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Culture

Cette Amérique qui vote, un voyage avec Guy Sorman
Etape II: L’américanisation est-elle inéluctable?

Par L'Economiste | Edition N°:1879 Le 20/10/2004 | Partager

Durant le mois de Ramadan, voyageons aux Etats-Unis avec Guy Sorman, grâce à un choix de bonnes feuilles, dans son dernier ouvrage, «Made in USA». L’Amérique est toujours bien pire et bien meilleure que ce qu’on dit d’elle en Europe, et qui nous arrive, brut de décoffrage, brut de déchiffrage aussi…Depuis deux siècles, des voyageurs (européens) s’en vont deviner le futur aux Etats-Unis, et ils le trouvent. Au début du XXe siècle, le monde a effectivement commencé à ressembler à l’Amérique; la démocratie, l’individualisme, le machinisme, le marché, la quête du bonheur personnel, ces fondements de la société américaine ont gagné toutes les nations, modifié toutes les civilisations. Les idéologies contraires ont toutes été balayées par implosion ou conquête; la résistance française aussi. Qui l’a mieux pressenti que Jacques Tati? C’était il y a un demi-siècle, sous la forme d’une fable: Jour de fête. Dans ce film emblématique d’une société française brusquement envahie par les Américains, leurs soldats et leurs moeurs, Jacques Tati, réalisateur, acteur, facteur et farceur, confronte une France éternellement lente à l’efficacité américaine. Au début du film, le facteur entame une tournée de distribution du courrier, évidemment à vélo, sur un rythme qui est celui-là même du village, entrecoupé de nombreux apéritifs. Son retard devient tel que des villageois lui en font reproche et l’incitent à imiter les Américains que l’on voit dans un documentaire distribuer le courrier par hélicoptère. Notre facteur relève le “défi américain”, enfourche sa bicyclette, pédale furieusement et multiplie les astuces qui lui permettront de distribuer le courrier “toujours plus vite, à l’américaine”. En dépit d’une image ultime où l’on aperçoit la gardienne d’oies et le garde-champêtre reprendre possession de la rue principale de Sainte-Sévère-sur-Indre, on devine que le rythme de la vie sera définitivement changé par cette intrusion des méthodes américaines. Mais Jacques Tati ne manifeste pas une hostilité particulière envers les Américains; la Libération est sans doute trop proche, dans les mémoires, pour verser alors dans l’antiaméricanisme. Bien des Français aussi enviaient aux Américains l’eau courante, les automobiles ou le téléphone; certains étaient tout disposés à troquer un peu de confort à l’américaine contre un peu de leurs traditions culturelles. . Disneylandisation?Depuis ce jour de fête filmé en 1947, l’américanisation a gagné la France plus vite que d’aucuns ne l’espéraient et que d’autres ne le redoutaient: tout ce qui est moderne ne vient-il pas des Etats-Unis: le blue-jean, le bikini, le jogging, l’ordinateur, la pilule contraceptive et le Viagra, le management des entreprises, l’interdiction de fumer, les OGM, la musique populaire, le choix entre plusieurs compagnies de téléphone et des centaines de chaînes de télévision. Cette collection mêle délibérément innovations techniques, pratiques sociales et traits culturels, car l’américanisation du monde charrie tous ces éléments de manière indistincte. Il serait d’ailleurs plus expédient de constater que ce qui est contemporain est américain et que ce qui ne l’est pas est bien français. Un constat qui n’emporte aucun jugement. C’est un fait que ce qui se révèle efficace là-bas finira par être adopté chez nous, non sans réticences, voire à l’encontre d’une réelle résistance. Mais existe-t-il un seul cas où cette résistance aurait conduit à un complet rejet? Même Disneyland, qui devait ne pas réussir en France, tous les commentateurs des années 80 en convenaient, a dépassé le parc Astérix, devenant la première destination de loisirs des jeunes Français. Imaginons qu’au moment où Jacques Tati réalisa son film Jour de fête, un observateur attentif des Etats-Unis y ait recensé les objets et les modes dominants. Il lui aurait été à peu près possible de dessiner le visage de la France vingt ans plus tard. Un exercice auquel se livra Jean-Jacques Servan-Schreiber quand, à partir de 1964, il transforma son magazine L’Express en un vecteur de la modernisation/américanisation de la France. Et, dans un autre registre, Edgar Morin, quand il rapporta de Californie l’esprit de 68. Enfin, lorsqu’en 1980, Ronald Reagan imposa une nouvelle donne politique combinant libéralisme économique et conservatisme moral, il était envisageable que cette idéologie traverserait l’Océan et gagnerait le monde: ce qui s’est effectivement produit. Doit-on en conclure à une inéluctable américanisation du monde? Ou assistons-nous à l’émergence d’une nouvelle civilisation mondialiste, ancrée dans des principes qui se trouveraient au préalable expérimentés aux Etats-Unis, ceux-ci n’étant, dans ce cas, qu’une sorte de laboratoire du futur possible, produisant, après l’avoir testé, le futur certain? Toute résistance au modèle américain en deviendrait vaine, celui-ci déterminant notre propre avenir. Il faut donc envisager que nos lendemains seront encore plus américains que nos hiers. Et si l’américanisation/mondialisation (les deux tendances convergent) est un avenir probable, il reste aussi nécessaire qu’au temps de Tocqueville en 1831 (La Démocratie en Amérique), d’André Siegfried en 1927 (Les Etats-Unis aujourd’hui), de Bertrand de Jouvenel en 1930 (La Crise du capitalisme américain), de Louis Ferdinand Céline en 1932 (Voyage au bout de la nuit), de Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1967 (Le Défi américain), d’Edgar Morin en 1969 (Journal de Californie), de Jean-François Revel en 1970 (Ni Marx ni Jésus), de Michel Crozier en 1981 (Le Mal américain), de Philippe Sollers en 1987 (Vision à New York), pour ne citer que quelques-uns de ces nombreux explorateurs français en quête du futur aux Etats-Unis (la liste de ceux qui n’y sont pas allés est plus longue), de repérer là-bas ces évolutions singulières qui pourraient devenir universelles.


La révolution? Oui, mais conservatrice!

En 1962, lors de mon tout premier voyage aux Etats-Unis, aurais-je dû pressentir le soulèvement que seraient les années 1967 et 1968? Les signaux en étaient encore imperceptibles. Des beatniks traversaient l’Amérique à moto; on croisait sur la route des hippies, des rebelles, des routards. Tous semblaient appartenir à une Amérique éternelle, celle de la rébellion personnelle qui jamais n’avait conduit à une révolution sociale. Le magazine Playboy paraissait bien depuis 1954, mais son message de libération sexuelle et antiraciste semblait destiné aux adolescents plus qu’à bouleverser les mœurs d’une nation pétrie dans la dévotion à la famille traditionnelle; les frasques de John Kennedy étaient encore secrètes, et si les Américains les avaient connues, le président aurait dû renoncer à la Maison-Blanche. Le rock’n roll concurrençait la musique country, mais peu nombreux ceux qui pressentirent que le déhanchement d’Elvis Presley propagerait une révolution sexuelle et rapprocherait Blancs et Noirs dans un même désir de libération du corps et des droits. Au départ de la révolution des sixties, les féministes, les défenseurs des droits civils, les pacifistes ne mobilisaient que des foules modestes sur les campus universitaires, et restaient isolés les uns des autres; il faudra la guerre du Vietnam et son rejet pour fédérer tous ces mouvements et embarquer dans la tourmente la nation entière. Le moins prévisible, en 1962, était le caractère violent de cette révolution culturelle à venir. Se rappelle-t-on que les Weathermen ou les Black Panthers étaient résolus à détruire le gouvernement par la violence armée, tout comme la Fraction armée rouge en Allemagne ou les Brigades rouges italiennes à la même époque? Il ne s’agissait que de groupuscules, mais ils bénéficièrent d’une grande sympathie dans les milieux intellectuels, les médias et la bourgeoisie élégante, ainsi que l’a raconté Tom Wolfe dans son roman véridique sur Les Gauchistes de Park Avenue. A cette époque, sur fond de guerre au Vietnam, l’antiaméricanisme américain atteignit des sommets que même les ennemis les plus véhéments des Etats-Unis sont à ce jour incapables d’approcher. La révolution conservatrice fut elle aussi inattendue; nul n’aurait prédit que le discours d’un certain Ronald Reagan (prononcé à l’appui de la candidature à la présidence du sénateur Barry Goldwater en 1964) serait considéré par la suite comme l’alpha et l’oméga de cette “contre-révolution”, seize ans avant que Reagan n’entre lui-même à la Maison-Blanche. Tout y était cependant annoncé: la gloire du capitalisme, la défaite programmée de l’Union soviétique, la résurrection des valeurs morales et religieuses, la célébration de l’individu contre la société.


Pourquoi le socialisme n’existe pas aux USA?

Si l’on s’en tient à des critères politiques, la droite et la gauche américaines semblent moins opposées aux Etats-Unis qu’elles ne le sont en Europe. L’une et l’autre reconnaissent la validité de l’économie de marché. De fait, le socialisme n’existe pas outre-Atlantique, il n’est jamais parvenu à s’y imposer: les mouvements ouvriers n’en voulurent pas. Les rares intellectuels marxistes n’ont guère eu d’audience, pas plus hier qu’aujourd’hui; le marxisme en Amérique est limité à quelques intellectuels excentriques à l’abri de campus universitaires. Cet échec du socialisme en Amérique laisse perplexe: est-il dû à la prévalence du calvinisme fondé sur la responsabilité personnelle, à la mobilité sociale, qui est réelle, à la guerre froide qui le rendait suspect de trahison? Est-il explicable par la diversité du peuplement américain et la taille du territoire? Les nations homogènes en Europe acceptent plus facilement la redistribution que les Américains; ceux-ci, nés d’une collection de peuples distincts, souvent méfiants les uns vis-à-vis des autres, ne sont pas spontanément portés à la solidarité nationale. Mais plus probablement, le socialisme s’est-il développé en Europe en raison des rôles traditionnels qu’y ont joués l’Etat et l’aristocratie. De la puissance de l’Etat en Europe, on attend tout, et aux Etats-Unis fort peu. En Europe, les castes aristocratiques des nobles, du haut clergé, des fonctionnaires et de l’intelligentsia souhaitent de tradition faire le bonheur du peuple; à cet effet, elles créent des idéologies totales, prometteuses de lendemains organisés et chantants. Aux Etats-Unis, ces castes éclairées n’existent pas, ou elles n’ont pas d’influence en tant que castes; elles ne conçoivent pas des utopies alternatives à la démocratie libérale. L’insuccès du socialisme en Amérique me semble donc moins explicable par des considérations objectives d’ordre économique et social qu’en raison de l’absence des traditions aristocratiques et cléricales du despotisme éclairé.Demain jeudi, Etape III: Confusion idéologique ou sens inné du pragmatisme?

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