Competences & rh

Education aux valeurs: L’école, terrain de dissonances et de conflits

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5109 Le 19/09/2017 | Partager
Traversée par de multiples courants, et concurrencée par les nouveaux médias
Stimuler l’esprit critique des jeunes pour les immuniser contre les manipulations
Les grandes réformes ne s’opèrent jamais «à froid», sans coût social!
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Mohamed-Sghir Janjar, sociologue, anthropologue: «Les mouvements politiques dits islamistes semblent, partout dans le monde arabo-musulman, s’accommoder d’un enseignement de masse, à la fois pauvre et médiocre, tant qu’il flatte certains sentiments d’appartenance identitaire, et qu’il garantit un immense réservoir de voix électorales» (Ph. M.J)

- L’Economiste: L’école tente de transmettre des valeurs, sans y parvenir. Pourquoi cela ne marche-t-il pas?
- Mohamed-Sghir Janjar:
Si l’école publique ne paraît plus capable de satisfaire la demande sociale en matière de socialisation et de transmission des valeurs, cela est dû aux mutations socioculturelles profondes que nous connaissons. L’école et la famille sont désormais concurrencées par les nouveaux moyens d’information et de communication. Du coup, la socialisation religieuse et la transmission des valeurs se passent, en grande partie, hors du contrôle des institutions traditionnelles (famille, école, mosquée). Elles sont devenues, non seulement individualisées (le jeune face à son écran), mais aussi déterritorialisées.
Il ne suffit plus de se doter d’un programme, de manuels scolaires et d’agents d’orientation pédagogique. L’enseignant est, à l’instar de l’élève, exposé à cette mutation. Lui aussi puise dans l’offre variée et multiforme des médias et du web. L’école grouille aujourd’hui de choix et d’offres normatives multiples et dissonantes. Elle n’est plus ce sanctuaire dispensant des valeurs homogènes, de nature religieuse, nationaliste ou esthétique. L’école est à présent le réceptacle dans lequel se déversent les dissonances et conflits de valeurs qui travaillent la société.

- Que faudrait-il donc faire?
- Le choix éducatif rationnel est d’abandonner la pédagogie de l’endoctrinement, de l’apprentissage par cœur et de la restitution. Il faut cesser ce mépris de l’intelligence de l’apprenant qui passe entre dix et vingt heures par semaine devant son écran, à s’informer, comparer et faire des choix. Il ne peut être dans l’autonomie et l’interaction dans la vie, et de l’autre côté, accepter ce que le sociologue Abdellatif Felk appelle la «pédagogie du pauvre» que lui offre l’école marocaine.
L’école publique doit éduquer à l’autonomie intellectuelle, à l’esprit critique, à l’argumentation, au raisonnement méthodique et scientifique et aux langues. Cela aidera les jeunes à ouvrir leur esprit sur les grandes œuvres littéraires et artistiques de l’humanité, afin qu’ils puissent déjouer les pièges cognitifs des confrontations faciles entre le bien et le mal. Sauf que cette forme d’éducation se limite, à présent, à une élite restreinte. Des choix stratégiques s’imposent donc.

- Quels seraient ces choix?
- La généralisation de l’enseignement préscolaire est une priorité absolue. Cela nous aidera à résoudre une partie du nœud linguistique qui handicape le processus d’apprentissage. De même que la généralisation de l’enseignement fondamental (de 6 à 15 ans), et la lutte contre les problèmes structurels des inégalités et des déperditions qui l’affaiblissent. Le développement d’un enseignement professionnel intelligent et efficace, en phase avec les grandes tendances de notre économie, est également nécessaire. Il est aussi question de revoir de fond en comble notre enseignement supérieur, aussi bien dans son organisation, son encadrement et ses finalités. Cela doit se faire d’urgence, tant que cet enseignement n’est pas encore dans la massification. Autrement, cela deviendra très difficile, voire même explosif.

- Ce sont des questions fondamentales. Pourtant chercheurs et intellectuels ne s’y intéressent pas…
- Au lendemain de l’indépendance, et jusqu’au début des années 80, il y a eu des études importantes, un grand débat, et une lutte politique âpre autour de l’école. Le choix qui s’est imposé correspond à la fameuse expression de Tomasi Di Lampedusa dans son roman «Le guépard»: tout changer pour que rien ne change. Autrement dit, un changement dans la continuité, en réinventant le système éducatif pluriel hérité du protectorat.
L’école des enfants de notables prend aujourd’hui de nouvelles formes via l’offre des missions étrangères. La vieille éducation reçue dans les m’sids, médersas et autres grandes mosquées, elle, se trouve incarnée par l’école/université publique. Le premier système répond aux attentes des classes moyennes-supérieures. Tandis que le second offre aux enfants des catégories populaires une formation au rabais.
Les classes moyennes et supérieures sont ainsi de moins en moins concernées par l’école publique. D’où l’absence d’une réelle recherche scientifique sur le sujet. Les couches sociales concernées par cette école publique démunie sont celles qui, justement, n’ont plus de voix politique. Et ce depuis l’effondrement des courants de la gauche socialiste et communiste. Quant aux mouvements politiques dits islamistes, ils  semblent, partout dans le monde arabo-musulman, s’accommoder d’un enseignement de masse. Un enseignement à la fois pauvre et médiocre, tant qu’il flatte certains sentiments d’appartenance identitaire, et qu’il garantit un immense réservoir de voix électorales.

- Il n’y aurait donc que peu d’espoir dans l’immédiat?
- Dans l’état actuel des choses, tout laisse à penser que notre système éducatif est dans l’impasse. Il est devenu une source de blocage pour la dynamique économique et politique du pays. Les carences graves du capital humain marocain (maîtrise des langues, capacité à s’autoformer et s’autoprogrammer...) rendent les investissements réalisés dans les infrastructures et l’industrie moins rentables. Ce qui joue sur l’attractivité de notre économie… Il faudra donc un changement miraculeux des rapports sociaux très inégalitaires qui ont marqué jusque-là la société marocaine.

- Dans quel sens?
- Dans l’histoire moderne, les systèmes éducatifs changent souvent dans des contextes particuliers: suite à l’indépendance du pays (Tunisie, Corée, Cuba…), après une défaite militaire (la France en 1870, face à l’Allemagne) ou au lendemain d’une guerre... Il s’agit de moments clés de reconstruction du pacte social, lorsque l’ancien système, avec ses hiérarchies et ses rapports de forces, s’écroule et laisse place à de nouveaux projets de société.
Le système éducatif pose la question du projet de société dans sa globalité. Quelle école voulons-nous? Il faudra débattre et résoudre des questions qui sont restées en suspens depuis longtemps: justice sociale, fiscalité, solidarité, mode de partage des richesses, gouvernance des territoires, langues... Ces questions ne sont malheureusement jamais tranchées à froid, par de petites réformes, et sans un coût social élevé…

Les inégalités reproduites à l’infini

«Tant que nous aurons plusieurs systèmes éducatifs en compétition, il sera difficile de parler d’un système homogène de valeurs à transmettre», pense Mohamed-Sghir Janjar. Les systèmes en place fabriquent plusieurs types de citoyens. Un élève formé à l’école française, belge, américaine… n’aura pas le même regard sur le monde qu’un enfant éduqué dans une école publique marocaine.
C’est actuellement la loi du marché qui s’impose. Vous obtenez la qualité qui correspond à votre bourse. «La logique marchande condamne l’école à n’être plus qu’un outil de reproduction sociale aveugle, alors qu’il s’agit de libérer ses énergies créatives», insiste le sociologue.

Propos recueillis par
Ahlam NAZIH

 

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