Competences & rh

Violence scolaire: «Le châtiment corporel est déstructurant pour l’enfant»

Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:5180 Le 02/01/2018 | Partager
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 «Aucune forme de violence n’est de nature à favoriser l’apprentissage. Faire comprendre les raisons pour lesquels un comportement n’est pas acceptable sera plus bénéfique sur le long terme que de sanctionner mécaniquement», Philippe Maalouf, spécialiste de Programme éducation à l’Unesco et responsable du secteur pour l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie (Ph. Unesco)

Au lieu d’être un espace d’épanouissement et de prévention de la violence, l’école est devenue un lieu où l’agressivité règne. Selon Philippe Maalouf, spécialiste de Programme éducation à l’Unesco et responsable du secteur dans la région Maghreb, les cas de violence non verbale à l’école sont «déstructurants pour l’enfant et à mettre au même degré que la violence verbale (harcèlement)».

Précarité, environnement familial, la hogra, et bien d’autres facteurs sont à l’origine de cela. S’y ajoute aussi le manque d’encadrement pédagogique qui pousse les jeunes à décrocher très tôt de l’école.

- L’Economiste: Quelles sont les raisons poussant les élèves à sombrer dans la violence?
- Philippe Maalouf:
La violence scolaire est une expression, une conséquence d’un vécu ou d’un sentiment de frustration, de marginalisation ou d’injustice, et les raisons en sont multiples. Celles-ci peuvent être dues à une société où la violence est omniprésente, que ce soit dans le quotidien, à la télévision, dans les médias ou encore dans les jeux vidéo. Elles peuvent être aussi liées à la situation et à l’environnement de l’élève: environnement familial (violence domestique, alcoolisme, etc.), situation économique et sociale de la famille (perte d’emploi, famille monoparentale, démission parentale, etc.). Enfin, elles peuvent être rattachées à l’offre scolaire, si elle est insuffisante ou de faible qualité. En effet, le manque d’encadrement et de méthodes pédagogiques (ou leur absence) de qualité peut constituer une source de violence.

- Comment l’école peut-elle se prémunir contre la violence sous toutes ses formes?
- L’école est un lieu de sociabilisation, d’apprentissage et de développement des capacités. Elle doit jouer un rôle important dans la prévention de la violence, grâce à l’intégration dans le programme scolaire, parascolaire et extrascolaire d’approches à la fois systémiques et pédagogiques innovantes et transformatrices. Cela passe par le développement et la transmission aux enseignants et cadres administratifs de manuels et de codes de conduite, mais aussi par leur accompagnement à travers, notamment, des formations continues et un suivi régulier. Concrètement, les projets des établissements scolaires constituent le moyen le plus efficace pour faire vivre le discours de la prévention et de la non-violence. Cependant, comme la violence à l’école reproduit un modèle social, il faudrait aussi que les parents, les associations et l’environnement de l’école participent à ce travail de prévention.

 - Le châtiment corporel contre les élèves est souvent considéré comme «moins grave». Que pensez-vous de ce phénomène?
- Les études dans le domaine de la psychologie et de la science de l’éducation ont démontré que les châtiments corporels sont vécus comme une violence déstructurante pour l’enfant. Cette violence physique est à mettre au même degré que la violence verbale ou psychologique (harcèlement) qu’un enfant ou qu’un enseignant peut subir. Aucune forme de violence n’est de nature à favoriser l’apprentissage, bien au contraire, faire assimiler les raisons pour lesquels un comportement n’est pas acceptable sera plus bénéfique sur le long terme que de sanctionner mécaniquement. Cela demande un grand travail pédagogique et d’écoute. Mais l’effort en vaut la peine. Il est donc important que tous les acteurs de l’école collaborent ensemble. Par ailleurs, les directeurs d’écoles ont pour obligation de signaler de telles violences. Un observatoire «Marsad» avait été installé par la tutelle afin de quantifier et traiter ce type de violence. Il faut donc éviter toute contradiction entre l’ancrage du respect et de la tolérance dans toutes leurs formes, et la pratique du châtiment corporel. Pour que la prévention fonctionne, il faut être cohérent de bout en bout.

- Les plus jeunes sont les plus influençables par les courants extrémistes. Comment l’école peut-elle les protéger?
- Si l’école est un terrain de choix pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent, à elle seule, elle ne peut pas tout faire. C’est pourquoi il faut résonner en termes d’approche globale, où tous les acteurs seront mobilisés, y compris la société civile. Celle-ci, par les activités et l’accompagnement qu’elle peut offrir, vient compléter l’action de l’école, notamment pour les jeunes vulnérables ou fragilisés. Cela étant, la question de l’extrémisme violent concerne tout le monde.
C’est l’ensemble des jeunes, indépendamment de leur milieu, de leurs circonstances particulières, qu’il faut équiper des capacités et des outils intellectuels leur permettant d’intégrer les enjeux et d’intégrer l’importance des valeurs universelles. Celles-ci leurs permettront de comprendre ce que c’est que d’être citoyens du monde (selon la formule d’Edgar Morin), d’être tolérants et ouverts, et surtout, capables de faire la part des choses dans les circonstances que la vie leur donnera à expérimenter.
Propos recueillis par
Tilila EL GHOUARI

 

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