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    Politique Internationale

    El Hank: La version moderne des oubliettes

    Par L'Economiste | Edition N°:330 Le 14/05/1998 | Partager

    Même pour les employés, c'est une punition de travailler là. Là, c'est El Hank, mi-centre de transit mi-prison, en plein coeur de la capitale économique, à deux pas du quartier chic d'Anfa. Ceux qui en ont parlé ont eu des ennuis, donc cet endroit n'existe pas. L'article que vous lisez n'existe pas davantage.


    "Mon bébé n'arrête pas de vomir à cause des mauvaises odeurs, surtout ces cigarettes" . Sale, six mois peut-être, le bébé n'a plus son lait habituel. De toute façon, il n'y a pas de biberon. La maman, 18 ans à peine, était venue voir le père de l'enfant à Casablanca, lorsque, dit-elle, elle a été arrêtée à la station de bus. Depuis une bonne semaine, elle et son bébé sont à El Hank. "J'avais 100DH sur moi, je les ai donnés pour qu'ils m'achètent du lait, ils n'ont pas voulu". Depuis huit jours, Rafik (faux-nom) n'a plus que des lentilles écrasées et, luxe, des bananes en purée dans de l'eau. "Mais pourquoi ne laves-tu pas ton bébé?". Les deux gardiennes qui ne lâchent pas le visiteur d'une semelle répondent à sa place. "C'est sa faute, elle ne veut pas le laver". "Où voulez-vous que je le lave, il n'y pas de lavabos ici!". "Tu veux rire, des lavabos, ici, il ne manquerait plus que ça". Dans le pavillon des femmes détenues, il y a des toilettes à la turque et un robinet au mur, pas autre chose.
    Etranges gardiennes en civil: leur visage porte des cicatrices tout comme les visages des détenues d'âge mûr.

    Les femmes détenues sont là pour prostitution ou parce qu'elles n'ont pas de domicile. Il vaudrait mieux dire que ce sont des femmes retenues, car il n'y a pas eu de condamnation, encore moins d'instruction judiciaire. Les femmes comme les hommes sont retenus à El Hank. Les enfants aussi.
    La prostitution, pas de doute, continue à l'intérieur: des gestes, des attitudes ne trompent pas. Au cas où vous ne comprendriez pas à demi-mot, elles vous offrent ouvertement leurs services. Il faut bien que l'argent du commerce intérieur d'El Hank vienne de quelque part. Il faut bien aussi proposer des rémunérations aux services qu'elles vous demandent pour leurs enfants.
    Dans la cour des femmes, une crise de désespoir. "Ma vraie soeur ne viendra jamais me chercher, car nous nous sommes disputées" . La détenue hurle. Elle le sait: pour sortir d'El Hank, il faut quelqu'un de l'extérieur qui se porte garant, qui vienne vous chercher. Seul ou seule vous ne pouvez pas sortir. Une femme s'était présentée comme sa demi-soeur, mais sans vraiment de preuve. Les gardiennes ont refusé de lui donner la détenue: "Qu'est-ce qui nous garantit que ce n'était pas ta maquerelle?".

    Dans le deuxième pavillon, les hommes détenus-retenus sont un peu plus libres que les femmes. Mais pas mieux logés. Une dizaine de jeunes hommes sales sont assis sur une natte. Leur âge? Entre 16 et 25 ans. Une semaine plus tard, la même natte est toujours là avec ses occupants. Elle sert de tapis et de lit en même temps, suivant les moments du jour. Des détenus chanceux ont des lits. Les gardiens sont aussi en civil, sans uniforme. Quelques-uns sont d'anciens détenus-retenus.
    Les hommes sont ici pour des motifs divers: embarqués lors d'une rafle, trouvés sans carte d'identité ou ivres, pris comme vendeurs à la sauvette. Beaucoup de vendeurs ambulants de cigarettes sont des jeunes, des adolescents. Mais s'ils ont été arrêtés pour avoir proposé des cigarettes, ils pourront reprendre leur commerce à l'intérieur, car là ce n'est plus interdit. Il se fume sans doute, dans El Hank, des choses plus dures que les simples cigarettes...
    Quelques jeunes ont des plaques de gale. La plupart des adultes et des jeunes sont allongés le long du mur, au soleil. C'est mieux que dans le pavillon.

    Chez les hommes et chez les femmes, des enfants, beaucoup d'enfants, qui se précipitent vers l'étranger de passage. Un seul espoir: sortir d'ici.
    Un garçon de douze ans: "Emmène-moi à l'école. Tu verras, je ne m'enfuirais pas". Il est à El Hank depuis quelques années, avec son père âgé et son frère de quatorze ans. Leur mère est morte. Ils sont relogés à El Hank comme d'autres familles de la vieille Médina, dont les maisons menaçaient de s'écrouler, il y a une dizaine d'années de cela. Eux ne sont pas retenus-détenus. Ils n'ont pas où aller, donc ils restent là en semi-liberté, incapables de penser à l'avenir de leurs enfants. A El Hank, le logement est gratuit, même si ce ne sont que des niches alignées à côté des pavillons.
    Les enfants sont partout, qui vivent au rythme des adultes, vices compris. Les enfants sont ramassés dans la rue, amenés à El Hank dans l'attente que quelqu'un, un jour, vienne les chercher. Ce sont des petites bonnes, venues de la campagne, que leur maîtresse a chassées.
    Ce sont des petits apprentis que leur maâlem a chassés. Ce sont des enfants que la violence familiale a chassés... S'ajoutent à tous ces petits rejetés, seuls au monde, les enfants des relogés que tout le monde a oubliés.

    Il y a aussi un pavillon pour les malades mentaux, mais personne de l'extérieur n'arrive à y entrer. Tant de choses se disent sur ce qui s'y passe. Vérité ou rumeur?
    Longtemps mes vêtements garderont cette terrible odeur de la vieille saleté, du dénuement matériel et pire que tout, de la misère morale. C'est la version contemporaine des oubliettes du Pacha de Marrakech. Protégé par les colonisateurs, le Glaoui avait réussi à maintenir jusque tard dans ce siècle ses oubliettes. Les voilà resurgies au coeur de Casablanca.


    Etrange centre


    Le Centre d'El Hank, de son vrai nom Dar El Khair d'El Hank, n'a pas de statut juridique, affirment toutes les organisations non gouvernementales qui s'occupent de droits de l'Homme, d'enfants, de handicapés, de femmes... à Casablanca. "Pour des renseignements sur le Centre, voyez avec le wali ou son chef de cabinet", répond Mme Naïma Sebbagh, directrice du Centre. Réponse qui au moins indique que le Centre d'El Hank dépend de la Willaya, et non pas du Ministère de la Santé Publique (qui a cependant des logements de fonction à proximité), ou du Ministère de la Jeunesse ou encore des Affaires Sociales, maintenant réuni au grand Ministère de la Solidarité Sociale. Il n'a pas de lien non plus avec le Ministère de la Justice et l'Administration pénitentiaire, lien qui ne se justifierait d'ailleurs pas, puisque que les détenus-retenus ne sont pas l'objet d'une procédure judiciaire. Le Centre a pourtant une histoire: hôpital pour tuberculeux durant le Protectorat, puis hôpital psychiatrique, dont il reste le pavillon des malades mentaux, puis Dar El Khair. Son nom, Dar El Khair, ressemble à un déni de bienfaisance, compte tenu des conditions observées. "Nous devons faire tout ce qu'ils veulent, sinon... ", dit un adolescent de 16 ans en parlant des "anciens" détenus-retenus. Il ne veut pourtant pas préciser ni ce que les anciens veulent, ni ce qui arrive aux nouveaux s'ils n'obéissent pas. Le Centre revendique des fournitures pour 1.200 personnes, ce qui parait être beaucoup plus élevé que le nombre de personnes réellement présentes lors des visites incognito de L'Economiste.

    Rafik IKRAM

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