Culture

Festival Gnaoua et musiques du monde : Des années de résistance et une reconnaissance internationale

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5054 Le 29/06/2017 | Partager
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Pour Neila Tazi, productrice du festival, «cette manifestation a marqué le début d’une renaissance et désormais le festival et Essaouira ne font qu’un» (Source: Festival Gnaoua et musiques du monde)

Fustigé, à sa naissance, par les islamistes et autres ultra-conservateurs qui y voyaient autant de signes de débauche que de danger pour la société, le Festival Gnaoua et musiques du monde a fait son chemin contre vents et marées et célèbre cette année sa vingtième année.  L’évènement a réussi au fil du temps à réhabiliter une culture ancestrale et redonner de la dignité à des mâalems jadis condamnés au meilleur des cas au folklore et au pire à la mendicité. Du 29 juin au 1er juillet 2017, la  20e édition recevra des invités de marque: Lucky Peterson, Carlinhos Brown, Ray Lema, Ismaël Lô, Jean-Philippe Rykiel. Pour ses noces de porcelaines, Neila Tazi, productrice du festival, revient sur cette aventure qu’elle qualifie d’acte de foi et de résistance.

- L’Economiste: Le Festival Gnaoua et musiques du monde entame cette année sa 20e édition. Un festival qui a connu ses détracteurs, ses difficultés financières, ses hésitations… mais qui est plus que jamais incontournable.  Auriez-vous imaginé être là aujourd’hui, lors des premières années?  
- Neila Tazi:
J’utilise souvent le mot «pari» pour parler de l’aventure du lancement de ce festival. Car c’est un véritable pari que nous nous sommes lancés il y a maintenant vingt ans. Un pari audacieux, presque insolent dans un contexte bien différent de celui d’aujourd’hui. Ce festival était alors pionnier. Pionnier dans la démarche d’offrir un espace de culture gratuit et ouvert à tous. Et dès la seconde édition, nous avons compris que le festival était l’expression d’un Maroc qui avait soif de liberté et d’émancipation. Nous avons pris conscience que l’événement que nous venions de créer allait bien au-delà de nos ambitions et nous nous sommes mobilisés pour nous inscrire dans ce nouvel élan qui soufflait sur le Maroc. En réalité, nous militions pour accompagner une dynamique nouvelle et positive, pour faire tomber les barrières et créer de la mixité sociale. La magie a opéré, et le public ne s’est pas trompé car à Essaouira on trouve durant le festival le vivre ensemble et l’âme authentique du Maroc.
 
- Le festival met à l’honneur une culture ancestrale et mystique à la fois, autrefois confinée au folklore et menacée d’extinction. Qu’en est-il aujourd’hui?
- On peut dire aujourd’hui que la culture Gnaoua est vivante et bien vivante. Vous savez, lorsque l’on s’appuie sur un des référents forts de la mémoire et de l’histoire collective de notre pays, l’écho et la résonance sont là. La culture Gnaoua fait partie du patrimoine ancestral marocain, nous rappelle son ancrage africain. Sa tradition musicale est en lien avec les rythmes des musiques du monde. Cette tradition artistique est marocaine mais porte en elle une dimension universelle, que les mélomanes et les musiciens du monde entier viennent célébrer à Essaouira. Preuve en est la nouvelle génération de mâalems qui se produit lors du festival, et partout dans le monde. On peut citer Hassan Boussou, Saïd Boulhimas, Mehdi Nassouli et bien d’autres encore.

- Le festival est certes un évènement très important, mais qui reste éphémère. Que faire pour ancrer et préserver durablement la culture gnaouie? 
- Le Festival œuvre depuis de nombreuses années à préserver la culture gnaouie mais surtout à faire vivre ce pan si important de notre patrimoine, sous toutes ses formes, au-delà de la participation des mâalems de tout le pays au festival. C’est pourquoi a été créée l’association YermaGnaoua en 2009. YermaGnaoua a réalisé et publié l’anthologie de la musique Gnaoua, riche de 9 CD audio et de l’intégralité du corpus des Gnaoua retranscris en arabe et en français. L’association a participé activement à la réalisation et au dépôt du dossier de demande d’inscription de la culture gnaouie auprès de l’Unesco comme patrimoine immatériel de l’humanité. Mais nous avons aussi mené des actions sur le plan social, auprès du ministère de la Culture pour le statut d’artistes des mâalems. Enfin, nous accompagnons tout au long de l’année les troupes de Gnaoua lors de leurs concerts à l’étranger.

- Les résidences et les fusions des mâalems Gnaoua avec les plus grands jazzmen et musiciens du monde attirent beaucoup de puristes et d’amateurs. Le festival fait-il des concessions (vers la musique pop) pour attirer plus de monde?
- Le concept même du festival est de s’appuyer sur de l’authenticité. On ne peut parler de concessions pour le Festival Gnaoua et musiques du monde mais de recherche et d’ouverture sur tous les courants musicaux qui existent, ceux qui sont connus et ceux qui sont en émergence. Notre devise c’est la rigueur et le respect des artistes et du public, à la fois dans la programmation et dans l’organisation.

- Depuis quelques années, vous organisez en marge du festival un forum en partenariat avec le CNDH. Quel est le lien avec les droits de l’homme?
- Lorsque nous avons proposé au Conseil national des droits de l’Homme l’idée d’un forum, Driss El Yazami, président du CNDH, a tout de suite dit oui. Le lien entre le festival et le CNDH a fonctionné comme une évidence, parce que la culture et les droits de l’Homme sont des moteurs du développement humain. Mais aussi parce que l’histoire des Gnaoua porte en elle la question de la reconnaissance d’une minorité, des descendants  d’esclaves longtemps marginalisés. Le festival a mis cette histoire sur le devant de la scène et a démocratisé l’espace culturel en ouvrant des lieux de culture accessibles à tous les publics. Comme a dit Stéphane Hessel, «les hommes ont besoin de la culture pour accéder à l’humanité». 
Depuis 2012, le forum est devenu un des rendez-vous phares du festival et chaque année y sont débattus des thèmes d’actualité qui interpellent nos sociétés. Cette année, nous échangerons autour de la thématique «Créativité et politiques culturelles à l’ère du numérique».

 

Un avant et un après-festival

- La ville d’Essaouira fait aujourd’hui, à l’instar de la ville de Bilbao, partie des «best practises» dans le monde, en matière de développement par la culture. Quel rôle a joué le festival?
- Il y a définitivement un avant et un après-festival Gnaoua dans l’histoire récente d’Essaouira. Cette manifestation a marqué le début d’une renaissance pour la ville, une médiatisation nationale et internationale inespérée, le développement d’activités touristiques, commerciales et de la création d’emplois. Le chemin a été laborieux pour arriver à convaincre le plus grand nombre, il a fallu des années de travail et de résultats palpables et concrets pour convaincre et susciter une dynamique solide et durable. Désormais, Essaouira et le festival ne font qu’un. Essaouira est reconnue mondialement comme étant une destination culturelle exceptionnelle, une ville qui abrite plusieurs festivals et une ville qui regorge de talents artistiques et intellectuels.

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