Chronique

Halte aux violences souterraines !

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:4953 Le 03/02/2017 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

Comment en sommes-nous arrivés là? Telle est la question fondamentale suite aux violences exprimées à l’encontre des deux femmes victimes de l’attentat terroriste d’Istanbul et  de leurs  familles(1).  Si le fléau de la violence envers les femmes est universel, les mesures sociales et juridiques pour le prévenir et le combattre n’ont pas été prises dans le monde de la même manière, avec la même rigueur ni la même vitesse. Dans le contexte actuel de montée du radicalisme religieux,  l’impact et l’extension de la bien-pensance qui réduit tout débat au dualisme «halal/haram» aboutissent concrètement  à une légitimation sociale de cette violence au nom d’une vision  idéologiquement orientée du sacré, y compris parmi les femmes.

Bien que victimes de cette violence, elles  peuvent la cacher ou la banaliser pour devenir elles-mêmes les «bourreaux» de leurs enfants en perpétuant l’éducation qui produira des garçons violents et des filles se laissant violenter. Cette chaîne de transmission infernale peut être brisée par la loi si et seulement si l’école et les médias remplissent leurs rôles de relais, voire de moteurs de mutations culturelles. Or, la faillite de l’école marocaine comme lieu d’acquisition non seulement du savoir, mais aussi d’une éthique et d’une culture communes permettant le vivre ensemble, est reconnue de tous. C’est le maillon perpétuellement manquant qui entrave l’appropriation, la défense et l’optimisation des évolutions juridiques, et qui maintient  les «clôtures dogmatiques»(2) fixées par la tradition et alimentées par le magistère religieux entre-autres.

Violence de l’information et des médias sociaux

Dans ce contexte, la surabondance d’informations  journalistiques écrites,  radiotélévisées et via les médias et autres réseaux sociaux peut avoir des effets pervers. Pour exemple, la médiatisation des affaires de viols et de violences à l’égard des femmes  a certes contribué à détabouiser et à promouvoir la lutte contre ces fléaux. Aujourd’hui, il faut se poser la question de l’impact des grosses manchettes de journaux et de dossiers purement descriptifs de faits divers criminels. Ne contribuent-ils pas à banaliser la violence, voire à désinhiber et faire passer à l’acte des personnes déséquilibrées?

Si la liberté de la presse et le droit à l’information sont liés et inaliénables, la course au scoop de scandales surtout sexuels pour augmenter le lectorat pose un sérieux problème éthique, d’autant que le discours journalistique adopte souvent des raccourcis qui augmentent et nourrissent toutes sortes d’amalgames. Si on ajoute à cela les milliers de messages instantanés qui sont reçus, lus et transférés par des millions de Marocains, on mesure l’ampleur et la gravité de cette lame de fond de violence invisible. Prenant la forme de blagues, de vidéos et de prédications extravagantes, ce sont des affirmations simplistes qui insultent l’intelligence humaine qui circulent, avec une trame diffuse haineuse et intolérante. Au total, la vigilance citoyenne est interpellée pour réfléchir et agir collectivement contre cette violence maquillée,  non seulement à l’égard des femmes mais aussi  à l’encontre du vivre ensemble et de la paix sociale.

Voiler le viol ou violer  le voile?

Sans chercher à faire un jeu de mots, c’est au final ce qui se dégage d’une fatwa émise en 2007 par le Conseil supérieur des Oulémas du Maroc, en réponse à une requête d’avis sur une fatwa étrangère qui aurait affirmé «la légitimité du viol d’une femme non voilée»(3)(Sic!!!). Encore heureux, la réponse de nos oulémas affirmait l’illégitimité d’un tel viol. Est-ce rassurant? Non. D’abord   parce qu’en soi, une telle  question est irrecevable. Elle sous-entend qu’il y aurait des cas où le viol pourrait être licite. Ou que  le viol est inévitable, mais qu’il faut  préciser les cas où il serait  tout de même  illicite. En bref, la seule réponse que nécessitait cette question était de rappeler que le viol est condamné par l’Islam comme par toutes les religions et les morales. Point final!  
De plus, le double langage de cette fatwa est porteur d’une interprétation des préceptes de l’islam qui réduit les femmes à des «objets sexuels» devant se couvrir pour ne pas provoquer le désir incontrôlable de l’homme. Le Conseil supérieur des Oulémas dit clairement que la femme est honorée par l’islam, mais que non voilée, elle est en «infraction des prescriptions de la morale et de l’éthique musulmane», Coran et hadiths sélectionnés à l’appui. Aussi, pour la remettre sur le droit chemin Il faut «l’éduquer et la conseiller dans sa famille et dans les mosquées lors des prêches des vendredis».
Comment s’étonner dès lors de l’émergence de milices qui s’autoproclament gardiennes des bonnes mœurs? En ajoutant que «le droit de punir ceux qui enfreignent  la morale islamique et la  moralité publique portant ainsi atteinte  à la religion et à la communauté musulmane est confié aux autorités gardiennes de l'islam», le Conseil des Oulémas se positionne en «législateur religieux» dépassant le législateur national qui proclame les lois en vigueur dans le pays, lesquelles ne dictent aucune manière de s’habiller. Au final, cette fatwa est une sommation  des femmes à se voiler, leur précisant comment elles doivent s’habiller pour sortir de chez elles.
Certe, cette fatwa a été très peu médiatisée auprès du grand public sinon elle ne serait probablement pas passée inaperçue. Emise en 2007, elle n'a été publiée dans la presse nationale qu'en 2016(4). Mais elle a dû être diffusée auprès des oulémas, des imams et des morchidates ; c'est-à-dire de ceux qui, par leurs prêches et consultations, contribuent à l'encadrement religieux des citoyens. Or, cette  fatwa nourrit les amalgames concernant le viol au lieu de le condamner de manière claire et nette. Elle nous enfonce dans le face à face forcément déséquilibré entre les normes juridiques constitutionnelles  et les prescriptions sociales d’inspiration plus ou moins religieuse. Elle alimente le «prêt à penser» de notre société désorientée par la perte des repères dans la famille, l’école et l’espace public. Enfin, elle  ferme la voie  à la culture du sens critique qui, pour se développer, a besoin de débats publics  pluralistes et pluridisciplinaires.

Le double langage du sacré et des droits humains

Au Maroc comme dans la majorité des pays de culture musulmane, la globalisation et les mutations sociales fraient les chemins à des éléments de modernité pour répondre aux besoins de la société, notamment via le référentiel universel des droits humains.  Le double langage du sacré et des droits humains vient alors inscrire le clivage dans le fonctionnement de l’individu tout comme dans celui du groupe, et nourrir le dilemme des sociétés en transition qui se retrouvent ballotées entre «la permanence du sacré et la volatilité des droits humains» pour reprendre l’expression de Abdou Filali Ansari. Avec les passe-droits et la corruption, le non-respect de la loi juridique vécue comme «profane»  devient d’autant plus toléré qu’il donne la primauté à  la tradition qui jouit  de la légitimité religieuse éternelle et incontestable.

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(1) Nouzha Guessous, Crimes et châtiments à la marocaine, L’Economiste, édition N° 4936 du 11 janvier 2017, http://www.leconomiste.com/article/1007118-crimes-et-chatiments-la-maroc...
(2) Pour reprendre l’expression de feu Med Arkoun
(3) Le texte de ladite fatwa figure en page 104 de la publication du Conseil supérieur des Oulémas dans le recueil des fatwas émises par l’instance habilitée entre 2004 et 2012
(4) Personnellement, j’en ai pris connaissance par un article paru dans le quotidien Assabah du 27/7/ 2016 (édition N° 5061) sous le titre «Il n’est pas licite de violer une femme non voilée» (SIC!)

 

 

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