Société

La croisade d’Insaf contre le travail des petites filles

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5246 Le 06/04/2018 | Partager
L’association fondée en 1999, entre action sociale et plaidoyer
Dar Insaf: Un foyer pour encourager les petites filles à poursuivre leurs études
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Présidente fondatrice de l’association Insaf, Meriem Othmani a passé une grande partie de sa vie à venir en aide aux femmes en détresse et aux enfants victimes de violences (Ph. Abdelhak Khalifa)

L’œil pétillant, le sourire engageant et le pas alerte, Meriem Othmani nous reçoit à l’entrée du local flambant neuf de l’association Insaf, qu’elle a fondée en 1999! L’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse se bat essentiellement sur deux fronts: le soutien aux mères célibataires et la lutte contre le travail des enfants, particulièrement celles que l’on appelle «les petites bonnes».

La militante de 69 ans, qui traîne derrière elle une trentaine d’années d’actions sociales, n’est pas peu fière du travail accompli, même si elle avoue des moments difficiles: «Le travail des petites filles est un de mes grands drames.

C’est quelque chose qui me terrifie. Voir ces enfants, des fois d’à peine 7 ou 8 ans, livrés à des étrangers dans les conditions que nous connaissons, c’est tout simplement odieux!», dit la passionaria qui s’est fixé comme objectif  d’«arracher» ces filles au monde du travail et de les remettre à l’école.

Le terme n'est pas exagéré, puisque l’association s’est très vite heurtée à un réseau d’intermédiaires très organisé, à l’extrême pauvreté des parents et la complicité des employeurs. L’idée proposée, alors, par Meriem Othmani est simple: faire parrainer les petites filles par des particuliers ou des entreprises. Les faire sortir des familles employeuses, les remettre à leurs parents contre une mensualité de 250 DH.

Action sociale et plaidoyer

Le deal étant que les filles poursuivent leur scolarité sous la supervision de l’association qui prend en charge également les fournitures scolaires, l’hébergement pendant la période du collège et du lycée, jusqu’au bac. Cette année, 8 bénéficiaires vont d’ailleurs passer leur bac: «Malgré les difficultés, nous nous sommes quand même pas mal débrouillés, puisque, durant ces 19 ans, nous avons accompagné plus de 400 filles sur ce long parcours», précise la présidente.

Aujourd’hui, fer de lance dans le combat contre le travail des «petites bonnes», l’association est sur tout les fronts: présence sur le terrain (particulièrement dans la région de Marrakech El Haouz, grande pourvoyeuse de main-d’œuvre malléable), actions sociales, plaidoyer… La dernière action en date est la signature d’une convention avec le ministère de l'Education nationale.

«Grâce à cette convention, nous disposons du soutien des instituteurs pour nous signaler les petites filles qui quittent l'école prématurément pour aller travailler». Une convention qui a très vite porté ses fruits puisque, sitôt fait, Insaf a été alertée par un instituteur de la région de Chichaoua qui a signalé la disparition d’une petite fille de 9 ans. Après enquête, les militants de l’association découvrent que  la fille a été envoyée à Marrakech comme domestique.

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 Le nouveau local de l’association dispose de plusieurs ateliers de formation pour les mères célibataires: textile, hôtellerie, soins de beauté… Les bénéficiaires sont formées pour être autonomes à la fin de leur séjour (Ph. Abdelhak Khalifa)

Aujourd’hui, grâce au système de parrainage, la petite Khadija est retournée à l’école sous la supervision d’Insaf. La même opération de sensibilisation des instituteurs est également menée avec les caïds de la région. Objectif: lutter contre les intermédiaires et les trafiquants, s'investir dans la chasse aux enfants qui travaillent et surveiller les mariages précoces. Mais la croisade des militants d’Insaf n’est pas uniquement jonchée de succès.

«Faute de place à Dar Taliba, cette année, dans une région de la province d’Al Haouz, 5 petites filles ne pourront pas aller au collège. J’en suis honteuse et je considère cela comme un échec personnel, j’en fais des cauchemars et je me sens coupable!», nous confie Meriem Othmani, qui n’en baisse pas les bras pour autant. «Ce n’est qu’un sursis car nous avons décidé de créer notre propre structure d’hébergement pour accompagner les 5 jeunes filles l’année prochaine», précise-t-elle.

Le premier foyer «Dar Insaf», à Ouirgane, sera en effet opérationnel à partir de la rentrée prochaine. Un appartement a, à cet effet, été loué dans un gîte de la région. D’une capacité de 10 personnes, il sera géré par une surveillante installée in situ, qui s’occupera de gérer l’intendance ainsi que le soutien scolaire aux pensionnaires. La priorité sera donnée aux 5 jeunes filles en vacances forcées, qui viendront s’ajouter aux 154 prises en charge actuellement par l’association.

Un nombre appelé à augmenter rapidement. Car, même si l’association a du mal à débusquer les foyers qui emploient des petites filles, sa notoriété et le sérieux de sa réputation lui permettent de recevoir des alertes de citoyens. C’est le cas de la petite Ahlam, 7 ans. Des voisins à Casablanca ont  signalé à l’association des hurlements de douleur et de forts soupçons de maltraitance et de torture, ou encore le cas de Latéfa qui a horrifié l’opinion publique en janvier dernier.

Venue de Zagora, Latéfa s’est retrouvée dans un enfer pendant un an et demi. Séquestrée, torturée avant d'être transportée dans un état extrêmement critique à une clinique. Alertée par un médecin, Latéfa a été prise en charge par Insaf. «Aujourd’hui, elle va mieux. Elle est suivie psychologiquement, elle est en train de se reconstruire», précise Meriem Othmani.

                                                                             

Insaf déménage

«Tout l’équipement que vous voyez ici nous a été offert par des entreprises», tient à préciser Meriem Othmani, la présidente d’Insaf, qui nous fait une visite guidée du nouveau local de l’association. Sis au quartier Adil à Casablanca, le bâtiment composé de 2 étages et d’un sous-sol est coquet. Très lumineux, grâce à un jeu de puits de lumières, de patios et de décalage de niveaux, il a été conçu par l’architecte Patrick Collier et financé à hauteur de 6 millions de DH  par l’INDH.

Nurserie, crèche, salle de convivialité, ateliers de formation, cuisines, chambres, sanitaires… Rien n’est laissé au hasard et tout est conçu pour que les femmes prises en charge par Insaf ainsi que leurs bébés soient confortablement installés. Tout le système de chaudière repose sur l’énergie solaire, tient à préciser la présidente en nous présentant les dizaines de panneaux installés sur la terrasse.

Le bâtiment comprend également une aile administrative et des bureaux pour la trentaine de salariés que compte l’association. Tout ce beau monde devra s’installer définitivement dans quelques semaines, le temps de finaliser les quelques travaux encore en cours. «Je ne sais pas encore comment nous serons accueillis dans le quartier, mais je suis sûre que tout ira bien».

 

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