Competences & rh

Recherche scientifique: Le difficile chantier de l’évaluation

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5166 Le 12/12/2017 | Partager
Un domaine encore naissant au Maroc
Une véritable fièvre des évaluations à l’international
Prédominance des mesures quantitatives, revues prédatrices… plein de dérives
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Le Maroc souffre d’une pénurie de chercheurs dans pratiquement tous les domaines. Ceux qui sont en place sont peu productifs. L’on compte actuellement près de 13.820 enseignants-chercheurs, en plus de 32.180 doctorants. Sans compter les chercheurs relevant de centres publics ou d’entreprises privées. Tout ce beau monde n’a produit que 5.425 publications en 2016, parues dans la base de données internationale Scopus. Par rapport aux autres pays d’Afrique du Nord, le Maroc est dernier

Qui évalue la recherche scientifique au Maroc aujourd’hui? Pour l’heure, ce sont surtout les «pairs» qui s’en occupent, notamment à l’occasion des thèses de doctorat. Le font-ils bien ou mal? La question n’est pas tranchée. Les nouveaux organes créés, à savoir l’Instance nationale d’évaluation (INE), relevant du Conseil supérieur de l’éducation, et l’Agence nationale d’évaluation et d’assurance qualité (ANEAQ), sous la tutelle de l’Enseignement supérieur, ont tous deux pour mission d’apprécier la qualité de la recherche fournie. Or, ils n’ont pas encore commencé à remplir cette tâche.

«Nous ne comptons pas nous attaquer à ce chantier de sitôt, nous devons d’abord nous doter des outils nécessaires», confie la directrice de l’INE, Rahma Bourqia. L’Aneaq, pour sa part, vient tout juste de se voir livrer de nouveaux référentiels d’évaluation, conçus avec l’aide d’experts européens.

Mercredi et jeudi derniers, l’INE a organisé un séminaire international de deux jours autour de l’évaluation de la recherche à Rabat, en présence d’experts internationaux. «Le retard d’évaluation systématique pris au Maroc est dû à plusieurs facteurs: la lenteur de structuration de la recherche, la rareté des bibliothèques et centres de documentation, et surtout l’absence de grandes bases de données, offrant des échantillons permettant des analyses de grande échelle», explique Mohamed Sghir Janjar, directeur adjoint de la Fondation Abdul-Aziz Al Saoud de Casablanca.

Janjar, est également sociologue, enseignant et éditeur. La bibliothèque de la Fondation renferme une base de données de près d’un million de notices bibliographiques, récoltées tout au long de trente années. Dans le monde, l’on assiste à une véritable «fièvre des évaluations», selon les mots de Yves Gingras, enseignant  à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), auteur de l’ouvrage «Les dérives de l’évaluation de la recherche».

«Depuis 2000, l’on observe même une surévaluation, des publications scientifiques, des chercheurs, des enseignements, programmes, départements, revues savantes, universités… les chercheurs sont la population la plus évaluée», estime-t-il. Sauf que ce ne sont plus les comités de pairs qui dominent, comme ce fut le cas sur les trois derniers siècles. «La nouveauté, c’est cette montée des mesures quantitatives, basées sur la bibliométrie», relève Gingras.

Les experts, qui ont remplacé les pairs, se réfèrent surtout aux publications et citations des auteurs, et s’appuient sur des chiffres et indicateurs (les indices H et K, le facteur d’indice, FI...). L’approche est, certes, plus objective. Cependant, elle ouvre aussi la porte à des dérives: des indices scientifiquement non valides, des classements à tout-va qui s’apparentent plus à du marketing, des manipulations…

«Les articles scientifiques se sont transformés en unités comptables au lieu d’être des unités de connaissance», regrette Yves Gingras. «De leur côté, les chercheurs s’orientent vers des sujets vendables susceptibles d’intéresser les revues les mieux cotées. Les institutions, elles, se détournent de leurs priorités locales et se comportent de telle manière à figurer dans les classements», poursuit-il. La production intellectuelle est ainsi «formatée» pour être mieux exportable.

Cette frénésie des évaluations basée sur le nombre de publications et de citations a favorisé la naissance de revues «prédatrices», vendant au prix fort des espaces dans leurs colonnes. «Elles tardent à répondre aux chercheurs. Parfois, deux ans peuvent s’écouler avant qu’elles ne vous répondent. Entre-temps, l’article est mort», s’indigne un enseignant-chercheur.

Malgré ses inconvénients, l’évaluation reste nécessaire, car elle permet aux institutions de mettre le doigt sur leurs forces et faiblesses, et de se comparer à d’autres acteurs. Pourvu qu’elle s’appuie sur des indicateurs valides, et qu’elle soit complétée par une approche qualitative.

Au Maroc, avant de parler évaluation, il faudrait d’abord se pencher sur la production scientifique qui reste, pour l’heure, embryonnaire, cantonnée dans quelques îlots d’excellence.

Besoin d’une nouvelle stratégie

«En matière de recherche, il n’y a pas eu de changement structurel. Le nombre de publications stagne. Rapporté aux effectifs des enseignants, il est même en déclin», déplore Mohamed Najim, professeur émérite à l’université de Bordeaux. Najim a été chargé, il y a quelques années, par l’ancien conseiller royal, Abdelaziz Meziane Belfqih, de rédiger un rapport sur la recherche scientifique au Maroc. Pour lui, il faudrait revoir de fond en comble la stratégie nationale en la matière. Les enseignants-chercheurs en sont les piliers. «Il est important de les mobiliser, en valorisant ceux qui s’investissent dans l’encadrement des étudiants, s’ouvrent au monde socioéconomique et créent des formations répondant aux besoins du marché», pense-t-il. «Il existe, par ailleurs, un vivier de diaspora sous-utilisé. En offrant des conditions avantageuses, il est possible de l’attirer. C’est ce que d’autres pays, comme la Chine, ont fait», ajoute-t-il. En les intégrant, le Maroc pourrait également élargir sa communauté de «pairs», à même d’évaluer les productions scientifiques et de concevoir des critères d’évaluation propres aux réalités locales.

                                                                  

Classements internationaux: L’université de Marrakech, seule dans les radars

   Elle est aujourd’hui classée première en Afrique francophone par le Times Higher Education, et dans le top 300 mondial en mathématiques du classement de Shanghai. Comment l’Université Cadi Ayyad de Marrakech est-elle parvenue en quelques années à rentrer dans les radars de ces prestigieux rankings? «C’est un travail de longue haleine», s’exclame son président, Abdellatif Miraoui.

«Il fallait d’abord repenser les sujets de recherche, et pousser les chercheurs à travailler sur des thématiques sociétales et non sur ce qu’ils souhaitaient», souligne-t-il. L’université, qui a commencé par opérer une auto-évaluation avec l’assistance d’une agence internationale, souhaite, en effet, se positionner en moteur socioéconomique, répondant à des besoins concrets de sa région.

L’institution a, en outre, misé chaque année près de 30 millions de DH pour la R&D, et introduit des primes de publication de 5.000 DH aux laboratoires. «Cela dit, la R&D ne représente que 30% des classements. C’est une dynamique d’ensemble, qui englobe aussi le nombre de diplômés, de doctorants, de conférenciers, de brevets, l’innovation pédagogique…», précise Miraoui.

L’université a été la première à introduire les MOOC (Massive Online Open Courses) en Afrique. Elle a, également, généralisé les soft skills et imposé l’évaluation des enseignants par leurs étudiants. «Les classements ne sont pas exempts de défauts, mais ils sont essentiels.

Les industriels, par exemple, s’y réfèrent avant de choisir de s’associer à un établissement», insiste le président. Convaincre les professeurs d’adhérer à cette nouvelle approche n’a pas été facile. Après de nombreuses «bagarres», ils ont fini par suivre le changement.

 

 

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