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    Tribune

    Entretien avec le philosophe Edgar Morin : Religion et politique: La fraternité rationalisée

    Par L'Economiste | Edition N°:121 Le 17/03/1994 | Partager

    Avec des mots simples, Edgar Morin propose de sortir de l'opposition entre les religions et l'opposition entre le laïc et le sacré. Une approche nouvelle des problèmes mondiaux...

    Faites-vous partie de ceux qui opposent religion et politique ?

    Edgar Morin: C'est vrai qu'il est tentant d'opposer la religion - des êtres célestes, le salut après la mort - à la politique éminemment terrestre et pragmatique, mais il me semble évident que la politique a un contenu religieux... à condition de distinguer trois types de religions. Il y a d'abord les religions classiques avec dieux qui font appel à un au-delà, mais depuis deux siècles, nous avons connu la religion de l'Etat - Nation, religion du deuxième type dont on peut, à la suite de I'historien Toynbee, retracer les cultes, les cérémonies et de formes de foi. Il y a eu de plus une religion apparemment laïque, fille des Lumières, où une Trinité science-technique raison guidait le progrès humain de façon certaine. Puis le socialisme et le communisme ont constitué une religion de salut terrestre, avec un messie (le prolétariat) et la fin des malheurs humains.

    Aujourd'hui, laquelle de ces trois "religions" est la plus malade?

    Comme nous vivons une "crise du futur", c'est-à-dire la décomposition de la certitude d'un avenir radieux et d'un progrès indéfini, il y a eu la prise de conscience que les développements de la science et de la technique sont ambivalents, que sous couvert de raison se sont développés des délires logiques mais abstraits; alors c'est la religion du progrès qui est la plus malade. De plus, la crise du futur détermine le retour sur le présent u sur le passé, et quand le présent est mieux ou menacé, on se ressource sur le passé ethnique, religieux, national et ce retour est d'autant plus fort quand le religieux est inséparable du national. Cela est vrai pour les religions de vieilles civilisations, comme la Chine, l'Inde, les pays arabes, et cela d'autant plus que ce mouvement de ressourcement est renforcé par la volonté de défendre sa propre identité contre le déferlement désintégrateur de la civilisation occidentale. Ainsi c ' est la religion de la nation, renforcée par la religion du premier type, qui est aujourd'hui gagnante.

    Et pour l'Europe ? Comment parler de retour de la religion dans des sociétés si profondément déchristianisées ?

    Partout où le scepticisme, voire le nihilisme, progressent, il y a des retours à la foi des ancêtres. Ainsi dans la France laïque du début du siècle, les très laïques Psichari, Claude, Péguy ont été touchés par la foi. Puis des intellectuels menacés par le nihilisme se sont convertis à la religion communiste de salut terrestre.

    Aujourd'hui, il y a certes des retours individuels à la foi du premier type, mais ce qui risque de se renforcer, si la crise de société s'aggrave, c'est le nationalisme, le rejet de l'immigré, qui progressent, et peut être se nouveau vont se combiner les idées de nation, de tradition, de révolution, de socialisme qui ont chacun une composante religieuse...

    Vous êtes plutôt pessimiste...

    Pour moi, la barbarie n'est pas forcément derrière nous, et quand je dis "barbarie", il y a bien sûr celle qui vient du fond des âges, mais aussi la barbarie technologique, glacée et impersonnelle qui menace nos sociétés. L'alliance entre les deux barbaries a déjà donné Au schwitz, Hiroshima et la Kolyma... Mais pour tempérer ce jugement, je dirai qu'il y a aussi des "bons fondamentalismes". Prenez deux pays aussi différents que la France ou les Etats-Unis: la France se ressource dans 1789 et dans un fondamentalisme républicain et laïc qui lui permet de faire d'un étranger un bon citoyen en deux générations. Quant aux Etats-Unis, le fondamentalisme démocratique lié au rêve américain et à la Constitution du pays produit toujours ses effets. Mais il est vrai que d'autres sociétés sont plus fragiles, ne disposant pas de ce bon fondamentalisme démocratique et intégrateur. Je pense notamment aux sociétés italiennes ou allemandes.

    Comment envisagez-vous une sortie de cette "crise du futur"?

    Pour moi, il n'y a pas de vie sociale sans formes religieuses. C'est pourquoi j'appelle dans mon dernier livre -"Terre-Patrie"- à une religion du quatrième type, une sorte de religion sans salut mais fondée sur le mot fraternité : soyons frères parce que nous serons tous perdus, pas parce que nous serons tous sauvés...

    Mais pour vous, le mot laïcité est-il toujours lié à celui de progrès?

    Il y a progrès quand la sphère théocratique ne recouvre plus toute la société et toute la politique et que la religion va s ' individualiser. Il y a pro grès quand le politique s'émancipe de la religion divine et que s'institue une démocratie, c'est à dire le libre jeu d'opinions diverses et antagonistes. Ceci a commencé en Europe, la Turquie, la Bosnie, la Tunisie avaient suivi la voie. En fait, I' Islam n'est pas moins prédisposé à la laïcité que l'Eglise au XIIIème siècle. Mais il y a eu en Europe I ' aventure pluriséculaire des temps modernes qui, en complexifiant la société, a produit l'émergence de la laïcité... La laïcité n'est pas tout, mais permet tout. C'est certes une solution, mais elle problèmatise. Le laïque doit savoir vivre avec l'incertitude et l'inquiétude...

    Propos recueillis

    par Bertrand Pecquerie, World Media Coordination.

    N.B.: Le présent entretien a été réalisé dans le cadre de la conférence de New Delhi, "Religion et politique, le dialogue est-il possible", organisée par I ' UNESCO et la Fondation Rajiv Ghandi. Cette conférence a été sponsorisée par le Courrier de l'UNESCO et Worid Média Network. Worid Média Network est un réseau comptant maintenant 30 journaux dans le monde et dont L'Economiste est membre, avec l'assistance de Med Médias (programme de l'Union Européenne destiné à développer le partenariat). C'est au sein de ce réseau qu'ont été réalisés, par exemple, les suppléments sur l 'éducation (L'Economiste du 30septembre 1993) et sur les pouvoirs (L'Economiste du 20 janvier 1994) ou encore les diverses fournitures au réseau d 'articles et d 'études produits au Maroc

    Edgar Morin, sociologue français de renommée internationale, combattant dans la Résistance entre 1942 et 1944, puis intellectuel communiste engagé contre le stalinisme, est l'auteur de très nombreux ouvrages dont " Autocritique " (1959), " La rumeur d'Orléants " (1969), " Vidal et les seins " (1989), et enfin " Terre-Patrie " (1993). Observateur intransigeant, il adresse dans cet ouvrage une mise en garde aux civilisations : incapables de créer une citoyenneté du monde alors même que les enjeux auxquels elles font face se globalisent.

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