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Après le 16 mai: La «pieuvre» complice des extrêmes
Par Boris Cyrulnik

Par L'Economiste | Edition N°:1552 Le 02/07/2003 | Partager

On parle beaucoup de pieuvres actuellement. La pieuvre Al Qaida a envahi l'imaginaire collectif des pays musulmans, comme elle s'est emparée de l'imaginaire occidental. Sur ce plan-là, au moins, la mondialisation est réussie.. Ebranlement émotionnel dans tous les paysLe 16 mai est déjà devenu une date repère dans la mémoire collective au Maroc. Il y aura désormais un avant et un après, et cet évènement social s'incorpore dès aujourd'hui dans la mémoire intime de chaque sujet. Quel paradoxe! Un évènement social, survenu à des centaines ou un millier de kilomètres de la personne, fera désormais partie de son autobiographie! Toute sa vie, il pourra dire ce qu'il a ressenti ce jour-là, et comment ces attentats ont modifié sa manière de penser.Ce n'est pas la première fois que la pieuvre s'accapare de l'imaginaire collectif. Dès le XVIIIe siècle, les récits se sont emballés. Chacun racontait l'horreur de cette bête composée uniquement d'un cerveau maléfique, servi par d'immenses et puissantes tentacules qui pouvaient jaillir de n'importe quel endroit de la mer. Les poulpes géants engloutissaient les vaisseaux, Victor Hugo et Jules Verne alimentaient l'imaginaire populaire en racontant le merveilleux courage d'hommes simples, armés de harpons, qui s'en allaient vaincre l'hydre.Nous avons rarement l'occasion d'assister à la naissance d'un mythe. Ce qui est révélateur dans le mythe de la pieuvre, c'est la dissociation entre le réel et sa représentation. Dans le réel zoologique, cet animal est gentil et intelligent. Il n'est ni dangereux, ni agressif, ni venimeux et les expérimentations nous ont permis de découvrir que son énorme cerveau lui permettait de résoudre des problèmes difficiles et de manifester des comportements d'attachement. A l'opposé de ce réel, dans l'imaginaire collectif, la pieuvre est une hydre terrifiante, un animal fabuleux dont les têtes repoussent, dix fois plus nombreuses, chaque fois qu'on en coupe une.Les attentats du 16 mai ont bien eu lieu, dans le réel, avec leurs 44 morts, leur centaine de mutilés et l'ébranlement émotionnel provoqué dans tout le pays. Le problème consiste à se demander maintenant comment cette horreur injuste va se développer dans la représentation du réel, dans l'imaginaire populaire, dans le mythe auquel elle va donner naissance, et dans l'usage que vont en faire les décideurs marocains.Dès l'instant où un homme parle du réel, il constitue avec ses mots une représentation de ce réel, une autre réalité. Le mythe n'est donc pas un mensonge, mais bien au contraire le témoignage de la manière dont un évènement réel vit dans le psychisme. Or, la métaphore mondiale de la pieuvre «Al Qaida« est une preuve de la mondialisation des fantasmes. «Là où il y a peur, se rencontrent régulièrement les produits fantasmés de la peur. L'animal pieuvre qui est si gentil dans le réel déclenche en nous une peur réflexe. Pensez donc! une tête visqueuse entourée de plusieurs bras à coup sûr décidés à nous étouffer et à nous sucer le sang avec leurs ventouses! L'horreur, quoi!A partir de cette impression, qui ignore l'animal réel, se déclenche la peur et les fantasmes qui en sont issus. Ils décrivent des monstres terrifiants, broyant les vaisseaux et avalant les hommes.Chaque fois qu'on se sent écrasé par une force non maîtrisable ou humilié par un système social écrasant, nous nous défendons toujours en inventant le mythe du Sauveur, ce surhomme qui saura nous rassurer, nous venger et nous faire justice.. Mythes contre mythes: Le retour des surhommesPuisque les attentats aveugles vont probablement devenir la politique des minorités extrémistes qui croient nous imposer leurs idées en nous terrorisant, on peut prédire le retour des surhommes. En temps de paix, c'est une sorte d'idiot du village qui assume cette fonction de consolation. Colombo, dans les séries américaines, avec sa vieille voiture, son imperméable crasseux et sa soumission à sa femme, triomphe des méchants riches. Hercule Poirot et Maigret chez les Belges composent des images de pères tranquilles qui nous rassurent en dévoilant tous les crimes et faisant la justice. Mais en temps de guerre, ces héros se radicalisent. Dans l'imaginaire populaire, le gros Rambo, aux muscles surpuissants, pulvérise les nombreux et petits Vietnamiens (qui dans la réalité ont écrasé l'armée américaine).Quand un groupe d'hommes décide d'imposer sa conception du monde en semant la terreur, il provoque la naissance de sauveurs à qui l'imaginaire du peuple terrorisé donne tous les pouvoirs. Cette complicité des extrêmes a longtemps gouverné les nations et provoqué des régressions sociales dont tout le monde a souffert. Le terrorisme des anarchistes français, à la fin du XIXe siècle, a donné un grand pouvoir de répression à Napoléon III. L'Allemagne écrasée en 1918 a demandé à Hitler de sauver son honneur. La montée du fascisme a encouragé le développement de l'opposition communiste. Mais aujourd'hui, on assiste à la formation d'un nouveau couple morbide: Monsieur Terrorisme vient d'épouser Madame Technologie. Pendant la guerre du Golfe en 1991, les médias ont participé à la naissance d'une nouvelle représentation sociale: la «guerre propre«! Toutes les dernières guerres ont raconté leurs victoires et leurs intentions de destruction avec des mots issus du monde médical: «nettoyer une zone… éviter les foyers d'infection… et surtout les célèbres «frappes chirurgicales«.Il est certain que les Américains ont libéré l'Europe en tuant 10.000 Français sous leurs bombes. Je me rappelle les bombardements de la «Porte de la Chapelle«, où l'aviation américaine, afin de couper les voies ferrées qui portaient des armes aux Allemands, n'a pas hésité à massacrer 3.000 Parisiens. On ne pouvait pas parler de guerre propre à cette époque.. La guerre propre et les bavures chirurgicalesLa technologie aujourd'hui permet un discours racontant la guerre propre, ce qui ne veut pas dire que le réel de la guerre soit propre. En Irak, les bavures «chirurgicales« ont été nombreuses, et j'ai pu voir au Kosovo que lorsqu'un immeuble était frappé «chirurgicalement«, son effondrement entraînait toutes les maisons voisines. L'attentat du 11 septembre à New York a utilisé, lui aussi, la technologie pour frapper l'imaginaire populaire, et montrer des images stupéfiantes où une petite équipe d'hommes parvenait à terroriser le pays le plus puissant du monde.S'opposant à cette technologie surpuissante, on voit apparaître les mises en scène des sauveurs nus: un homme seul à Tienanmen bloque l'avancée de l'armée des chars, quand les tanks soviétiques sont entrés à Prague, quelques sauveurs sautaient sur la coque et bourraient la gueule du canon de cocktails Molotov, et surtout l'Intifada des Palestiniens se plaît à montrer des grands garçons lançant des pierres sur d'énormes machines et à des hommes surarmés. Dans ces mises en scène médiatisées la force n'est pas dans le réel, mais dans le symbole qui le représente et qui dans le psychisme est plus fort que le réel.Lorsque la terreur devient un moyen de pression, qu'il s'agisse d'un groupe de fanatiques, d'un Etat dominateur ou d'un peuple désespéré, c'est toujours la répression qui sera encouragée. Le sauveur solitaire, le technicien miraculeux ou ce héros sacrifié se font complices involontaires de leurs adversaires en légitimant une contre-terreur qui rassurera le bon peuple.La pieuvre imaginaire donne une forme métaphorique à la complicité des extrémistes.----------------------------------Boris Cyrulnik, psychanalyste et éthologue (analyse du comportement), conduit des recherches sur les consé-quences des guerres sur les enfants. Il a notamment effectué un long voyage au Moyen-Orient et spécialement dans les territoires occupés de Palestine. Par ses travaux qui portent essentiellement sur les enfants malheureux, il a bouleversé l'approche française de la pédo-psychanalyse, tant dans son enseignement que dans sa pratique.

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