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    Tribune

    La Zone Nord: 13ème pays de la CEE?

    Par L'Economiste | Edition N°:20 Le 12/03/1992 | Partager

    Par Omar AKALAY

    Un bon roman, parfois, explique mieux une réalité sociale qu'un gros traité d'économie politique. Rastignac, héros de Balzac, après avoir enterré son père spirituel (mais Freud n'est pas encore né), regarde à ses pieds la ville-lumière qui scintille et s'écrie: "A nous deux, Paris!" . De même, le Marocain qui, de Tanger, voit briller les lumières de Tarifa, ne peut pas ne pas s'écrier: "A nous deux, l'Andalousie!" . L'Andalou, de l'autre côté, élève un cri d'espoir parallèle: "A nous deux, Marruecos!". Cette tendance profonde explique les invasions réciproques au fil des siècles. Celles-ci s'intensifient de nos jours mais ont cessé d'être militaires pour devenir économiques et culturelles. C'est la chance de nos deux pays en cette fin du XXème siècle.


    TOUT le monde connaît l'apostrophe célèbre d'un héros de James Joyce qui, dans "Ulysse" s'écrit: "l'histoire est un cauchemar dont j'essaie de me réveiller". Paraphrasant Joyce, j'aurais tendance à dire: "la géographie est un cauchemar dont on ne se réveille jamais". Aussi, la grande sagesse des nations cherche-t-elle à transformer le cauchemar en rêve idyllique. C'est ce qui est en train de se faire, petit à petit, entre l'Espagne et le Maroc. Les racines culturelles communes sont nombreuses. Remontons à Cervantès, le père du roman moderne. Il s'avance sous le masque de l'histoire arabe Cid Hamed Ben-Engeli.
    Cela donne le roman le plus authentiquement cosmopolite de l'histoire, paru en 1605, pour la 1ère partie, et en 1615 pour la deuxième. Malgré la chute de Grenade, l'Islam demeure vivace en Andalousie. En 1609, Philippe III expulse deux millions de Morisques. Mais l'Islam demeure. En 1725, on brûle à Grenade une famille d'origine marocaine restée en secret musulmane. Rester musulman en Espagne, de père en fils, de 1492 à 1725, c'est un exploit extraordinaire, qui demande autant de savoir-faire que, de nos jours, aller sur la lune. Aussi, l'Islam est-il demeuré présent, consciemment ou inconsciemment, dans la culture espagnole. Lisez "La barraca" de Blasco Ibanez. Nulle part il n'est question d'Islam. Il s'agit d'une lutte atroce entre des petits paysans et un gros propriétaire qui veut accaparer leurs terres. Certes, l'irrigation de ces terres remonte à l'Andalousie romano-arabe, mais les petits paysans de "La barraca" n'en ont cure. Leur mémoire a effacé cet épisode de huit siècles. Et, quand ils défendent leurs terres, ils ne savent nullement -et Blasco Ibanez sans doute pas davantage- qu'ils font référence aux fatwa du grand cadi almoravide de Cordoue Ibn Rushd, le grand-père du célèbre Averroès. Ecoutez plutôt: "un cours d'eau sert à irriguer des jardins et des vergers, à actionner des moulins et la population s'y abreuve. Quelqu'un installe des latrines qui s'y déversent, prétendant que cela n'a pas d'importance, vu le grand débit du cours d'eau, tandis que les autres soutiennent que l'eau est polluée. Réponse: il s'agit d'un préjudice relevant de l'édilité auquel le magistrat doit mettre un terme après l'avoir fait constater par des témoins irréprochables".

    Telle est la fatwa du grand cadi de cordoue. Tel est le sujet de "La barraca" de Blasco Ibanez, livre paru en 1899. C'est dire que, de l'Andalousie romano-arabe à l'Andalousie de la fin du XIXème siècle, les problèmes des paysans sont restés les mêmes. Nous trouvons la trace de cette identité romano-arabe dans les livres d'un des plus grands romanciers espagnols vivants Manuel Vasquez Montalban. Avant de donner une citation particulièrement significative, évoquons son roman "Les mers du Sud", dans lequel le célèbre détective catalan Pepe Carvalho est chargé de résoudre une énigme policière. Savourez la description qu'il fait d'un plat catalan: "les flaons sont l'échelon supérieur du pastisset de tous les pastissets des pays catalans. Dans tout le Maestrazgo, on les fait avec de la farine travaillée avec de l'huile, de l'anis, du sucre; on les fourre avec du lait caillé, des amandes pilées, de l'uf, de la cannelle et de l'écorce de citron râpée". Le lecteur marocain de Manuel Vazquez Montalban ne peut que faire le rapprochement entre ce mets catalan et la pastilla d'été ou la pastilla au lait. Est-ce le flaon catalan qui a donné naissance à la pastilla marocaine ou l'inverse? C'est l'une des énigmes culturelles qui naissent des contraintes de la géographie.
    Après cette parenthèse, restons en compagnie de Manuel Vazquez Montalban et citons son livre récent dont le titre est "El Delantero centro fué asesinado al atardecer", traduit en français par Hors Jeu. Citons un passage particulièrement significatif qui concerne notre sujet: "... un grand maigre qui ressemblait à un Andalou des montagnes tiré à quatre épingles ou à un Marocain de la ville sur son trente et un. De l'autre côté du lit se tenait un personnage plus équivoque, sans doute un croisement d'Andalou des montagnes avec un Marocain des villes, richement habillé lui aussi. Mais c'était son lit. Sa maison. Vallvidrera. Un matin d'Octobre 1988. La Catalogne avait mille ans, Barcelone deux mille, et la défaite des Arabes, l'expulsion des Juifs et la découverte de l'Amérique, quatre cent quatre-vingt-seize. Et lui, c'était lui, Pepe Carvalho".

    Ils font comme chez eux, dit-il

    Et voici comment le détective privé Pepe Carvalho le catalan nous renvoie, Andalous et Marocains, à notre destinée commune. Et parce que le hasard fait bien les choses, il nous permet de boucler la boucle: j'ai commencé par parler de Cervantès et de Cid Hamed Ben-Engeli et c'est Pepe Carvalho qui conclut: "le temps de Don Quichotte est révolu et j'en ai marre d'être un Don Quichotte".
    Ainsi l'Espagne moderne renvoie l'Andalousie et le Maroc à leur histoire commune. C'est pour cela que je vous disais, au début, qu'un bon roman vaut mieux qu'un traité de sciences sociales. Histoire commune, destin commun, que peut-on rêver de mieux pour créer un espace économique commun?

    Maroc-Andalousie: les promesses de l'économie

    En 1957, l'Espagne rompait avec le modèle Keynésien de développement. Elle adoptait les mesures monétaires visant à moderniser son économie. Ces mesures sont désormais devenues classiques. Il s'agit de mobiliser l'épargne intérieure en lui offrant une rémunération attractive; de réduire le déficit budgétaire pour orienter cette épargne vers des investissements productifs privés; d'ajuster constamment le taux de change de la monnaie pour rendre les exportations agressives et en même temps attirer les capitaux étrangers, ainsi que les touristes. Cette politique a parfaitement réussi à l'Espagne.
    De son côté, en 1958, le Maroc prenait les mesures exactement contraires. Un taux de change fixe faisant du Dirham une monnaie automatiquement surévaluée; un contrôle rigoureux des flux financiers et des flux des marchandises, qui instaurait une économie de semi-pénurie afin de constituer un marché protégé pour les industries marocaines naissantes.
    Le choc de ces deux économies tourna à l'avantage de l'Espagne. Les prix espagnols extrêmement compétitifs permettaient une contrebande très active, au détriment de l'économie marocaine. Il est vraisemblable que cette contrebande a limité l'industrialisation de la Zone Nord. Parallèlement, les capitaux marocains, en raison du taux de change attractif de la peseta, ne pouvaient qu'aller s'investir en Andalousie. En Zone Nord, la convertibilité du Dirham a toujours été assurée par les circuits parallèles. Au demeurant, c'était une convertibilité favorable au Maroc, puisque le Dirham était changé avec une très faible décote.

    En 1982, le Maroc a pris des mesures monétaires identiques à celles que l'Espagne avait prises en 1957. Dès lors, le sens des flux s'est inversé. C'est le Maroc qui est devenu le pays agressif et la contrebande franchit de nouveau le Détroit de Gibraltar, mais dans le sens inverse. Avant de décrire ce phénomène récent, penchons-nous brièvement sur l'économie de l'Andalousie.
    L'Andalousie connaît une véritable explosion économique. En 1992, s'ouvrira l'Exposition Universelle de Séville, avec comme slogan "L'ère des découvertes". A cette occasion, l'Espagne a consacré d'importantes ressources aux investissements dans l'infrastructure de la région; soit un montant de 58,5 milliards de Dirhams consacrés aux autoroutes, au réseau ferroviaire et aux aéroports. Par ailleurs, en raison de son statut de zone défavorisée d'après les normes de la CEE, l'Andalousie reçoit 7 milliards de Dirhams du Fonds Européen de Développement Régional (FEDER), qui s'ajoutent aux 49 milliards de Dirhams d'investissements publics du Plan de Développement Régional espagnol. Ces sommes sont attribuées en priorité aux infrastructures et aux investissements productifs. Une entreprise s'installant dans la région peut percevoir des aides cumulées représentant jusqu'à 50% de son investissement. Les investissements privés étrangers ont atteint 6 milliards de Dirhams en 1988. 75% des entreprises nouvellement créées le sont dans le secteur des services. Celui-ci représente désormais 60,4% de la valeur ajoutée brute régionale. Il est le moteur de l'essor économique de l'Andalousie.
    L'économie agricole est également en plein bouleversement. Jusque dans les années quatre-vingt, les trois quarts des paysans n'avaient pas un hectare. 21% possédaient chacun moins de vingt hectares. 0,5% détenaient à eux seuls 54% de la terre. La modernisation à marche forcée de l'agriculture a bouleversé les structures foncières. Entre 1962 et 1982, plus de 600.000 exploitations de moins de trente hectares ont disparu sur un total de 3 millions. Ce processus a été quelque peu enrayé par l'Institut Andalou de la Réforme Agraire, qui a distribué 16.000 hectares en irrigué à raison de 12 hectares par famille. Mais les bénéficiaires de la réforme vendent, parce que la taille de ces parcelles ne permet pas la mécanisation indispensable.

    35% des oliviers ont été arrachés pour faire place
    à des cultures plus modernes

    A l'opposé de cette expérience, des capitaux hollandais se sont investis depuis 1986 dans 14.000 hectares de serres ultra-modernes. par ailleurs, entre 1985 et 1989, 35% des oliviers ont été arrachés, pour faire place à des cultures plus rentables: 15.000 hectares de cultures intensives produisent plus de richesse que 500.000 hectares d'oliviers. Telle est la situation de l'agriculture andalouse et elle offre d'étonnantes perspectives à notre économie.
    Parallèlement à cette évolution, les firmes multinationales rachètent toutes les vieilles entreprises familiales qui furent la gloire de l'économie privée andalouse. Par exemple, le holding Koweit Investment Office (KIO) a acheté Hierbas Arroceras qui réalise 60% des exportations andalouses de riz. Le holding a également pris le contrôle des cinq principales usines sucrières andalouses qui traitent 70% de la production betteravière régionale. L'Italien Ferruzzi, le Hollandais Unilever et le Français Lesieur ont acheté les principales huileries d'Andalousie. Ce sont les Anglais qui contrôlent désormais le groupe Pedro Domecq. Enfin, Guinness a racheté Cruz-Campo, premier groupe espagnol de la bière et troisième groupe alimentaire andalou. Ainsi va l'économie andalouse et cette marche forcée ne peut pas se répercuter sur la Zone Nord du Maroc. Pour les Andalous qui ne veulent pas devenir des salariés, même de luxe, et entendent rester patrons, le Maroc devient un nouvel Eldorado. Ils ont peu de capitaux et beaucoup de savoir-faire. A partir de cet instant, je vais entrer dans le domaine de la fiction économique et tout ce que je vais avancer n'a aucun rapport avec la réalité. Toute coïncidence ne saurait être que fortuite. A l'exception cependant de quatre chiffres essentiels que je cite ci-après: le revenu minimum en Andalousie de 2.300 Dirhams est presque le double de celui du Maroc qui se situe à 1.200 Dirhams. Par ailleurs, le produit intérieur brut par habitant en Andalousie de 69.000 Dirhams est plus de huit fois supérieur à celui du Maroc qui se situe à 8.200 Dirhams. Soit dit en passant, mais ceci ne relève pas de notre sujet, la comparaison de ces quatre chiffres indique que l'inégalité des revenus est beaucoup plus accentuée en Andalousie qu'au Maroc. Le revenu minimum andalou est le plus faible de l'Europe. C'est pour cela que l'Andalousie attire les investisseurs étrangers. De même, le faible revenu des Marocains attire les investisseurs andalous.

    Revenons maintenant au processus de l'économie-fiction: un Andalou vient d'abord acheter ses produits alimentaires à Tétuan.
    Il fait son marché pour la semaine. Il achète la viande, les fruits, les légumes, les fleurs. Ensuite, il achète pour sa famille et ses amis, et c'est ainsi qu'il construit à partir de Sebta un petit réseau commercial informel. Toujours pour des raisons de prix, il s'habille à Tanger, qui est la ville phare de la confection. Et l'on voit se développer le même processus informel: produits alimentaires et de l'habillement entrent en Andalousie en franchise totale.
    Deuxième étape: notre Andalou loue un appartement ou une villa sur les plages de Kabila, qui ne sont jamais occupées l'hiver. Cela fait un parc de plusieurs milliers de logements vides. Ils seront tous progressivement loués par des Andalous. Une fois le logement trouvé, l'investissement suit inévitablement. Dans l'agriculture, en association avec des Marocains, l'Andalou fait des cultures sous serres et concurrence les Hollandais installés en Andalousie. Dans l'industrie, il crée des ateliers de confection et concurrence les Italiens (Benetton par exemple) installés en Andalousie. C'est ainsi que la Zone de Tanger-Tetuan devient la base de survie du petit capitalisme andalou. Le petit patron n'a pas les capitaux nécessaires pour résister aux géants du Nord. Par contre, il a un grand savoir-faire. Le Maroc lui donne la possibilité d'utiliser son savoir-faire à moindre coût qu'en Andalousie. Par ailleurs, grâce à la proximité de l'Espagne et à l'économie informelle, ses produits entrent en totale franchise en Andalousie. Ils échappent aux quota et au tarif extérieur commun imposé par l'Europe aux produits marocains. Et c'est ainsi que, grâce à sa base arrière marocaine, l'Andalousie donne une chance à ses enfants d'accéder à la libre-entreprise en devenant leurs propres patrons.
    De l'autre côté du Détroit, le petit patron andalou participe à la transformation de la zone nord en zone de prospérité.
    Par un étrange retournement dont l'histoire est familière, l'Andalousie et la Zone Nord du Maroc ne s'opposent plus. Nous allons au contraire vers la constitution d'un marché unique lui-même intégré dans le vaste marché unique européen. Telles sont, me semble-t-il, les tendances profondes de l'économie informelle qui tissent un réseau de solidarité au-dessus du Détroit de Gibraltar.

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