parole, de passage à Casablanca. Ceux qui ne respectent pas les indicateurs de consommation d’énergie ou de rejet des déchets ont été rayés de la liste de l’entreprise spécialisée en habillement féminin. Ce n’est pas un secret: les leaders mondiaux du textile restent redevables à leurs clients et à leurs autorités de contrôle sanitaire. Le respect des normes sociales par des sous-traitants demeure le parent pauvre de cette sélection «naturelle». Exemple, les conditions de travail. Qui peut se targuer d’avoir une ventilation efficace à 100% contre les minuscules résidus du textile? Traités chimiquement de surcroît et inhalés par les travailleurs. Leurs poumons sont exposés aux risques de maladies professionnelles chroniques, voire mortelles. 

                                                                                       

Des petits gestes écolos pour économiser l’argent

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Ingénieur et docteur en génie de l’environnement, Smaïl Aboulam a plusieurs projets de recherche et d’ingénierie à son actif. Il a collaboré notamment avec l’Agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEM) et l’Institut de recherche et d’ingénierie en environnement et en agriculture de Rennes. Aboulam est également expert auprès des NU (Ph. Jarfi)

Une entreprise n’a pas besoin forcément de s’endetter pour rehausser ses standards environnementaux. «Il y a des pratiques saines à adopter et qui n’exigent pas d’investissement», préconise Smaïl Aboulam, docteur en génie de l’environnement. Ce lauréat de l’Institut polytechnique de Toulouse a assisté plusieurs entreprises de textile du Centre du commerce international (voir page  4). Par ailleurs, le fondateur de Sadura prédit un contrôle environnemental plus strict. Eclairage.    

- L’Economiste: Pourquoi pronostiquez-vous une application de plus en plus draconienne de la réglementation environnementale?
- Smaïl Aboulam:
Prenons l’exemple de l’eau. Le Maroc est dans une situation critique. L’un des derniers discours royaux a insisté sur la relance de la stratégie nationale de l’eau. La tendance vers une pénurie se confirme de plus en plus. Plusieurs projections scientifiques le démontrent aussi. Les autorités vont aller vers un contrôle plus strict des forages et des rejets des eaux usées dans la nature. Pénurie et pollution aggravent l’état des ressources. Quant à la loi sur l’efficacité énergétique, elle va restreindre la consommation selon des critères environnementaux. Même si ses décrets ne sont pas encore prêts. Les bâtiments résidentiels et touristiques vont devoir se conformer dans un futur proche à la réglementation. L’étude d’impact énergétique deviendra une évidence.

- Vous préconisez des mesures simples qui ne nécessitent pas des fonds…
- Les usines de confection travaillent en moyenne entre 8 et 10 heures par jour. Leurs lampes sont allumées toute la journée. Eteindre la lumière pendant les pauses économise l’énergie. C’est l’une des pratiques saines qui n’exigent pas d’investissement. Cette même démarche peut s’appliquer à l’eau en régulant sa consommation. Il y a le nettoyage à sec, les robinets à bouton et les pierres qui économisent jusqu’à 30% d’eau. 

- Les entreprises n’admettent pas toujours que la chaleur puisse causer une baisse de rendement. Pourquoi font-elles de la résistance?
- Si un responsable de production reconnaît ce fait, il aura le sentiment de n’avoir pas bien fait son travail. Puisque son rôle consiste à motiver ses troupes et à veiller sur la régularité de leur rendement. Or, beaucoup d’entreprises ne font pas de reporting détaillé. Il permet d’évaluer les conséquences de la hausse des températures sur la productivité des ouvriers. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Organisation internationale du travail a démontré en 2016 un lien de causalité entre ces deux paramètres.

Propos recueillis par Faiçal FAQUIHI  

 

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