Competences & rh

Ces superprofs qui défient la crise de l’école

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4925 Le 27/12/2016 | Partager

Ils ont choisi leur métier par vocation, ils continuent de s’auto-former et ne baissent jamais les bras devant les difficultés. Certains enseignants, même s’ils sont loin de constituer la majorité, se battent au quotidien contre les lacunes du système d’enseignement. Leurs efforts, ils les fournissent par dévotion pour une cause qui leur est chère, celle de sauver les jeunes de l’échec. Ils savent que leur engagement ne changera rien à leur carrière et n’attendent rien en retour. Triste récompense pour des militants de l’éducation qui devraient au minimum recevoir une médaille

■ Il conçoit lui-même un tableau interactif!

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Une Wi raccordée à un ordinateur, un stylet bricolé avec une ampoule de télécommande et quelques logiciels ont permis à Abdallah Wahbi de fabriquer un écran blanc interactif, pour moins de 600 DH. Une chance inespérée pour ses élèves issus d’un petit douar aux environs de Tiznit (Ph. A.W)

Abdallah Wahbi n’est pas un enseignant comme les autres. Le jeune professeur de français, à l’école primaire La nouvelle génération (Al jayl al jadid) basée dans un petit douar à Tiznit, est aussi un bricoleur. Faute de moyens lui permettant d’acheter un tableau blanc interactif pour ses élèves (entre 12.000 et 30.000 DH), il en conçoit un lui-même. Rien que ça. Grâce à une console de jeux Wi, achetée par un ami en France, un stylet confectionné avec une ampoule de télécommande, et quelques logiciels, il a pu s’offrir un tableau interactif à moins de 600 DH. Cela lui a permis de rendre ses leçons, désormais pleines d’images, de couleurs, de sons et de ressources numériques, plus captivantes pour les élèves et, surtout, plus interactives.
Dans sa classe à niveaux multiples, comme dans la majorité des écoles rurales reculées, 23 élèves de la 2e à la 6e année du primaire sont mélangés. «Cela demande plus de préparation et plus d’efforts», confie-t-il. Abdallah, également natif de la région de Tiznit (de Anzi), doit donc faire preuve de créativité pour arriver à remplir correctement sa mission. Des défis, il en a plein. Le jeune enseignant, qui justifie aujourd’hui de 12 ans d’expérience (formé au CFI de Tiznit), doit, par exemple, enseigner le français et les maths à des enfants dont la langue maternelle est le tachelhit. Ces derniers doivent donc assimiler deux langues qui leur sont étrangères: l’arabe classique et le français. L’année prochaine, ils devront aussi intégrer l’anglais. Cela rendra sa tâche encore plus difficile, sachant que les programmes sont chargés. Mais c’est sans compter sur sa détermination. Pour améliorer les compétences des élèves en lecture et compréhension, par exemple, il a monté tout un projet. Avec l’appui de l’association des anciens élèves de son école, Abdallah a offert aux enfants des kits mp3, sur lesquels ils peuvent écouter chez eux des textes qu’il a lui-même enregistrés et animés avec des effets sonores. Les écoliers sont ensuite invités à lire à leur tour les textes, pour mieux travailler leur prononciation, et à répondre à des questions.
Actuellement, l’enseignant, certifié par Microsoft, travaille sur un projet d’utilisation de tablettes comme outil d’apprentissage. Cela dit, l’initiative traîne, faute de moyens.

■ De bataille en bataille!

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Concours de lecture, cellules d’écoute, lutte contre l’abandon scolaire,… Zahra Souibri multiplie les projets. Enseignante, surveillante générale puis directrice de collège, elle a gravi les échelons pour faire sauter les barrières (Ph. Jarfi)

Elle pratique le système depuis 1985. Zahra Souibri a été respectivement enseignante d’arabe, surveillante générale, et depuis plus de huit ans, directrice de collège (Al Imam Al Boukhari à Rabat). C’est sa volonté d’aller toujours plus loin dans sa mission qui l’a poussée à gravir les échelons. Elle s’est attaquée dès sa première affectation en tant qu’enseignante à Casablanca aux lacunes de ses élèves en lecture et en expression orale. L’ancienne enseignante organisait des visites dans les bibliothèques et les maisons de jeunes et des activités diverses. Cependant, ses initiatives n’étaient pas toujours encouragées par la direction de son établissement, ce qui l’a décidée à chercher à intégrer l’administration. «Une fois surveillante générale d’un collège à Rabat, j’ai été heurtée à une réalité terrifiante», se rappelle Zahra Souibri. Les élèves, issus de milieux défavorisés, enregistraient des taux record d’absentéisme. Beaucoup passaient leur temps à la plage, d’autres étaient pris au piège dans des réseaux suspects ou fréquentaient des lieux peu recommandables pour leur âge. Ils finissaient naturellement par abandonner leur scolarité. L’ex-surveillante générale a alors mis en place un plan de lutte contre l’abandon scolaire. Une cellule chargée de chercher et de ramener les jeunes adolescents dans leur classe a été montée. Une deuxième dédiée à l’écoute a, en outre, été créée. Les jeunes turbulents ont été intégrés dans des clubs sportifs. Des entretiens avec les parents ont, par ailleurs, été organisés. L’opération a vite donné ses fruits. Le nombre d’absences a été réduit de plus de la moitié.
Nommée directrice d’un nouveau collège, Al Imam Al Boukhari, dans lequel elle exerce toujours, elle s’est retrouvée face à un nouveau défi, celui de l’échec scolaire. Le taux de réussite n’excédait guère les 32%. Motivation des enseignants, journées portes ouvertes pour les parents, soutien scolaire, parrainage d’élèves entre eux… après une série d’actions, ses efforts ont fini par payer. Le taux de réussite a grimpé à 92%. «Je préfère ne pas tomber dans le pessimisme. Si j’arrive à sauver un élève parmi dix, c’est pour moi un gain considérable», estime Zahra Souibri.  
Depuis maintenant deux ans, la directrice travaille sur le développement du goût de la lecture chez ses élèves. Une journée du livre, avec la participation des parents, ainsi qu’un concours de lecture ont, par exemple, été organisés.
Pour le moment, elle prépare un projet de nouveau règlement interne, plus adapté aux spécificités de la génération Z.

■ Sortir du cadre, oser innover

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Nezha Youssefi (au milieu, mains sur la table) ne veut surtout pas être une enseignante ordinaire. Elle conçoit son propre programme qu’elle alimente avec des jeux, chants, visites externes, ressources numériques,… Outre les compétences de ses élèves en anglais, elle cible leur  personnalité  (Ph. N.Y)

Ses cours ne sont pas conventionnels. Dès sa première rencontre avec ses élèves, Nezha Youssefi veille à leur faire comprendre qu’ils auront à faire à une enseignante d’un autre genre. Le programme scolaire, elle n’en tient pas vraiment compte. Elle en garde évidemment les objectifs, mais les outils, elle en fait son affaire. Professeur d’anglais au collège Mohamed El Fassi de l’ancienne médina de Fès, Nezha traite au quotidien avec des adolescents de 13 à 14 ans issus de milieux difficiles. Pour les motiver, elle se doit de sortir du cadre. Son objectif n’est pas simplement de leur apprendre l’anglais, mais aussi de forger leur personnalité. «J’aimerais faire d’eux de futurs leaders, des citoyens ouverts d’esprit et utiles pour leur communauté. Des jeunes qui savent résoudre des problèmes et qui ont confiance en eux-mêmes», insiste Nezha. «Ils ont souvent des talents cachés et il suffit de les encourager à les développer», ajoute-t-elle.
En classe, impossible d’utiliser une autre langue que celle de Shakespeare. Les leçons, elles peuvent avoir lieu en classe, dans la cour de récréation, ou sous forme de visites dans des forums, complexes culturels, et expositions. Pièces de théâtre, jeux et musique viennent agrémenter les séances et accroître l’implication des élèves. L’enseignante publie aussi un magazine anglophone annuel, auquel les élèves contribuent.
Elle compte, par ailleurs, organiser des journées de service communautaire. Une première opération a eu lieu au sein de l’établissement, avec le nettoyage de la bibliothèque scolaire. Une manière de faire découvrir, par la même occasion, des livres aux jeunes.
Les activités sont renouvelées chaque année. Nezha partage aussi les fruits de ses expériences avec le réseau de profs d’anglais, Mate Circle  (Moroccan Association of Teachers of English Club of Instructional Resources for Culture and Language Enhancement).      
Dans son collège, les enseignants ne bénéficient ni d’un ordinateur, ni d’une connexion internet. Quand il le faut, elle n’hésite pas à utiliser son ordinateur personnel. A la fin de l’année, elle organise une cérémonie, en présence des parents, durant laquelle les élèves reçoivent des certificats de reconnaissance.  
Devenir prof, c’était son rêve depuis toute petite. Après une licence en littérature anglaise (option linguistique) à la faculté Dar El Mehraz de Fès en 2002, la jeune enseignante a rejoint le Centre pédagogique régional (CPR) de la même ville. Elle a commencé à exercer en 2005. Depuis, elle a suivi une multitude de formations, et participé à de nombreux workshops et conférences, y compris à l’étranger. «Je continue à apprendre chaque jour de nouvelles choses, y compris de mes élèves. D’ailleurs leur reconnaissance, c’est celle qui m’importe le plus», confie-t-elle.

■ Réconcilier les élèves avec le français

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En début d’année, la plupart des élèves de Sanae Makhloufi ont peur ou honte de s’exprimer en français. Grâce à son approche incluant les TIC, en fin d’année, ils sont transformés. Pour leur faire découvrir les maths autrement, les figures géométriques, elle les fait fabriquer chez un menuisier  (Ph. S.E)

C’est par amour pour le métier que Sanae Makhloufi a choisi de devenir enseignante. Elle aime ses élèves, et ils le lui rendent bien. En début d’année scolaire, elle remplit des fiches renseignant sur la situation sociale de chacun d’entre eux, afin de mieux les connaître.  
Après un baccalauréat scientifique, elle s’est tout de suite inscrite au CFI (Centre de formation des instituteurs) de Tanger, pour une formation de deux ans. Sa carrière d’enseignante de français pour le cycle primaire démarre en 1997, à tout juste vingt ans, dans un petit douar dans les environs de Khemisset. Dès le départ, elle fait sensation et les parents des douars environnants accourent pour inscrire leurs enfants dans son école. La commune, pour sa part, lui accorde le titre de meilleure enseignante. Après trois années de dévouement, elle est mutée à Salée, à l’école Ibn Hazm.
Pour enseigner le français et les maths, son approche a toujours été basée sur des activités d’éveil en classe, des jeux, des dialogues,… elle y rajoutera ensuite les nouvelles technologies. En 2011, son établissement reçoit 8 ordinateurs, dans le cadre du programme Genie. En 2014, il se transforme en école numérique équipée d’une salle multimédia dotée de tablettes. Des télés, des DVD et 2 data-show sont également mis à la disposition des enseignants. «J’incite mes élèves à faire des recherches sur diverses thématiques. Ils les ramènent ensuite sur clé USB et nous les analysons ensemble. Nous pouvons aussi aborder des sujets à travers des films», précise Sanae. Débats, dramatisation de situations de communication, exposés, poèmes chantés, jeux de rôle… leur permettent de développer leur vocabulaire et de travailler leur aisance en expression orale. En général, en début d’année, ses élèves de 6e année du primaire ont honte ou peur de s’exprimer en français. Certains, traînant des lacunes depuis qu’ils ont commencé à apprendre le français en 3e année, ne savent pas lire. D’autres disent tout simplement détester la langue de Molière. En fin d’année, la transformation est radicale.
Concernant les leçons de maths, enseignées en arabe, elle procède à des traductions de termes en français, même si cela n’est pas prévu dans le programme. Les figures géométriques, elle les fait fabriquer chez un menuisier, afin que les enfants puissent les découvrir avec le toucher.
Elle offre également, gracieusement, des séances de soutien scolaire. Son engagement est total, même si elle sait qu’au bout du compte, ses efforts ne changeront rien à sa carrière d’enseignante…

 

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