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Tribune

Les enjeux linguistiques et culturels de l'entreprise

Par L'Economiste | Edition N°:67 Le 18/02/1993 | Partager

Le français demeure la langue de l'entreprise. Il s'étend, au nom de l'ouverture de l'efficacité, aux dépens de l'arabe et du berbère, qui subissent une corrosion. Cette tendance peut renforcer le clivage socio-économique.

Cette communication(1) est sous-tendue par une hypothèse qui considère que la langue de travail de l'entreprise et la culture qu'elle véhicule sont déterminants dans la situation linguistique et culturelle générale dans le pays et dans le milieu urbain en particulier et par conséquent également dans l'industrie de la culture, c'est-à-dire celle qui crée et diffuse avec ou sans but lucratif, le produit culturel. J'entends par entreprise toute unité de travail quels que soient son domaine, sa taille et son statut juridique. Cette définition englobe aussi bien la petite entreprise familiale que la grande société anonyme ou l'importante administration.

Ce qui va suivre peut surprendre les uns, être considéré comme dépassé par les autres, mais je pense que cela ne peut pas laisser indifférent et suscitera, je l'espère, un débat enrichissant.

Les idées que je vais défendre dans cette communication ne sont pas de simples idées du sens commun mais des éléments de recherche mûris par une longue réflexion. Il n'y a aucune prétention dans ce que je dis là; mais je l'exprime surtout pour attirer l'attention du lecteur sur le fait que les problèmes liés à la langue et à la culture sont souvent débattus d'une manière passionnée et à grande échelle, ce qui leur confère une connotation idéologique et cache l'aspect scientifique et technique. Or sur une question aussi essentielle, c'est la recherche scientifique, menée autant que possible à froid, qui fera avancer le débat national et permettra de déboucher sur des décisions pratiques justes.

La culture: Deux acceptions

Je partirai des deux acceptions de la culture:

La première acception de la culture réfère à l'ensemble des éléments spirituels, symboliques, sociaux et économiques communs aux membres d'une communauté. L'appropriation et l'intériorisation de ces éléments favorisent l'intégration des individus dans la communauté et développent leurs performances communicationnelles. Nous prenons ici le terme de communauté dans un sens large qui va de l'ensemble des personnes qui travaillent dans une entreprise à l'ensemble des membres d'une société. Une communauté peut être linguistique, géographique, professionnelle, sociale etc... Il y a évidemment des recoupements et des croisements possibles entre ces différents critères d'appréciation, mais pour chaque type de communauté retenu, c'est le critère qui le qualifie qui est le critère dominant et le plus déterminant. Par exemple, si on parle de communauté linguistique, le critère déterminant dans la définition de cette communauté est la langue que pratiquent tous ses membres; mais elle peut être caractérisée aussi par une stratification sociale, une diversité professionnelle, géographique et historique etc...; l'ensemble de ces caractères forme les spécificités de la communauté et introduit le plus souvent des éléments de changement dans la langue elle-même.

La deuxième acception de la culture réfère à l'expression d'une création littéraire et/ou artistique qui est le plus souvent l'expression d'une subjectivité inspirée des conditions de vie dans la communauté à laquelle elle appartient.

A partir de cette définition nous voyons donc que cette expression réfléchit l'image et la (ou les) représentation(s) de cette communauté, mais bien entendu, à travers le prisme de la subjectivité, de la création imaginative, des règles internes de la forme créative et de la logique de son esthétique.

Les deux acceptions sont donc liées. Dans la premières la culture a pour fonction fondamentale de favoriser l'intégration et la communication des membres de la communauté alors que dans la seconde elle a une triple fonction d'expression, de réflexion et de projection. L'expression dans ce sens est le propre du créateur, la réflexion se retrouve dans l'oeuvre elle-même et la projection qui est en quelque sorte l'aboutissement de la conjonction des deux premières est la réponse à l'interpellation du destinataire ou récepteur. Celui-ci réagit en faisant appel à sa propre sensibilité qui est perméable ou non perméable à l'oeuvre. C'est dans le premier cas seulement que la projection fonctionne et le récepteur (lecteur, spectateur, auditeur...) se retrouve dans l'oevre.

En outre, on peut même réunir les deux acceptions dans une définition unique en disant que la culture est l'ensemble des éléments qui ont trait au(x) mode(s) de vie, aux pratiques sociales et religieuses, à la mythologie et à l'imaginaire collectif, à l'histoire, au patrimoine artistique et littéraire, etc... communs à un peuple ou à une communauté.

L'essentiel pour nous étant de retrouver, quelle que soit la façon de procéder, les fonctions que nous avons évoquées: l'intégration dans la communauté et le développement de la communication ainsi que l'expression, la réflexion, et la projection face à l'oeuvre de création. Il est évident que toutes ces fonctions sont vitales pour l'homme, pour son développement psychologique et social.

L'arabe et le berbère, langues nationales

Maintenant si nous considérons le langage, et plus particulièrement le langage verbal, c'est-à-dire, la langue, à travers les fonctions de la culture, nous nous rendons compte qu'il est l'outil principal de toutes ces fonctions. La langue est par excellence l'outil de la communication et de l'expression. Elle peut être seule comme elle peut accompagner d'autres outils tels que le gestuel, l'image fixe ou mobile, l'expression plastique, la musique, etc... C'est dans ce sens qu'on ne peut pas dissocier la langue de la culture. En outre, la langue est le support principal de la mémoire collective, de l'histoire d'un peuple ou d'une communauté et de ses valeurs spirituelles, idéologiques et symboliques.

Mais elle n'est pas un simple support; par son phonétisme, par son fond lexicologique, ses structures morpho-syntaxiques et ses registres et niveaux de langue, elle façonne tous ces éléments culturels comme elle façonne la pensée et notre propre expérience du monde; mais en même temps, elle s'imprègne elle-même de toute cette activité et y trouve les germes de son développement, de son évolution et de ses spécificités.

Après cette présentation théorique et un peu abstraite de la culture et de ses fonctions, interrogeons-nous sur la situation culturelle (et linguistique parce qu'à mon avis les deux sont étroitement liées) dans la communauté marocaine et plus particulièrement dans cette communauté particulière (ou sous-communauté) qu'est l'entreprise.

Rappelons rapidement et schématiquement qu'au Maroc nous avons une langue officielle unique qui est la langue arabe tandis que dans la réalité nous sommes en présence de trois langues: l'arabe, le berbère et le français.

Les deux premières sont des langues nationales si nous les considérons en corrélation avec les cultures qu'elles véhiculent et leurs fonctions, alors que la langue française peut être encore considérée comme une langue étrangère.

La pratique de l'anglais et de l'espagnol est, comparativement aux autres langues, tout à fait dérisoire. Nous donnons donc le statut de langue nationale à toute langue, quel que soit son statut social, qui prend en charge les fonctions culturelles propres à la communauté considérée. Il est évident que dans ce sens, la langue française ne peut pas être assimilée à une langue nationale.

Le français, langue de l'entreprise

Ce n'est pas le lieu ici d'entrer dans le détail du répertoire verbal de chaque langue. Mais nous dirons très rapidement que si l'arabe et le berbère fonctionnent comme instrument de communication des deux communautés linguistiques qui les pratiquent, leur force vient moins de cette fonction que des valeurs symboliques de cohésion et d'intégration qu'ils portent. Démunie de ces valeurs, la langue française, par contre, se trouve valorisée par son répertoire et par la fonction qu'elle est censée assumer de moyen d'ouverture sur le monde extérieur et particulièrement le monde moderne. De ce fait, elle est la langue, au moins au niveau de l'écrit, quasi exclusive de toute entreprise, aussi petite soit-elle.

La question qui se pose à ce niveau et dans l'optique culturelle que nous avons définie est la suivante: si la langue française n'assume pas les fonctions culturelles que nous avons décrites plus haut, aussi bien au niveau de la société marocaine qu'au niveau de I'entreprise, comment fonctionne la culture de cette entreprise puisque sur le plan linguistique elle fonctionne exclusivement en français? Comment se fait cette intégration et comment se développe la communication? La réponse précise à cette question nécessite un travail sur le terrain qui n'est pas encore fait; mais nous pourrons dire, dores et déjà, à partir de quelques observations, qu'il existe un décalage entre la réalité linguistique et culturelle de la masse des salariés d'une entreprise et l'image que cherchent à donner de cette réalité les congrès et séminaires, les journaux internes, les bulletins de liaison, les feuilles d'information etc...

Il existe certainement une situation conflictuelle que tempèrent la communication orale, qui reste dominée par un mélange arabo-berbéro-français, et une invasion audio-visuelle de la langue française qui maintient sa présence au-delà des heures de travail, dans les foyers mêmes et sur des sujets qui n'ont pas de rapport direct avec la profession. Ceci crée à notre sens un pseudo-bain culturel qui ne permet pas de pénétrer dans la culture française, et qui est loin de favoriser, pour le récepteur, la communication et l'expression de sa propre culture dans cette langue. Il favorise chez lui, par contre, l'acculturation qui se traduit progressivement par le mépris de ses propres valeurs, par le mimétisme et sur le plan de toute la société, par une situation de domination due à un modernisme sans développement véritable et marqué par une consommation de valeurs et de biens étrangers bien supérieure à sa propre production. On comprendra bien, à partir de cette description, que la fonction de langue véhiculaire, ou d'outil d'ouverture, ou encore de simple code dont on se défera le moment venu, c'est-à-dire lorsque la langue arabe sera en mesure d'affronter "les exigences de l'ère moderne", n'est en fait qu'une illusion qui permet de maintenir une situation d'amalgame qui confond ouverture et domination. L'entreprise est actuellement le lieu privilégié de cet amalgame. Et comme l'entreprise est un espace vivant et en extension continue, elle entraîne avec elle toute la société dans cette situation. Elle intervient directement ou indirectement dans le système éducatif, oriente les mass-médias, crée des besoins, introduit sur le marché les produits qu'elle veut et les nomme comme elle veut, contribue à modeler l'imagination du consommateur à travers la publicité, dont elle choisit la langue et le modèle culturel qui est presque exclusivement occidental par ses thèmes, ses personnages et son mode de vie; comme si on ne peut rêver qu'en occidental quand on a les moyens de consommer!

Ceci veut dire que la situation linguistique et culturelle de la société marocaine est en pleine mouvance; l'acculturation dont nous avons parlé indique peut-être une phase de transition qui risque d'aboutir, à long terme et si on n'y prend pas garde, à une situation de double monolinguisme et monoculturalisme parallèles, dotant chaque langue en présence de la fonction de sociolecte, c'est-à-dire d'indicateur social. Celui-ci référerait d'une part à une masse monolingue arabophone (ou bilingue spontanée arabo-berbérophone) qui se maintient et se développe à cause du taux important de l'analphabétisme, du taux de scolarisation encore insuffisant et des déperditions scolaires précoces; une masse monolingue qui puise son savoir, ses croyances et ressource son imaginaire en très grande partie dans la culture populaire et le reste de ce qu'elle peut recevoir et comprendre, à sa façon, des miettes culturelles choisies, vectorisées et véhiculées par les mass-médias audio-visuels. Le sociolecte ou l'indicateur social référerait d'autre part à une élite qui aurai tendance à pousser son acculturation et son mimétisme jusqu'au mépris de sa langue et de sa culture d'origine, deviendrait progressivement et de génération en génération quasi-monolingue francophone et chercherait ses systèmes de valeurs culturelles en Occident.

L'importance, au plan de sa puissance, de cette minorité élitaire, avantagerait la langue française tous les jours un peu plus et creuserait davantage le décalage dont nous avons parlé ci-dessus.

Il importe enfin de se pencher sur la réception du produit culturel. A cause surtout des fonctions de réflexion et de projection, la création artistique demeure un lieu sauvegardé. La réception du produit francophone qui n'est pas un produit d'action dans lequel la langue passe en second plan, reste l'apanage de l'élite initiée à la culture française. La quasi-totalité de la production artistique et littéraire se fait dans les langues nationales. Au niveau de la chanson ou du théâtre, les oeuvres créées en français ont eu un succès très limité. Le cas de la littérature d'expression française, et notamment du roman, est un cas très spécial: le marché est très réduit même pour le livre arabe.

La lecture du livre maghrébin d'expression française est limitée essentiellement aux cercles universitaires spécialisés et il doit sa promotion au soutien de certains milieux d'édition et de diffusion qui ont intérêt à faire croire que le Maroc est un pays partiellement francophone.

En conclusion, il faut s'interroger avec vous sur les enjeux linguistiques et culturels. Au nom de l'ouverture, la langue française ne cesse de s'étendre dans notre réalité. Par rapport aux autres langues en présence, elle a une fonction corrosive parce que cette extension se fait à leurs dépens. Sur le plan culturel, paradoxalement, elle favorise par le biais de l'acculturation la création et le développement d'un vide culturel de plus en plus investi par des idéologies rétrogrades et extrémistes.

Le pragmatisme qui caractérise l'entreprise n'aide pas à changer cette situation. Pourtant, l'expérience de l'arabisation de l'enseignement montre que ce n'était pas par là qu'il fallait commencer (ou du moins pas seulement par là). D'un autre côté, l'expérience économique a montré également que l'usage de la langue française n'est pas forcément le principal critère du choix des investisseurs étrangers, mais plutôt la stabilité et la garantie du profit.

(1)Communication donnée dans le cadre du colloque "Entreprise et Culture" organisé du 3 au 7 Février 1992 par la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Ben Msik, la Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et Sociales de Casablanca et l'Ecole Supérieure de Gestion. Les actes de ce colloque n'ont pas été publiés.

Que justifie donc le maintien de la situation actuelle?

Je n'ai pas de réponse satisfaisante pour le moment, sinon une certaine inconscience. Les anthropologues, les linguistes, les psychologues, les sociologues et les connaisseurs des méandres de la pratique politique nous donneront, un jour peut-être, toutes les explications. Ils aideront aussi à élaborer les éléments d'une politique et d'une planification linguistiques qui nous permettront de sortir de cette situation pathologique en laissant les langues du pays occuper les répertoires verbaux qui sont les leurs, en s'ouvrant réellement sur les langues étrangères, notamment dans la recherche scientifique et le développement de la traduction, et en favorisant un véritable dialogue des cultures.

par le Pr Hassan ESMILI,
Doyen de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines II-Ben Msik

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