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Culture

L’école française lève le voile
Par Alain Bentolila

Par L'Economiste | Edition N°:1879 Le 20/10/2004 | Partager

Alain Bentolila est administrateur de la Fondation BMCE Bank et directeur scientifique d’un des engagements majeurs de cette Fondation, «1001 écoles rurales». Linguiste, Bentolila a vite cherché à donner du sens social aux langues. Il est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme. Il vient de rejoindre l’équipe des chroniqueurs de L’Economiste, qui compte notamment l’essayiste Guy Sorman, l’éthologue Boris Cyrulnik, le juriste Larbi Ben Othmane….Le crédit que les filles accordent plus volontiers à l’école, leur intérêt plus affirmé pour les activités intellectuelles que sont la lecture et l’écriture, leur ouverture plus sincère aux valeurs culturelles communes, tout cela les rend suspectes de collaboration et de vénalité: «Les meufs, c’est collabo et compagnie. Oui Monsieur, oui Madame!… Toujours à répondre: Oui, oui, oui je l’ai lu ce livre! A utiliser des mots pour se faire bien voir! Des fois, franchement, j’ai honte d’elles! Qu’est-ce qu’elles croient; qu’ils vont les inviter chez eux ou quoi ? Des fois, je me demande si elles se prennent pas pour une autre. Alors ça finit mal des fois, mais il faut qu’elles comprennent qui elles sont!…». C’est souvent cette réalité que vivent les enfants de l’immigration en France.Collabo! En France, c’est un mot terrible venu du fond d’une mémoire pourtant parfaitement préservée de toutes références historiques sérieuses. Collaboratrices trahissant leur clan et recevant une juste réprimande, une punition méritée. En bref, féminité et intellectualité sont dans nos écoles ghettos l’objet d’un même mépris. . Où va se loger la virilité!La virilité se reconnaîtrait dans l’ignorance et dans l’enfermement tribal. Les filles –notamment celles qui sont «issues de l’immigration»- sont ainsi impliquées dans un combat qui n’est pas vraiment le leur. Elles sont sommées de choisir leur camp culturel alors que pour la plupart d’entre elles, la question prioritaire est de pouvoir exercer leur libre-arbitre intellectuel et physique. Appelées à une solidarité ethnique et à un communautarisme religieux dont elles savent qu’ils menacent de fait leur autonomie de penser et d’agir en êtres émancipés, beaucoup sont condamnées à une scolarité de contrebande : elles doivent jouer au plus près avec les règles implicites de la tribu en évitant à la fois un échec scolaire définitif et les sanctions qu’un trop brillant succès risquerait de leur valoir. Réussir sans que cela soit trop visible ; ne pas couler mais ne pas trop «la ramener» ; voilà ce que nous raconte Lamia à l’issue d’un débat organisé après une marche de l’association «Ni putes ni soumises», fondée en France pour aider les jeune filles des banlieues à ne pas se laisser enfermer dans la loi de mecs. «Pour nous, c’est une question de survie! C’est pas que nos vies soient en danger, physiquement, tous les jours. Encore que… Non! La question, c’est: comment s’en sortir sans y laisser trop de larmes? Si on la joue trop «bonne élève» qui fait ses devoirs, qui lit –comme moi j’aime lire-, qui pose des questions, alors on passe pour une lâcheuse. C’est presque comme si on avait trahi. Alors, pour pas avoir d’ennuis, on se fait pas remarquer. On montre juste ce qu’il faut pour que les profs ils sachent qu’on est là et qu’on se laisse pas couler. Ils sont pas beaucoup à comprendre ce qu’on vit; ils pensent juste que c’est notre niveau, qu’on pourrait pas faire mieux. […] Je te prends l’exemple : l’autre jour, je suis dans la cour, tranquille en train de lire un bouquin – je crois que c’était l’Etranger – J’aime bien, ça me rappelle l’Algérie. C’est marrant que je dise «ça me rappelle» vu que j’y ai jamais mis les pieds. Bon! je suis cool, à lire; j’emmerde personne et ils arrivent à trois:  «Et pour qui tu te prends? Et qu’est-ce que tu as à nous regarder comme ça? ». Moi, je les connais, et je sais que si je réponds, ça va mal aller pour moi. Je continue à lire. Y’en a un qui me pousse, un autre qui me prend le bouquin et ils commencent à se le jeter en pleine cour jusqu’à ce que les pages s’en aillent l’une après l’autre. Moi, ça m’a rendue folle! Je les aurais tués. Mais quoi! J’ai juste ramassé les pages et j’ai fermé ma gueule. Mais je pensais: Putain! c’est ça l’école?…Putain! c’est ça l’école? C’est une juste question que Lamia nous pose à nous tous. Comment imaginer qu’on puisse impunément dans l’école empêcher une jeune fille de seize ans de lire Camus ou ce qu’elle a envie de lire en lui opposant une force virile et obtuse qui veille à ce que les lois implicites de la tribu soient strictement respectées? . Le voile plutôt que l’ignorance!Si nous sommes incapables de protéger efficacement des filles qui veulent faire honnêtement leur métier d’élève, si nous abandonnons le terrain scolaire à l’inculture et au sexisme, alors il faut bien comprendre que nous vidons absolument de son sens la loi sur l’interdiction du port du voile à l’école. Car la seule justification de cette interdiction est justement que l’on a voulu garantir autonomie et libre-arbitre aux filles de ce pays. A y bien réfléchir –et quoi qu’il m’en coûte de l’écrire -, j’aime mieux une fille voilée qui lit Camus qu’une fille sans voile mais empêchée de le faire. Et que l’on ne vienne pas nous dire que cette anecdote est ponctuelle, une simple bavure scolaire… Non! les témoignages de ce type, nous en avons en quantité. Le nombre de pressions exercées sur des filles dans l’exercice de leurs fonctions d’élèves est sans commune mesure avec les cas «résistants» d’exhibition du voile dans les écoles et collèges. On ne peut pas se satisfaire, n’en déplaise à nos batteurs d’estrade, d’une école dévoilée qui se donne ainsi à bon compte une apparence laïque et républicaine. L’école laïque ne peut pas se contenter de présenter une façade propre et nette. L’école laïque, c’est l’école où les plus faibles et les plus fragiles sont accueillis et protégés; celle où les filles qui entendent conjuguer goût d’apprendre et liberté gagnée doivent pouvoir réussir avec autant d’ostentation qu’elles le veulent.

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