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    Le bonheur est dans le doute

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Fille d'un Chinois et d'une Belge, femme de diplomate, médecin et grand auteur depuis des décennies, Han Suyin raconte sa vie. Pas de problème d'identité chez l'Eurasienne. Elle a traversé le siècle en citoyenne du monde. Les frontières ne sont que dans les têtes.

    Ce ne sont pas des personnes, mais des idées, des réflexions issues du choc constant de deux cultures contradictoires qui ont façonné mon Moi.

    L'amour ? Oui. J'ai aimé, été aimée, mais aucun de ces liens affectifs n'ont infléchi la direction que j'ai voulu donner à ma vie.

    Je suis née Eurasienne, donc "métisse". Un mot honteux, dénonçant une tare congénitale. Un mot à ne pas prononcer en bonne compagnie. Peut-être est-ce moins honteux aujourd'hui, mais beaucoup de métisses (et de métis) semblent encore pâtir d'un certain désarroi. Je reçois des lettres d'inconnus de tous les continents m'interrogeant : "Comment avez-vous résolu le problème de votre identité ?" Je réponds : "En étant fière d'être métisse, d'être moi-même, en arborant ce qui était honteux comme un oriflamme de gloire. Au lieu d'une seule culture j'en ai deux. Et c'est une richesse".

    Tu n'as pas d'avenir

    J'avais 14 ans lorsqu'une jeune fille blanche m'a dit avec mépris : "Métisse, tu n'as pas d'avenir". J'ai répondu : "Bien au contraire, c'est moi qui suis l'avenir du monde". J'avais découvert qu'une assurance peu banale - on peut même appeler cela arrogance - était une arme efficace, me permettant de rire lorsque l'on me traitait de "demi-caste", de "sale métisse", et autres épithètes choisies.

    Avec une mère belge catholique, un père chinois païen, tout était toujours remis en question. Un deuil ? Ma mère veut nous mettre en noir. Non, du blanc, dit mon père, car le blanc est couleur de deuil en Chine.

    Le dimanche, ma mère nous mène à l'église. Mon père se promène au marché des fleurs et des oiseaux. Nous mangeons un jour chinois avec des baguettes, un autre jour européen avec couteaux et fourchettes. Nous parlons chinois aux domestiques, aux boutiquiers, "européen" avec les amis de ma mère.

    Toute culture établit des comportements, des traditions qui deviennent autant de "vérités", assises d'un pouvoir invisible qui moule les esprits. Mais lorsque deux cultures contradictoires s'affrontent chaque jour dans un même foyer, il n'y a plus de pouvoir absolu, plus de vérités inaltérables. Très tôt j'apprends le bonheur du doute, de l'incertitude. Je dois moi-même réfléchir, vérifier, discuter, ne jamais croire entièrement les on-dit.

    J'apprends que c'est MOI qui gouverne, que ce MOI doit prendre toute la responsabilité pour mes pensées et mes actes. Mes soeurs ne sont pas têtues comme moi. Elles se plient au "normal", ce que ma mère prône comme la solution : trouver un homme, l'épouser. En ces années (je parle d'un demi-siècle avant nos jours) le mariage c'est la sécurité pour la femme, c'est le bonheur. Pour moi, c'est une trahison du MOI. Je ne veux pas décharger la responsabilité de ma vie sur un homme au nom de l'amour, au nom du mariage.

    Tu iras en Enfer

    Je vais à l'école à pied et dans les rues je vois des petits paquets sur les trottoirs : des bébés morts de faim, de maladie, ficelés dans des haillons, un vieux journal. Un jour à l'école, le prêtre nous affirme que les enfants non baptisés n'entreront jamais au Paradis. Ils seront relégués "dans les Limbes" pour l'éternité. J'éclate. "C'est injuste. C'est pas la faute des bébés s'ils ne sont pas baptisés. Dieu est injuste". Drame. On va m'expulser. Ma mère me donne une paire de gifles. "Tu iras en Enfer". Je pleure, mais je suis contente aussi, contente de MOI. L'Enfer est probablement plus intéressant que les Limbes. Dorénavant je n'irai plus à l'église. J'accompagne mon père le dimanche voir les fleurs et les oiseaux.

    C'est aussi un soulagement, car je souffre tous les dimanches. A la porte de l'église, il y a les mendiants, une petite foule de squelettes, tendant vers nous des mains-crochets. Parmi eux des enfants, qui ont des boules blanches, des pierres, dans les orbites au lieu d'yeux.

    J'en ai des cauchemars, et un jour j'annonce à mes parents que je serai médecin et que je guérirai tous les aveugles. "Tu est folle", me dit ma mère. Mon père ne dit rien. "Et qui te paiera tes études ?", me dit ma mère.

    L'école terminée à quinze ans, je travaille comme sténo-dactylo. J'étudie le soir. A dix-sept ans j'ai gagné assez d'argent pour entrer à l'université chinoise pour un an.

    Besoin de Chine

    Les Chinois respectent l'intelligence. Je réussis mes examens et tout à coup, j'ai deux amies chinoises. Elles viennent vers moi, me félicitent. Elles seront mes amies toute la vie. En 1935, j'acquiers une bourse pour continuer mes études à l'université de Bruxelles. Je vais en Belgique, mais en 1937 le Japon envahit la Chine et soudain je ne peux ni étudier ni dormir ni manger. Je dois retourner en Chine.

    Je retourne en Chine en 1938, je deviens sage-femme dans les campagnes. La guerre durera jusqu'en 1945. J'épouse un Chinois. Mon mari a du succès, il devient diplomate, attaché militaire, il sera un jour général. Il est envoyé à Londres en 1942. Je suis femme de diplomate, mais je veux étudier la médecine. Je ne veux pas être femme de diplomate, de général. Je veux être médecin. Une dure bataille qui prendra cinq ans. Je gagne, et je terminerai mes études en Angleterre. Mon mari meurt en 1947 dans la guerre civile entre communistes et nationalistes, tué par ses propres soldats, qui sont passés du côté communiste en 1948.

    La révolution communiste gagne en Chine, et je suis en Angleterre. J'ai passé mes examens, j'ai une très bonne offre dans un grand hôpital. Je décide de partir. "Elle est folle. Elle va vers une révolution. Les Rouges la fusilleront puisque son mari était de I'autre bord". Mais mon MOI me dit que je dois partir ou pourrir. Je vais à Hong-Kong, où je peux quand même être près de la Chine, respirer l'air de la Chine... Puis j'irai en Malaisie, à Singapour. Je suis médecin, j'ai deux cliniques, je parcours les campagnes, je soigne les enfants. Et j'attends, j'attends de retourner voir la Chine.

    Entre-temps, je suis devenue écrivain, et avec succès. Pendant 15 ans, de 1950 à 1965, je serai médecin le jour et j'écrirai la nuit.

    En 1955, le Premier ministre de la Chine "rouge", Zhou Enlai, proclame que quiconque veut venir en Chine "pour voir ce que nous avons accompli" peut venir sans crainte, communiste ou anti-communiste.

    Je confie ma clinique à un médecin ami pour deux mois, et je pars pour Pékin. Je demande si le Premier ministre Zhou Enlai, qui est déjà admiré même par les Européens, peut me recevoir quelques instants...

    Zhou Enlai et sa femme m'invitent chez eux. Nous buvons du thé. Nous parlons deux heures. Nous discutons âprement. Certes, il y a d'énormes progrès, je les reconnais, mais il y a aussi des contraintes que je n'aime pas, et je le dis. Zhou Enlai est très content. Il déteste la flatterie, il aime la discussion.

    C'est le commencement d'un MOI élargi, agrandi. Je trouve en lui et en sa femme deux êtres qui ne sont pas bornés par une doctrine politique et qui comprennent très bien que je ne pourrai jamais adhérer à aucun dogme. Durant les vingt ans qui suivirent, jusqu'en 1976, je retourne chaque année en Chine pour deux, trois mois. Et nous nous rencontrerons dix fois, nous parlerons des heures, et de tout. Je parcours le pays, je rapporte des critiques. C'est pour moi une éducation de première main dans tous les problèmes de la Chine, et aussi les problèmes du monde.

    Guérir l'aveuglement des humains

    En 1965, j'abandonne la médecine pour parcourir le monde, l'Afrique et l'Europe, l'Amérique, l'Australie, l'Inde... J'acquiers ainsi une perspective internationale, globale. Des Américains sont les premiers à me donner un nom : Global Woman. Femme du globe. Sur notre planète-village nous sommes tous "du globe". C'est seulement dans les têtes que se fabriquent les frontières. Tout récemment j'ai terminé la biographie de Zhou Enlai.

    C'est un homme que des millions de Chinois pleurent encore aujourd'hui, près de 20 ans après son décès. C'est un homme qui a vraiment commencé la modernisation de la Chine, et sur le plan des idées, et en pratique. Sa veuve m'a dit la dernière fois que je suis allée la voir, en 1991 (elle mourut en 1992)  "Lorsque vous étiez enfant, vous vouliez guérir les enfants aveugles. Maintenant, c'est peut-être un travail plus important de guérir l'aveuglement des humains les uns envers les autres".

    J'ai écrit récemment un autre livre, "Les yeux de demain". Il faut ouvrir les yeux de l'âme, dans toutes les nations, dans tous les pays.

    Alors ce que Jésus a dit: "Aimez-vous les uns les autres" ; ce que Confucius a dit : "Tous les hommes sont frères" ; ce que Bouddha a dit : "La vie est un tout, nous faisons partie du tout"... se confond en un énorme héritage multiculturel, en une grande fraternité, qui me gouvernera jusqu'à mon dernier jour. 

    par Han Suyin.

    Han Suyin : global woman

    Les Américains l'appellent "global woman" (femme universelle), la femme qui transcende les frontières, tout en comprenant les différences entre les cultures. Les oeuvres de Han Suyin, romancière et historienne, ont été traduites dans plus de dix-sept langues, y compris en japonais et en chinois. Née dans la Chine de la première moitié du vingtième siècle, de père chinois et de mère belge, elle décide de consacrer sa vie à "faire quelque chose... pour que les aveugles puissent voir et les bébés ne plus mourir de faim". La médecine lui paraît une façon de "servir le peuple". Aux lendemains de la seconde Guerre Mondiale, elle sera sage-femme, puis médecin en Asie du Sud-Est pendant quinze ans, avant d'abandonner à regret la médecine. Son dernier ouvrage est une biographie de Zhou Enlai (Le siècle de Zhou Enlai, le mandarin révolutionnaire. Editions Stock-Paris-septembre 1993/Eldest Son : The Biography of Zhou Enlai, due February 1994)



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