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Tribune

Les PME et la nouvelle comptabilité : "Pourquoi faire simple quand?"

Par L'Economiste | Edition N°:112 Le 13/01/1994 | Partager

Par Fawzi BRITEL*

La deuxième moitié notre siècle finissant aura vu s'accomplir, dans le domaine des techniques d'approche tant de la micro que de la macro-économie, des progrès spectaculaires.

Plus particulièrement la comptabilité dite privée - par opposition à la comptabilité publique dont les moyens demeurent encore relativement frustes - est passée en quelques décennies de "l'âge de la Plume Sergent-Major", à celui de l'informatique.

Elevée au rang de méthode privilégiée d'observation des phénomènes économiques, placée à la croisée de nombreuses disciplines du droit qui trouvent en elle une traduction chiffrée, cette modeste discipline des comptes s'est trouvée catapultée au premier rang des moyens à mettre en oeuvre pour sonder les économies nationales, continentales, voire mondiales. Ce vedettariat n'a pas été sans entraîner des risques pour la blancheur de la vérité comptable, qui semble a priori être "une et indivisible" mais qui va revêtir des visages différents selon que l'une ou l'autre discipline voudra la faire sienne. Ne rappelons qu'un exemple, au reste bien rebattu: celui de la comptabilité commerciale historiquement déformée, bon gré, mal gré, par les intrusions du fisc.

Devant la montée des périls, mais aussi devant l'insuffisance et l'hétérogénéité des doctrines des comptes, des courants de pensées de plus en plus riches se sont créés tant à l'intérieur des organismes professionnels nationaux qu'au sein des organisations internationales (International Accounting Standards Committee, International Federation of Accountants, Federation of Accountants, Association Inter-américaine de Comptabilité, Confederation of Asian and Pacific Accountants, Union Européenne des Experts-Comptables Economiques et Financiers). S'y sont rajoutés les points de vue élaborés par les organisations intergouvernementales (O.N.U., Conseil africain de Comptabilité, C.E.E., O.C.D.E.), sans oublier les avis dispensés par les organisations syndicales internationales (C.I.S.L., C.M.T., C.E.S.).

L'objectif apparemment commun de cette pléthore de réflexions est de favoriser l'harmonisation des systèmes comptables et d'établir une base homogène aux rapports financiers tant au niveau régional (Afrique, Asie, Europe...) qu'au niveau international.

Cependant, s'il est infiniment recommandable de "limer sa cervelle à celle d'autrui", il ne faut pas se faire trop d'illusions sur la recherche de l'unité en matière comptable. Par ailleurs, les directives, les voeux, les recherches de ces nombreuses organisations ont jusqu'à présent visé surtout les entreprises importantes, voire les groupes de sociétés à vocation transnationale. Le champ du présent article est beaucoup plus humble. Les Petites et Moyennes Entreprises (PME) ont de plus en plus besoin de comptabilités fiables et parlantes, aptes à guider leurs dirigeants dans leurs décisions et à informer, voire rassurer leurs partenaires.

Quels sont dans ces conditions les éléments indispensables à la gestion qui doivent pouvoir être dégagés de comptes fiables? Comment satisfaire les aspirations légitimes à l'information de tous les tiers en relation avec l'entreprise: associés, banquiers, Etat et personnel?... Quels sont les écueils loin desquels il faut se tenir pour éviter de faire crouler les usagers de la comptabilité sous le poids d'une paperasse superflue? Cette réflexion, fatalement limitée à l'essentiel et qui pourra apparaître de ce fait teintée de simplicité, se fera à la lumière de la naissance du Nouveau Droit Comptable Marocain qui entre en application avec le nouvel an 1994.

Les premiers utilisateurs naturels des données comptables sont, à l'évidence, les responsables mêmes de l'entreprise. A la fin d'un XXème siècle qui a vu reverdir puis défraîchir les idées libérales justificatives d'une concurrence drastique, les PME doivent trouver dans leurs comptes les éléments nécessaires à l'analyse de leur gestion écoulée et à l'approche rationnelle de leur devenir. Mais encore faut-il que leur comptabilité ne soit pas un cimetière de chiffres incohérents. La normalisation et la rationalisation comptables vont enfin permettre la mise en place à travers tout le pays d'un cadre général des comptes. Cette structure d'ensemble sera meublée d'une liste détaillée desdits comptes, affectée d'une codification décimale indispensable dans un traitement de plus en plus informatisé. Mais pour lever des doutes éventuels sur la nature de tel ou tel fait dont la traduction est demandée au comptable, une terminologie comprenant des définitions précises complétera, voire musclera, le squelette du cadre et de ses comptes. Un corps de doctrines et de principes comptables "naturels", valables "urbi et orbi", essaiera de "moraliser" les aspects dynamiques et statiques de toute écriture comptable: d'abord la prudence pour apprécier raisonnablement les faits dans le but d'éviter le risque de transfert, sur l'avenir, d'incertitudes présentes susceptibles de grever le patrimoine et les résultats, ensuite la conformité en toute clarté aux procédures et règles en vigueur dont l'application devra être faite avec une évidente bonne foi. Mais le fait pour le comptable, témoin de la vie de l'entreprise, d'agir avec une intention droite, avec la conviction d'obéir à sa conscience, d'être fidèle à ses obligations ne peut se comprendre que dans le cadre de trois hypothèses d'établissement des comptes annuels, soit la continuité de l'exploitation, la permanence des méthodes et l'indépendance des exercices.

C'est dire que l'entreprise est considérée comme devant continuer à fonctionner dans un avenir prévisible sans réduction sensible du rythme et de l'étendue de ses activités, que la présentation des comptes annuels comme les méthodes d'évaluation retenues ne peuvent être modifiées d'un exercice à l'autre et que, enfin, les produits et charges sont comptabilisés au fur et à mesure qu'ils sont acquis.

Les organismes professionnels anglo-saxons, plus enclins au pragmatisme, ajoutent à cela "la prééminence de la réalité sur l'apparence" et "l'importance relative" ou "significative": les transactions doivent être enregistrées et présentées conformément à la réalité et non selon l'apparence juridique, et les états financiers doivent révéler les opérations dont l'importance peut affecter les évaluations ou les décisions.

C'est l'étude des facteurs de rentabilité de l'entreprise qui intéressera au premier chef ses dirigeants, autrement dit les coûts des facteurs d'exploitation (matières premières ou marchandises, capitaux, main-d'oeuvre, services) comparés aux prix de facturation des produits et services vendus, les rentabilités partielles par secteurs de production, de distribution, les relations existant entre volume d'activité et charges d'exploitation, ces dernières ayant de plus en plus tendance, pour une bonne part d'entre elles, à devenir structurelles dans des économies plongées dans une crise durable et enfin la productivité interne à l'entreprise des différents facteurs concourant à l'exploitation, mesurée par une comparaison des consommations réelles et des consommations prévisibles.

On est ainsi conduit d'une étude de rentabilité historique à une analyse conduite en termes prévisionnels.

Des "guides comptables professionnels", ou autres adaptations sectorielles, à l'instar de ceux introduits en France depuis une vingtaine d'années, peuvent à l'initiative de notre Conseil National de la Comptabilité (CNC), ou de professionnels organisés, apporter une sérieuse contribution aux PME dans la solution de difficultés toujours plus grandes.

Il a été fait grand cas de certaines originalités apportées par le nouveau plan comptable et, notamment, de l'état des soldes de gestion (marges, valeur ajoutée, excédent brut d'exploitation...), du tableau de calcul de la capacité d'autofinancement d'un exercice ainsi que du tableau de son financement. Certes, ces innovations techniques ne sont pas sans apporter aux documents de synthèse habituellement établis par la comptabilité générale des compléments d'information qui ne sont pas sans intérêt. Mais ce dernier nous semble se placer dans le cadre d'une longue période dont l'observation permettra de dégager un "trend" qui viendra expliquer le pourquoi de l'état actuel de certains ratios.

Le "scoring", c'est-à-dire la combinaison de ratios pertinents, est à la mode, lié qu'il est au durcissement de la crise économique, à la recrudescence des faillites et aux mesures prudentielles envisageables pour prévenir et limiter les difficultés des entreprises. S'il concerne peu des responsables qui surveillent au jour le jour l'évolution de leurs affaires, il s'adresse vraiment aux partenaires de l'entreprise.

Notre siècle est celui de la communication. C'est un lieu commun que d'affirmer cela, et la comptabilité apparaît comme le moyen idéal de faire passer des messages de l'entreprise, envisagée comme un émetteur, aux nombreux récepteurs "branchés" sur elle.

Sans que cette liste soit exhaustive, nous trouvons pêle-mêle des membres du personnel, les associés, les banquiers, l'Etat, sans oublier les organismes professionnels. Et chacun de ces récepteurs va vouloir trouver dans les documents comptables de synthèse (annuels ou à périodicité plus resserrée) dont il a à connaître "l'image fidèle" du patrimoine et de la gestion de l'entreprise qui le concerne. Et voici le grand mot lâché ! "A true and fair view", notion déjà ancienne au Royaume-Uni, puisqu'elle remonte à 1948, mais là encore totalement inadaptée à des esprits habitués à travailler sur les coûts historiques. Il a donc été nécessaire de traduire dans les faits les conséquences de cette nouveauté plutôt révolutionnaire et notre ETIC national (annexe) est né des cogitations de nos docteurs ès comptabilité.

Puisque le bilan et le compte de résultat, même établis le plus sérieusement du monde, ne peuvent que donner une image déformée de l'entreprise et de sa gestion, des informations complémentaires, voire des dérogations aux principes fondamentaux sacro-saints, seront données obligatoirement dans la fameuse ETIC. Ses lecteurs, à quelque catégorie de "récepteurs" qu'ils appartiennent, en seront-ils satisfaits? Ne seront-ils pas découragés par un amas, même bien présenté, et chez nous plutôt directif, de données comptables et extra-comptables?

Dans l'optique particulière de l'objectif d'image fidèle, qui met le rédacteur des comptes face à plusieurs choix, et donc à plusieurs dérogations et renoncements, ce qui exige une responsabilisation accrue des entreprises, l'on ne peut qu'être quelque peu sceptique sur l'opportunité qu'il y avait à introduire ce pensum supplémentaire pour certaines PME, même si notre "annexe" devrait être très directive ce qui, en soi, constitue une de ses premières et non des moindres contradictions. Cette question ne se pose certainement pas pour les sociétés nationales et transnationales dont les structures administratives et comptables sont telles qu'elles peuvent absorber sans trop de mal ce surcroît de tâches, d'autant plus que leurs poids sur les marchés font qu'il est indispensable qu'une sorte de politique imposée de "transparence" donne tout loisir d'avoir sur leurs comptes des éclairages aussi précis que possible. Mais l'obligation imposée sans précautions aux PME de pays en développement de remplir une annexe pour - permettez-nous l'expression - singer des pratiques encore naissantes en Europe, nous apparaît comme une mesure susceptible d'écoeurer les utilisateurs des comptes, à défaut de dorer le blason de leurs fabricants qui ont parfois une propension à faire trop facilement étalage de leurs mérites, probablement pour compenser des décennies, voire des siècles d'obscurité laborieuse.

Ajoutons, d'autre part, que même informatisée la comptabilité est produite par des hommes dont la formation, de plus en plus continue, devient contraignante. Pis, les cabinets marocains d'expertise comptable ne trouveront qu'avec une grande difficulté des collaborateurs adaptés aux nouvelles tâches engendrées par le Droit Comptable.

La surabondance de données tirées d'une comptabilité, même donnant une image fidèle de l'entreprise dont elle émane, n'aboutira-t-elle fatalement pas à la confirmation de cette expression proverbiale, "qui veut trop prouver ne prouve rien"? Cette crainte est d'autant plus fondée que le principal partenaire de tout entrepreneur, l'Etat, ne saura jamais se résoudre à ne pas réduire la comptabilité au rôle de serviteur docile.

Certes, la comptabilité nationale tirera de l'établissement de comptes normalisés des renseignements statistiques très précieux sur le comportement de l'agent "Entreprise" dont le rôle est déterminant dans l'activité économique d'un pays. De ce seul point de vue, le rapprochement ébauché avec ces nouvelles normalisations entre les "comptables nationaux" et les "comptables privés", rapprochement qui a trouvé son couronnement dans des plans comptables à prédominance "nationale", (PCR français de 1982 et PCM de 1992), est à marquer d'une pierre blanche. Mais le Fisc, interlocuteur essentiel pour la PME, n'a jamais reculé devant la tentation d'imposer aux comptabilités privées ses propres vues qui sont souvent conjoncturelles, liées à des politiques économiques d'un moment et peu portées au respect d'une doctrine orthodoxe des comptes. Le rapt de la comptabilité par le fisc est maintenant quasi-institutionnel, nonobstant tous les tableaux de raccordement, qui seront de plus en plus complexes à remplir, entre résultat comptable et résultat fiscal.

Ceci fera toujours le bonheur des experts-comptables, "sachants" indispensables pour naviguer dans les labyrinthes fiscaux, mais il nous semble qu'il y aurait bien mieux à faire pour de véritables micro-économistes. De nombreuses et graves questions restent sans réponses, entre autres celles de l'impact de l'inflation sur les comptes d'entreprises, et ce pour des raisons purement fiscales. Et comme l'obsession fiscale hante tout contribuable, il y a là une pierre d'achoppement contre laquelle butera inéluctablement toute tentative d'édification d'un système comptable rationnel et moderne.

En conclusion, émerge cette interrogation centrale: sommes-nous vraiment devant une normalisation conciliant les exigences de la défense des intérêts généraux des citoyens, de l'amélioration de leur information et de la communication entre partenaires sociaux avec les exigences de liberté ou d'initiative qu'expriment très légitimement les chefs d'entreprise désireux d'adapter sans cesse leur comptabilité aux nécessités et aux spécificités requises pour une bonne gestion de leur firme? En fait, la réussite de cette vaste réforme reste liée à un gigantesque effort de formation de tous, confectionneurs et utilisateurs de la comptabilité, tant au sein des enseignements professionnels notamment privés que de l'enseignement supérieur. Cardons-nous enfin de cette règle d'or que semblent chérir nos doctes penseurs: "Pourquoi faire simple puisqu'on peut faire compliqué?".

Quels sont réellement les éléments qui doivent être dégagés des comptes? Comment satisfaire l'aspiration à l'information? ...
Trois conditions: La continuité d'exploitation, la permanence des méthodes et l'indépendance des exercices.
La comptabilité est un moyen de faire passer les messages de l'entreprise, mais les destinataires de l'information y trouveront-ils leur compte?
La surabondance des données fournies par les PME sert-elle réellement l'information?
Le rapt de la comptabilité par la fiscalité laisse bien des questions en suspens.

* Expert comptable diplômé. membre de l'AMDEC, M. Britel a participé aux travaux d'élaboration du nouveau Plan Comptable.

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