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Tribune

Organisations publiques: Le pari de la connaissance

Par Said EL MOUSTAFID | Edition N°:5185 Le 09/01/2018 | Partager

Said El Moustafid est docteur en Sciences de Gestion, enseignant au groupe ISCAE (Ph. S.E.)

Avec l’émergence des économies fondées sur le savoir, les connaissances sont reconnues comme un facteur critique de la production et le capital humain est considéré comme l’actif qui a le plus de valeur. Les connaissances sont une source d'avantage compétitif non seulement pour les entreprises mais également pour les pays.

Dans ce contexte, les organisations privées ont compris l’importance des connaissances et ont initié des pratiques visant à mieux les exploiter. Les motivations ont été diverses mais la volonté de préserver leur «patrimoine» de connaissances est un élément clé qui a favorisé le lancement d’initiatives de gestion des connaissances.

Au niveau des organisations publiques, l’intérêt à la gestion des connaissances a été tardif mais prend de plus en plus d’ampleur. Cet intérêt s’explique par la prise de conscience des enjeux des connaissances et, surtout, par le risque de perte des connaissances critiques de plus en plus important avec les départs massifs à la retraite.

Par ailleurs et depuis l’avènement du Nouveau Management Public, les organisations publiques adoptent les bonnes pratiques managériales du secteur privé. Dans ce sens, les organisations publiques ont montré un intérêt particulier pour la gestion de leurs connaissances même si elles restent loin de comprendre et d’exploiter le potentiel des connaissances comme l’ont fait les organisations privées.

D’ailleurs, les organisations publiques ont depuis longtemps fait appel aux connaissances comme ressources importantes dans la définition et l’exécution des politiques publiques. Henry(1) relevait, en 1974, l’importance, pour les organisations publiques, de définir une «politique publique de production, diffusion, accès et utilisation de l’information et son application dans la formulation des politiques publiques». Toutefois, les connaissances ont été approchées dans leur dimension explicite (connaissances codifiées ou formalisées).

Les connaissances tacites (connaissances non formalisées et connues uniquement par leurs détenteurs) ont plus de valeur ajoutée pour les organisations, Ce sont plus ces connaissances, acquises à travers l’expérience, qui font «fonctionner» les organisations.

Cinq éléments peuvent expliquer l’importance des connaissances pour les organisations publiques:
La connaissance est devenue un facteur déterminant de la compétitivité pour le secteur public;
Les entreprises privées produisent des biens et services qui sont de plus en plus intensifs en connaissances et qui sont directement en concurrence avec les biens et services traditionnellement produits par le secteur public (éducation et santé par exemple);
Le «vieillissement» des fonctionnaires et le turn-over des compétences créent de nouveaux défis pour la préservation de la mémoire organisationnelle et la formation de nouvelles ressources humaines.
Les citoyens sont de plus en plus exigeants et les gouvernements se trouvent dans l’obligation d’avoir des connaissances actualisées.
Les objectifs des politiques publiques (combattre l'exclusion par exemple) sont devenus plus ambitieux et plus complexe qu’ils ne l’étaient auparavant, ce qui nécessite de meilleures connaissances et compétences.
En effet, dans le secteur public, les biens et les capitaux ne sont pas aussi importants que dans le secteur privé, mais la connaissance l’est. La connaissance est une ressource centrale du fonctionnement du gouvernement.

En plus, les organisations publiques font aujourd’hui face à un risque majeur de perte de leurs connaissances critiques (notamment tacites). Des ressources expérimentées et qui ont développé des compétences dans ces organisations partiront à la retraite. Avec ces départs massifs à la retraite, les organisations publiques vont perdre non seulement des compétences mais un patrimoine de connaissances qui n’a pas été capitalisé et partagé au sein de ces organisations.

Face aux défis qu’imposent les départs massifs à la retraite, une approche plutôt proactive que réactive est recommandée. Nombreux outils et pratiques peuvent être mobilisés pour répondre à cette problématique. Les chercheurs citent notamment le recrutement des talents, la formation et le développement des compétences, la planification de la relève et la rétention des connaissances.

Le processus de rétention des connaissances permet de capturer les connaissances critiques des employés avant leurs départs de l’organisation. Il s’agit d’une approche appropriée pour capturer l’expertise et préserver les connaissances organisationnelles.

Pour ce faire, les organisations sont appelées à identifier et «cartographier» les connaissances critiques dont elles disposent et mettre en place les outils et pratiques nécessaires pour capitaliser, transférer et faciliter la réutilisation de ces connaissances. Ces pratiques, pour être efficaces, doivent être favorisées par une stratégie claire et formalisée de gestion et de transfert des connaissances.

Plusieurs facteurs sont nécessaires pour la mise en place de cette stratégie et notamment une culture organisationnelle basée sur le partage, l’entraide et la confiance, une structure facilitant les échanges verticaux et horizontaux, des incitations au partage et une infrastructure et des applications technologiques adaptées.

Les organisations publiques marocaines font face depuis quelques années au risque de perte des connaissances critiques. En effet, les départs à la retraite sont de plus en plus massifs (voir encadré). Pour faire face à ce risque, une stratégie claire visant la préservation des connaissances critiques est une urgence.

Vieillissement

Au Maroc, les personnes âgées de 60 ans et plus verraient leur effectif s’accroître de façon soutenue avec un rythme annuel de 3,4% entre 2010 et 2050. Leur nombre passerait de 2,7 millions en 2010 à 10,1 millions en 2050, année où elles représenteraient 24,5% de la population totale, alors qu’elles ne constituaient que 8,1%, en 2004(2).
Ce vieillissement affectera également l’administration publique marocaine. A fin 2017, l’effectif du personnel civil de l’administration publique marocaine est de 570.165 fonctionnaires, dont plus de 32% de ces effectifs sont âgés de plus de 45 ans. Près de 59.000 départs à la retraite sont prévus entre 2017 et 2021(3).

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(1) N. Henry, “Knowledge Management: A New Concern for Public Administration», Public Adm. Rev., vol. 34, no. 3, pp. 189–196, 1974.

(2) Haut-Commissariat au Plan, “Vieillissement de la population marocaine : Effets sur la situation financière du système de retraite et sur l’évolution macroéconomique,” Rabat, 2012.

(3) Ministère de l’Economie et des Finances, “Projet de loi de finances pour l’année budgétaire 2018 : rapport sur les ressources humaines,” Rabat, 2017.

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