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Les hirondelles de Kaboul
Vingt-cinquième épisode: Nous avons tous été tués
Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1656 Le 05/12/2003 | Partager

. Résumé: Zunaria est condamnée à mort pour avoir tué son mari dans une dispute. Mais son geôlier, Atiq, est tombé fou amoureux d’elle. Il refuse la sentence et cherche à la faire changer. Au pays des Talibans, c’est dangereux de prendre parti pour une femme, surtout meurtrière d’un homme. Mussarat, la femme d’Atiq, est malade, d’une maladie que personne ne soigne plus à Kaboul. Elle attend la mort, partagée entre l’inquiétude de voir son mari l’abandonner et le plaisir de le voir amoureux. -------------------------------Il y a un monde fou à la mosquée; les mendiants et les invalides de la guerre se disputent âprement les recoins du sanctuaire. Atiq crache par-dessus son épaule, tant le spectacle le dégoûte et décide de s’acquitter de sa prière ailleurs. Atiq marche droit devant lui, les yeux plissés, le pas agressif. Il traverse les chaussées sans regarder à droite et à gauche, indifférent aux klaxons et aux cris des charretiers. Quelqu’un le hèle à partir d’un estaminet, il ne l’entend pas. Atiq n’entendrait pas l’orage tonitruer par-dessus sa tête. Il n’écoute que le sang battre à ses tempes, ne voit que les méandres de ses furies en train de sécréter leur noirceur dans son esprit: Qassim, le chef de la milice taliban, ne faisant pas cas de son émoi, Mussarat ne devinant pas son chagrin, le ciel se voilant la face, les ruines lui tournant le dos, les badauds se préparant à envahir le stade des exécutions publiques, les Talibans se pavanant sur les artères, les mollahs haranguant les foules le doigt aussi mortel que le sabre...En claquant la porte de la prison derrière lui, les rumeurs qui le pourchassaient s’estompent. D’un coup, l’abîme est là, et le silence aussi profond qu’une chute. Que lui arrive-t-il? Pourquoi ne rouvre-t-il pas la porte pour laisser les bruits, les lumières crépusculaires, les odeurs, la poussière le rejoindre? Le dos voûté, haletant, il arpente de long en large le couloir. Sa cravache lui échappe; il ne la ramasse pas. Il marche, marche, la barbe dans le creux du cou, les mains derrière le dos. Soudain, il se rabat sur la porte de la cellule et l’ouvre avec hargne.Zunaira s’abrite derrière ses bras, effarouchée par la violence du geôlier.- Allez-vous-en, lui dit-il... la nuit va bientôt tomber. Profitez-en pour couvrir votre course et allez le plus loin possible hors de cette ville de cinglés. Courez de toutes vos forces et, surtout, ne vous retournez pas quoi qu’il advienne, sinon vous subirez le sort de la femme de Loth.Zunaira ne voit pas où le gardien veut en venir. Elle se recroqueville dans sa couverture, croyant son heure arrivée.- Allez-vous-en, la supplie Atiq... Partez, ne restez pas là. Je leur dirai que c’est ma faute, que j’ai dû mal cadenasser les chaînes. Je suis pashtoun comme eux. Ils pesteront contre moi, mais ne me feront pas de mal.. Zunaira refuse de sortir- Qu’est-ce qui se passe?- Ne me regardez pas comme ça. Ramassez votre tchadri et sortez...- Pour aller où?- N’importe où, mais ne restez pas là.Elle dodeline de la tête. Ses mains vont chercher très loin, sous la couverture, quelque chose qu’elles ne dévoileront pas.- Non, dit-elle: J’ai déjà brisé un ménage, je n’en gâcherai pas d’autres.- Le pire qui pourrait m’arriver est d’être mis à pied. C’est bien le cadet de mes soucis. Allez-vous-en maintenant.- Je n’ai pas où aller. Les miens sont morts ou bien portés disparus. Le dernier lien qui me restait s’est volatilisé par ma faute. C’était une lueur, j’ai soufflé dessus un peu fort pour en faire une torche et je l’ai éteinte. Plus rien ne me retient. J’ai hâte de m’en aller, mais pas comme vous me le proposez.- Je ne les laisserai pas vous tuer.- Nous avons tous été tués. Il y a si longtemps, que nous l’avons oublié.Les jours, pachydermes, indolents, se rapprochent de l’exécution. Atiq ballotte entre l’incomplétude et l’éternité. Les heures s’effacent plus vite que les flammèches; les nuits se veulent aussi infinies que les supplices. Suspendu entre les deux mesures, il ne demande qu’à s’écarteler, malheureux à perdre la raison. Aucun endroit ne parvient à le contenir. On le voit errer dans les ruelles, les yeux hagards, le front raviné d’ornières implacables. En prison, n’osant plus se hasarder dans le couloir, il s’enferme dans son box et se retranche derrière le Coran. Au bout de quelques chapitres, suffoquant et laminé, il sort à l’air libre traverser les foules tel un spectre des ténèbres. Mussarat ne sait quoi faire pour lui venir en aide. A peine de retour à la maison, il se retire dans la chambre et là, assis devant un petit chevalet de lecture, il ânonne des versets sans arrêt. Lorsqu’elle va le voir, elle le trouve enfoui dans son tourment, les mains sur les oreilles et la voix chevrotante, à deux doigts de s’évanouir. Elle s’assoit en face de lui et, la fatiha tournée au ciel, elle prie. Dès qu’il se rend compte de sa présence, il referme sèchement le Saint Livre et regagne la rue. Pour rentrer un peu plus tard, la figure violacée et le souffle en perdition. Il ne mange presque plus, ne ferme pas l’oeil de la nuit, partagé entre la prison où il ne reste que peu de temps et sa chambre qu’il déserte avant d’y pénétrer. Mussarat est tellement consternée par l’état de son époux qu’elle en oublie le mal qui la taillade. Lorsque Atiq tarde à rentrer, des idées horribles l’assiègent. Quelque chose lui dit que le geôlier n’a plus toute sa tête, qu’un malheur est vite arrivé.Mussarat se fâcheUn soir, elle le rejoint dans la pièce, lui arrache presque le chevalet pour qu’il n’y ait rien entre eux deux et, avec fermeté, elle le prend par les poignets et le secoue.- Reprends-toi, Atiq.Et Atiq hébété:- Je lui ai ouvert la porte toute grande et je lui ai dit de s’en aller. Elle a refusé de quitter sa cellule.- C’est parce qu’elle sait, contrairement à toi, qu’on n’échappe pas à son destin. Elle a accepté son sort et s’en accommode. C’est toi qui refuses de regarder les choses en face.- Elle n’a tué personne, Mussarat. Je ne veux cas qu’elle paie pour une faute qu’elle n’a pas commise.- Tu en as vu d’autres mourir avant elle.- C’est la preuve qu’on ne peut pas se familiariser avec tout. Je suis en colère contre moi, et en colère contre l’univers. Comment peut-on accepter de mourir simplement parce que des Qâzi expéditifs l’ont décidé? C’est absurde. Si elle n’a plus la force de lutter, je m’interdis de baisser les bras. Elle est si jeune, si belle... si resplendissante de vie. Pourquoi ne s’en est-elle pas allée lorsque je lui ai ouvert la porte toute grande?Mussarat lui relève le menton, tendrement, laisse sa main fourrager dans la barbe ébouriffée.- Et toi, honnêtement, regarde-moi, s’il te plaît et dis-moi, en ton âme et conscience, l’aurais-tu laissée partir?--------------------------Vingt-sixième épisode: «Retourne vite près d’elle»

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