Tribune

A la recherche d’un modèle par temps trop incertains

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5244 Le 04/04/2018 | Partager

Successivement directeur à la BNDE (Banque nationale pour le Développement économique, aujourd’hui disparue), haut fonctionnaire et professeur d’université, Mohammed Germouni (diplômé de Sciences Po et docteur ès-Sciences éco de Grenoble en France) a publié deux ouvrages de référence. Un sur l’ingénierie et l’investissement, le deuxième, qui gagnerait à être davantage connu, sur le bilan du protectorat: «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard»,Ed. L’Harmattan, Paris, 2015

Chercher à anticiper, pour les besoins de quelque modèle envisagé, par exemple l’impact réel de certains  «tweet» ayant force d’orientations pour la planète provenant de l’autre côté de l’Atlantique ou de l’ampleur du recul d’une intégration européenne en peine, relèverait tout simplement de la gageure.

Dans la plupart des pays ayant opté pour ce type d’exercice, les modèles existants servant d’outils d’analyse ainsi que les projections développées sont entretenus, réévalués et utilisés avec le souci de les rendre encore plus cohérents, à même d’y insérer diverses variantes sectorielles plus détaillées.

Telle est la tendance suivie et encore actuelle, d’autant plus que chaque société n’a que la dynamique de sa réelle structure. Sans oublier de rappeler un détail de poids, que certains débats et analyses ont trop tendance à occulter, à savoir que la croissance économique visée en général comprend deux composantes, une purement démographique et une autre proprement économique qui seule permet l’amélioration du niveau de vie d’une société.

Longtemps l’état de sous-développement d’un pays  a été diagnostiqué, au tout début, soit au lendemain de la fin du protectorat dans le cas du Maroc par exemple, comme un simple grand retard de développement. Phénomène davantage décrit qu’expliqué. Plusieurs chercheurs en avaient ainsi déduit que les pays attardés pourraient entreprendre de se développer à travers une forte insertion de leur économie dans le marché mondial.

Autrement dit, le développement peut se transmettre dans ce scénario, en se spécialisant et en exportant ceux des produits qui les avantagent pour importer les biens d’équipement  qui leur sont nécessaires. Par ailleurs, leurs bas salaires ne manqueront pas d’offrir des opportunités à des capitaux  à la recherche de profits d’affluer. Le tout devait être de nature à renforcer un processus interne d’accumulation et donc une transmission spontanée de développement.

A suivre un tel modèle global, il y eut jusqu’ici plusieurs échecs patents, mais aussi quelques réussites remarquables. Également engagé dans cette voie, le Maroc peine à parachever certaines des principales réformes structurelles préalables.

Il y eut aussi, par un passé non lointain, une vision cohérente qualifiée  de «développementaliste», selon laquelle  le sous-développement était considéré comme un phénomène spécifique, exigeant de mettre fin à la dépendance et au dualisme économiques à travers des changements de structures et une planification pouvant neutraliser les effets pervers du marché mondial. Le modèle qui s’en inspirait avait fait l’objet davantage de discussions pertinentes  et de controverses intellectuelles que de mises en œuvre réussies durant la deuxième moitié du siècle dernier.

Une approche plus radicale estimait, quant à elle, et ce jusqu’à la fin de l’expérience du socialisme réel, que sans rupture avec le système dominant du marché mondial, point de salut pour les pays désirant de se développer. Cette approche et son modèle sous-jacent auront minimisé les graves difficultés et contradictions  internes des pays concernés, au motif que leur situation de retard et d’appauvrissement ne serait que le résultat de l’enrichissement des seules régions développées.

Un modèle abouti doit éviter la  forme d’une sorte d’ancienne «auberge espagnole»

La rupture comme l’autarcie a souvent favorisé des pratiques calamiteuses de régimes despotiques aux formes diverses, et plusieurs  pays du continent africain  notamment continuent de nous en livrer  une tragique illustration.

Se basant sur des hypothèses autant que possible satisfaisantes des réalités économiques et sociales en vue d’appréhender les évolutions futures, et consistant en une approche abstraite, le modèle de notre propos est cette représentation à caractère général pour les chercheurs et les initiés. Sa conception se veut  une projection à long terme, avec un horizon de l’ordre d’une génération parfois, voire plus, une opération qui requiert une rétrospection de l’existant ainsi que les conditions de passage de l’ancienne à  la  nouvelle vision.

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En recherchant les futurs possibles et les actions de nature à les engendrer ou de les éviter, il y a lieu d’interroger la validité des prévisions établies tout en évitant une vision mécanique de la genèse de l’avenir. En effet, comment mener une réflexion sur le futur de l’industrie automobile au Maroc, sans tenir compte des progrès techniques en cours, des stratégies des groupes existants, du recul de la mondialisation, de la politique des grands ensembles du siècle dernier...

Un modèle abouti doit éviter la  forme d’une sorte d’ancienne «auberge espagnole» où chacun y apportait son repas, soit pour notre propos de permettre aux doléances des uns de s’additionner aux préférences des autres, au risque de rappeler  certaines rencontres incantatoires sans lendemain. Car, au-delà des clivages politiques, la projection d’un modèle de type nouveau  requiert une vision minimale partagée de l’avenir, pouvant par exemple jeter les bases d’une nouvelle société.

Dès lors que cet avenir est perçu comme différent du présent, la décision suppose une conjecture relative à l’environnement futur dans lequel elle produira ses effets. Autrement dit, en recherchant les futurs possibles et les actions de nature à les engendrer ou de les éviter, en accord avec les recommandations d’un savant français en particulier qui a consacré beaucoup de son temps à ce type de problématique, le professeur Lesourne, il y a lieu d’interroger la validité des prévisions établies tout en évitant une vision mécanique de la genèse de l’avenir.

En effet, comment mener une réflexion par exemple sur le futur de l’industrie automobile au Maroc, sans tenir compte des progrès techniques en cours, des stratégies des groupes existants, du recul de la mondialisation, de la politique des grands ensembles du siècle dernier... Il en serait de même du secteur des phosphates en rapport avec les avancées de l’industrie chimique ou du futur du tourisme.

Surtout que les interrogations sur l’avenir impliquées par l’action se satisfont rarement d’un découpage par discipline, le social, le politique, l’économique ou la technique qui sont souvent inextricablement mêlés. Par ailleurs, les décisions des autorités, leurs mesures et variables de politique économique doivent être désormais intégrées dans tout modèle confectionné, longtemps considérées comme exogènes, alors que leurs modifications ont des effets évidents sur le comportement des agents économiques.

Principale source d’erreur

Les réactions des décideurs politiques et le comportement des diverses autorités, à l’origine par exemple de mesures budgétaires ou fiscales inefficaces, sont rarement expliqués, notamment dans une économie de chômage structurel où les entreprises sont souvent limitées par une demande insuffisante, voire par des excès d’offre. La principale source d’erreur relevée sur les variables appelées exogènes a trait à l’environnement international, représentant en moyenne quatre prévisions erronées  sur cinq notamment à court terme. Enfin, la permanence de situations conjoncturelles contrastées, comme dans le cas par exemple de l’investissement, constamment dépendant de la croissance et du profit anticipés, deux conditions rarement réunies dans les faits.

 

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